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  • Les psychologues de l'Université d'Oxford doutent fortement du buzz médiatique sur l'addiction aux réseaux sociaux.
  • Le professeur Andrew Przybylski de l'Oxford Internet Institute croit que les ingénieurs de la Silicon Valley prennent pour argent comptant des données psychologiques douteuses lors de la conception de leurs applications.
  • Il n'y a aucune raison d'assimiler les réseaux sociaux et les drogues dures comme la cocaïne, d'après la chercheuse Amy Orben, bien que de telles comparaisons soient souvent faites dans les reportages des médias.
  • Tous deux estiment que se laisser prendre par la spirale médiatique autour de l'addiction des réseaux sociaux est une distraction dangereuse des problèmes plus urgents dans la tech, comme la protection des données personnelles.

L'addiction aux réseaux sociaux est devenue une expression familières. Des experts de la Silicon Valley et des psychologues ont alimenté les reportages des médias en avançant que les entreprises tech saupoudraient leurs interfaces de "cocaïne comportementale". Ils disent que les plateformes comme Facebook utilisent des méthodes psychologiques pour nous rendre accros à leurs services numériques. 

Mais des scientifiques de l'Oxford Internet Institute ne sont pas d'accord. 

Le professeur Andrew Przybylski est un psychologue expérimental et directeur de recherche à l'Oxford Internet Institute, et il pense que les "renégats" de la Silicon Valley ne comprennent pas la psychologie qu'ils prétendent manipuler.

L'inventeur du défilement infini parle d'un 'problème de bol de soupe' — mais cette étude est problématique

Un tel exemple nous vient d'Aza Raskin, un ingénieur de la Silicon Valley qui a conçu la fonction de défilement vers le bas infini, qui vous permet de faire défiler votre menu sans fin, maintenant utilisé sur des sites comme Facebook et Twitter. 

Raskin a dit à au programme Panorama de la BBC, qu'il avait été inspiré par l'expérience du bol de soupe. C'est une expérience psychologique basée sur la thèse que si l'on donne à quelqu'un un bol de soupe qui se remplit discrètement, il mangera plus de soupe qu'avec un bol normal.

"Il y a une expérience connue avec des bols de soupe", a dit Raskin à Panorama. "Si un bol, se remplit discrètement de lui-même, de manière à ce que vous ne le voyez pas, est-ce que les gens en mangeront plus? Il s'avère que oui, un bon nombre en mange plus. Parce que vous n'avez pas le signal de 'j'ai fini'". 

Il prétend qu'en imitant l'expérience du bol de soupe dans sa conception, "il est devenu si puissant qu'il rend les gens accros". 

L'expérience du bol de soupe a été vivement critiquée. Unsplash

Mais d'après Andrew Przybylski, cette expérience a été vivement critiquée au sein de la communauté des scientifiques. "Nous savons que les études ont été faites très négligemment. Le chercheur lui-même fait l'objet de multiples enquêtes, à l'université de Cornell, pour auto-plagiat et pour manipulation de données. Il n'a pas un très bon dossier", a-t-il dit à Business Insider. 

"Si vous savez réellement quoi que ce soit sur un domaine de recherche, vous n'iriez certainement pas dire à la BBC que vous pensez que cette étude est le modèle que vous utilisez pour créer une technologie addictive". 

Les gens évoquent un taux de dopamine élevé sur Facebook et consorts, mais il n'y a rien de réellement addictif

Si les réseaux sociaux et la cocaïne permettent un pic de dopamine, la cocaïne délivre près de 10 à 15 fois plus de substance. Marco Verch/Flickr

La dopamine est une sécrétion chimique libérée par le cerveau, souvent lorsque nous obtenons une récompense ou du plaisir. La "boucle de rétroaction de la dopamine" est parfois considérée comme une preuve que les réseaux sociaux peuvent avoir un effet sur nos cerveaux de la même manière que les drogues. L'idée est que nous devenons chimiquement dépendants de la montée de dopamine déclenchée lorsque les gens 'aiment' nos posts sur Facebook ou nous retweetent sur Twitter. 

Mais s'il est vrai qu'interagir sur les réseaux sociaux peut donner à notre cerveau une dose de dopamine, cela ne signifie pas que vous planez. Votre cerveau libère de la dopamine tout au long de la journée. 

"L'étude sur la dopamine elle-même montre que des choses comme des jeux vidéo et des technologies, sont du même ordre que la nourriture, le sexe et l'apprentissage et tous ces comportements du quotidien. Tandis que pour des choses comme la cocaïne, sérieusement, on parle de près de 10 à 15 fois plus hauts niveaux de flux de dopamine dans le cerveaux" a dit Przybylski. 

Amy Orben, une chercheuse en psychologie de l'Université d'Oxford, est tout aussi sceptique de la comparaison entre l'utilisation des réseaux sociaux et les drogues dures.  "Les écrans ne sont pas une substance chimique qui est ingérée. Et une certaine dose délivre tant, tandis qu'une autre dose en délivre tant", a-t-elle dit à Business Insider. "Il n'y a aucune raison scientifique pour assimiler les technologies aux drogues dures". 

Récemment, un expert en addiction et directeur clinique à Charter Harley Street Mandy Saligari a dit au même programme Panorama de la BBC que donner un smartphone à un enfant était "équivalent à lui donner un gramme de cocaïne".

Si Orben pense qu'il est difficile de savoir jusqu'où les parents devraient limiter la technologie à leurs enfants, l'analogie à la drogue l'exaspère. 

"Si nous avons des personnes, considérées comme experts, qui disent aux parents que donner un smartphone — qui est un objet du quotidien— revient à leur donner un gramme de cocaïne, cela donne lieu à des inquiétudes inutiles chez des personnes qui sont déjà préoccupées", a-t-elle dit.

La nouvelle antipathie de la tech est peut-être juste une autre forme de marketing

Dans l'esprit d'Andrew Przybylski, le battage médiatique autour de l'addiction aux réseaux sociaux est le revers des méthodes employées par les sociétés tech pour vendre leurs produits.

"Cela ne signifie pas que [les entreprises tech] n'ont pas réussi à se faire de l'argent ou à convaincre les gens que ce qu'ils font a une science derrière. Mais dès qu'ils discutent de la couleur [des choix], ou dès qu'ils parlent d'une étude sur un bol de soupe, ou qu'ils commencent à parler de dopamine, vous savez qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent", a dit Przybylski.

Il pense que cette publicité de la mauvaise science est ce qui pousse les initiés de la Silicon Valley à se proclamer lanceurs d'alertes. "Ce même battage publicitaire qui, espérons-le, fait vendre des actions à Facebook ou à qui que ce soit, qui montre que 'nous pouvons influencer l'esprit des gens', et que 'nous pouvons influer sur leurs opinions et leurs décisions d'achat' ou quoi que ce soit, ce même battage se produit de l'autre côté, quand les gens essayent d'être alarmistes". 

"Ça n'a rien à voir avec la science, c'est juste que le message a basculé. Mais pas la preuve", a-t-il dit. 

Amy Orben croit également que les médias ont joué un rôle en attisant la peur d'une technologie addictive, en utilisant des comparaisons avec les drogues. "Je pense dans ce sens, qu'elles sont devenues des métaphores utiles dans une sorte de modèle économique basé sur l'attention". 

Les réseaux sociaux sont peut-être mauvais pour les gens — mais il n'y a pas encore assez d'études

Le professeur Przybylski voit le langage de l'addiction aux réseaux sociaux comme un genre de panique morale. "Ça sera comme avec toutes les autres peurs morales que nous avions eues. On paniquait déjà par rapport à Donjons et Dragons, au rap et aux jeux vidéo violents. Et maintenant, c'est le truc qui nous fait paniquer". 

Il pense que céder à la panique et aux mauvaises sciences peut donner aux grandes firmes tech l'opportunité de s'affranchir de leurs sérieuses lacunes éthiques. "Prendre cette tendance pour acquise nous distrait de problématiques réellement sérieuses sur qui détient nos données, des problématiques sérieuses concernant la vie privée et le consentement de l'utilisateur. Et ça nous distrait de faire les bonnes recherches", a-t-il dit. 

"Si nous sommes si occupés à crier au loup, nous ne deviendrons donc pas meilleurs [à] détecter les loups". 

Ni le professeur Przybylski, ni Amy Orben n'écartent pas la possibilité que les réseaux sociaux puissent affecter de manière négative le comportement humain, mais tous deux insistent sur la nécessité d'une étude plus poussée. 

"Ce qu'il faut principalement retenir est qu'en fait, nous ne connaissons pas ces choses", a dit Przybylski. "Il est important pour ces grandes firmes de partager leurs données avec les chercheurs et de partager ces données avec le public. Cette étude nécessite d'être faite de manière transparente, cela ne peut pas seulement être réservé à une bande de Cambridge Analytica, ni se faire dans une relation individuelle entre les sociétés de réseaux sociaux et les chercheurs. Cela nécessite d'être rendu public, mais le problème est que dès que quelque chose devient populaire, on s'en détourne". 

Version originale: Isobel Asher Hamilton/Business Insider

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