Alexandre Allard et Jean Nouvel lors de la cérémonie de la pose de la première pierre de la Tour Rosewood à Sao Paulo au Brésil. Marina Malheiros.

  • Emmanuel Macron a confié à l'animateur de télévision Stéphane Bern la mission de trouver des financements innovants pour sauver le patrimoine français.
  • Entrepreneur millionnaire, Alexandre Allard porte un regard particulier sur la question: en 2011, il a échoué à faire de l'hôtel de la Marine à Paris un haut lieu de la création artistique mondiale. 
  • Revenant sur les raisons de cet échec, il explique à Business Insider France pourquoi la sauvegarde des bâtiments historiques et musées ne peut plus dépendre de la seule puissance publique.
  • C'est aujourd'hui au Brésil qu'il s'apprête à mettre ses idées en pratique. Il est en train de transformer — avec Jean Nouvel et Philippe Starck — un ancien hôpital de Sao Paulo en un complexe touristique et culturel, pour 500 millions d'euros.

Chargé par le Président de la République d’une mission sur la survie du patrimoine, l'animateur de radio et télévision Stéphane Bern vient d'annoncer que l'Etat allait financer une centaine de projets par an grâce à un loto spécial

Un millionnaire français qui est en train de rénover pour 2 milliards de reals brésiliens (environ 500 millions d'euros) un monument historique à Sao Paulo — après avoir échoué à le faire il y a sept ans en France — sait déjà que ce ne sera pas suffisant.

"Cette proposition (de Stéphane Bern, ndlr) ne peut pas être ridicule. Il faut juste accepter que ce ne soit plus uniquement l’Etat qui s’occupe du patrimoine", confie l'entrepreneur français Alexandre Allard à Business Insider France.

Un temps propriétaire du palace Royal Monceau — qu'il a entièrement fait rénover après une mémorable fête baptisée Demolition Party dont le discours inaugural a été prononcé par Jack Lang — Alexandre Allard pense qu'il faut imaginer "de nouveaux modèles économiques au service du social et des problèmes environnementaux", comme on peut le lire sur le site internet de son groupe éponyme.

Accompagné par l'architecte Jean Nouvel et Philippe Starck, le Français de 49 ans travaille depuis 11 ans sur la rénovation de l'ancien Hôpital Matarazzo à Sao Paulo. A l'ouverture — programmée à l'été 2019 — se dresseront sur trois hectares un complexe hôtelier, des boutiques, des restaurants, des galeries d'art, un théâtre, un cinéma et un marché d'artisans brésiliens.

Installé au Brésil, celui qui a soutenu financièrement Alain Hivelin pour la reprise de la marque de luxe Balmain en 2006 porte un regard particulier sur la sauvegarde des musées, bâtiments et usines en France.

Il regrette la mainmise historique de l'Etat français et fustige pour cela deux anciens emblématiques ministres de la culture.

"Le problème, c'est à qui appartient la culture en France? Il y a deux grands hommes, André Malraux et Jack Lang, qui par leur charisme et leur bilan ont contribué à sédimenter l’idée que la culture est une affaire d’Etat. Ce fut néfaste pour la culture française. Cela a tué des générations d’artistes et le plus grand de ces cinquante dernières années : César. A côté de lui, Jeff Koons, c'est de la rigolade."

Volubile, volontairement provocateur, énergique, le millionaire français — qui a fait fortune en revendant aux début des années 2000 sa société marketing Consodata pour 500 millions d'euros — pense que le système français arrive à bout de souffle. Le mécénat d'entreprise a beau bien se porter (3,5 milliards d'euros en 2015 soit une hausse de 25% en deux ans), le mécanisme a ses limites selon Alexandre Allard.

"Il y a 1200 musées en France. Ce système (de rénovation par l'Etat, ndlr) va disparaître naturellement, tout va se réguler tout seul car tous les comptes sont à zéro. Les gens commencent à en prendre conscience."

Pourtant, 67 % des Français jugeraient plutôt urgent de s'occuper de la protection, de l'entretien ou de la restauration du patrimoine, selon une étude en 2016 de la Caisse d'épargne pour la Fondation du Patrimoine en partenariat avec Opinionway.

"Tout le problème de la culture française, c’est la négation du présent. Tout ce qui a du passé a de la valeur", renchérit celui qui a mis ses deux passions — l'art et l'architecture — au centre de ses projets.

Depuis 2010, les subventions publiques — issues du ministère de la Culture, des régions, des départements ou des villes — n'ont cessé de baisser. En 2016, les crédits consommés ont même été inférieurs à ceux de 2012, 2013 et 2015.

Le centre Pompidou va subir deux ans de travaux pour 108 millions d'euros. Flickr/Oh Paris

Pour ne pas laisser dépérir ces centaines de lieux, Stéphane Bern a eu une idée: l'édition par la Française des Jeux d'une carte à gratter spéciale à l'occasion des prochaines Journées du patrimoine, les 15 et 16 septembre 2018, comme le précise le journal Le Monde. Gain potentiel pour les joueurs : plus d’un million d’euros. Pour l’Etat : 20 fois plus. 

L'initiative peut prêter à sourire. Mais elle met en évidence une réalité : la France manque cruellement d'argent pour rénover ses musées, châteaux et bâtiments industriels. Environ 2000 monuments sont jugés en péril. 

Pour 2018, selon la loi de finances votée en fin d'année dernière, le budget consacré à la restauration et l'entretien du patrimoine s'élève à 362 millions d'euros, dont 36 millions d'euros pour les grands projets comme le Centre Pompidou.

3 erreurs expliquent son échec dans la transformation de Hôtel de la Marine

Avant le Brésil, c'est à Paris qu'Alexandre Allard avait tenté de promouvoir un modèle de financement privé qu'il juge pertinent.

Soutenu en 2011 par 181 personnalités du monde de la culture, et même dans les plus hautes sphères de l'Etat, il était très bien placé pour rénover l'Hôtel de la Marine, situé place de la Concorde à Paris. Pour 242 millions d'euros, le monument historique vieux de 314 ans aurait été transformé en un haut lieu de la création artistique mondiale, déjà avec Jean Nouvel.

"C'était une opportunité : j'ai cru que Paris pouvait devenir la capitale mondiale de la création comme San Francisco peut l'être pour la tech ou Hong Kong ou New York pour la finance — avec tout ce que ça veut dire : les meilleurs artistes, les meilleurs acheteurs, les meilleurs créateurs, les meilleurs avocats pour les défendre. C'était un projet royal. Je n'ai pas de doutes sur le marché."

Mais trois ans après les premières discussions, l'appel à projets avait été abandonné à la suite de l'inquiétude de nombreux défenseurs du patrimoine — emmené par l'ancien Président de la République, Valery Giscard d'Estaing — de voir cet hôtel particulier du 18è siècle, créé pour être le garde-meubles du Roi, tombé dans les mains d'un homme d'affaires, quelque soit sa passion pour l'art.

L'Hôtel de la Marine, place de la Concorde, à Paris, en janvier 2012. Wikimedia Commons/Siren-Com

Relancé plusieurs fois sur cet échec, Alexandre Allard assure qu'il n'a aucune rancoeur. Mais on n'est pas obligé de croire celui qui a "toujours eu la chance du débutant",  surtout quand on l'écoute nous raconter ce qu'il dit avoir appris sur cette expérience:

"Si c'était à refaire, je ne ferais pas les mêmes erreurs. La plus grosse a été de sous estimer le pouvoir de l’Armée et la rancœur de la Grande Muette. J'écrirai un livre, un jour. J'aurais dû également me bagarrer. Je n'ai rien dit sur les conseils de mes avocats mais finalement, dans la vie, quand on a quelque chose à dire, il faut le dire. La fronde est montée, allant jusqu'à dire que le projet n'était qu'un barnum commercial, prétendant que l'argent venait de Doha. Enfin, j’ai eu tort à l'époque de donner plus de valeur à la parole présidentielle qu'elle n'en a. Tout comme une pièce de monnaie, ça peut se retourner en deux secondes."

L'Hôtel de la Marine va bien être transformé — mais par le Centre des monuments nationaux. Le bâtiment va devenir un site touristique, centré autour de l'art de vivre, avec des expositions, des boutiques, un restaurant et un salon de thé. Le chantier de restauration est évalué à 105 millions d'euros.

Clin d'oeil du destin, l'ouverture est programmée en 2019. En même temps ou presque que la Cidade Matarazzo....

Maquette Cidade Matarazzo, à Sao Paulo.

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