Patrick Drahi en avril 2014, lors d'une conférence de presse pour annoncer le rachat de SFR par Numericable à Vivendi. A l'époque, il faisait déjà la moue. YouTube/BFMTV

C'est pour l'instant un mois de novembre désastreux pour Altice, maison-mère de l'opérateur télécoms SFR et de plusieurs médias en France (BFMTV, RMC, Libération, L'Express), qui voit sa valeur fondre depuis 20 jours.

L'action a perdu près de 50% en bientôt trois semaines en bourse, sa capitalisation tombant à 11 milliards d'euros.

Pourtant, il y a cinq mois, rien ne prédisposait le groupe du milliardaire franco-israélien Patrick Drahi à affronter autant de remous et de défiance de la part des marchés.

Animé par la convergence des médias (contenus) et des télécoms (distributeurs), le magnat n'a cessé de faire des acquisitions d'ampleur en Europe et aux Etats-Unis pour aller vite, au risque de jouer avec la légalité. L'Autorité de la Concurrence français a ainsi infligé une forte amende de 80 millions d'euros à Altice suite au rachat de SFR en 2014 pour 13,5 milliards d'euros.

Le 22 juin 2017, il réalise avec sa filiale Altice USA — issue du rachat de CableVision, le quatrième opérateur — la deuxième plus grosse introduction en bourse de l'année aux Etats-Unis en levant 1,9 milliard de dollars (1,7 milliard d'euros).

Mais aujourd'hui, Patrick Drahi a brutalement perdu la confiance des marchés. Débutée en 2002, sa méthode — un groupe bâti à coups d'acquisitions financées par endettement — suscite désormais plus de craintes que de certitudes.

Voici tout ce qu'Altice a vécu au cours en novembre, faisant chanceler le groupe du milliardaire qui se voit bouleverser les barons du secteur des télécoms et des médias:

3 novembre 2017 — Premier plongeon en Bourse

Un plongeur se jette à l'eau près de Bronte Beach, à Sydney, en Australie. REUTERS/Aaron Bunch

Altice publie des résultats décevants pour son troisième trimestre et des prévisions prudentes pour son activité française. La maison-mère de SFR a présenté un chiffre d'affaires en baisse de 1,8% au T3, à 5,75 milliards d'euros.

Habitués à des résultats supérieurs aux attentes depuis le début de l'année de la part des entreprises cotées, les investisseurs sanctionnent cette prudence. Le titre a perdu 22% lors de la seule séance du 3 novembre à la Bourse d'Amsterdam.

Ils s'interrogent sur la capacité d'Altice à regagner des parts de marché en France en dépit d'investissements élevés dans les contenus et le réseau face à une concurrence exacerbée avec free, Orange et Bouygues Telecom.

Depuis sa prise de contrôle par Altice, le numéro deux du mobile en France, relégué à la troisième place dans le fixe derrière Free (Iliad), a en effet perdu plus de 1,6 million de clients mobile et plus d'un demi-million d'abonnés fixes.

Durant le seul troisième trimestre, Altice a perdu environ 75.000 clients dans le fixe en France.

9 novembre — Un processus de sécurité est déclenché sur l'action Altice

Capture d'écran action Altice. Investing.com

La dégringolade se poursuit. La valeur boursière du groupe fondé et contrôlé par Patrick Drahi accuse un repli de plus de 35% en cinq séances, pour revenir à 14,3 milliards d'euros.

La dette du géant des télécoms et des médias, qui a racheté en quelques années SFR, mais aussi Portugal Telecom, ou encore les câblo-opérateurs américains Suddenlink et Cablevision, dépasse désormais les 50 milliards d'euros.

Et elle devient pour la première fois une source d'inquiétude. Jusque-là, Patrick Drahi avait été salué par les spécialistes pour sa capacité à renégocier sa dette, économiser sur les remboursements et éloigner le risque, comme l'expliquait il y a quelques semaines Le Figaro.

Mais en cet automne 2017, la musique n'est plus si douce aux oreilles des investisseurs.

"Le poids de cette dette peut devenir un frein voire un risque pour le groupe. Le marché s'interroge clairement sur les promesses de Drahi", explique Andréa Tuéni, analyste chez Saxo Banque France, à Business Insider France.

Signe de cette inquiétude, une procédure de sécurité a été automatiquement déclenchée par la Bourse d'Amsterdam: la cotation a été rapidement suspendue alors que l'action perdait plus de 15%. Quelques minutes après la reprise de la cotation, elle tombait encore de plus de 14%.

Une suspension de courte durée est activée par une place boursière quand une action atteint une limite basse. Ce procédé a pour but d'empêcher tout fonctionnement biaisé du marché ou de constater une éventuelle irrégularité. 

10 novembre — Départ du DG

Michel Combes, à gauche derrière Patrick Drahi, lors de l'IPO d'Altice USA. YouTube/Portugal Telecom

Après une semaine horrible, Altice procède à une vaste réorganisation. En poste depuis 2015, le directeur général Michel Combes démissionne et Patrick Drahi décide de revenir au premier plan.

Le fondateur et actionnaire de contrôle d'Altice, qui n'occupait plus de rôle de premier plan dans l'organigramme de sa holding, va prendre la présidence du conseil avec l'objectif de superviser la stratégie du groupe et son exécution, en particulier en France où se concentrent les difficultés.

  • Michel Combes est remplacé par le bras droit de Patrick — Drahi Dexter Goei— qui dirigeait jusque-là les activités d'Altice aux Etats-Unis.
  • Alain Weill monte en grade en prenant la fonction de PDG de SFR et de directeur des activités médias d'Altice, précise Altice dans un communiqué, tandis que le directeur financier Dennis Okhuijsen assume la direction générale d'Altice en Europe.
  • Armando Pereira, le tailleur de coûts de Patrick Drahi, est quant à lui désigné directeur des opérations d'Altice.

17 novembre — Lettre de Patrick Drahi aux salariés

Patrick Drahi, Franco-Israeli businessman and Executive Chairman of cable and mobile telecoms company Altice, speaks during the launch of the news channel BFM Paris, in Paris, France, November 7, 2016.

REUTERS/Benoit Tessier

Patrick Drahi passe sa semaine a essayé de rassurer ses 10.000 salariés en France et les investisseurs. Dans une lettre adressée à ses employés en France — il explique que "le groupe bénéficie d’une véritable stabilité financière. Notre dette est sécurisée à 85 % à taux fixe et le premier remboursement majeur n’arrivera qu’en 2022."

"Nous sommes donc prêts, parfaitement équipés et plus que jamais déterminés dans cette période irrationnelle".

Le 15 novembre, lors d'une conférence sur le secteur des technologies, médias et télécommunications (TMT) organisée par Morgan Stanley à Barcelone, il dit se concentrer sur la réduction de sa dette nette qui se monte à 50 milliards d'euros et ses "clients".

"Nous devons faire en sorte que le client soit content d'être chez nous", a dit Patrick Drahi devant un parterre d'investisseurs, d'analystes et de spécialistes des TMT.

Signe des priorités du groupe et des besoins d'économies, le remplacement de la marque SFR par la marque Altice en France, prévue au premier semestre 2018, est différée — avec à la clé plusieurs centaines de millions d'euros économisés.

19 novembre — Le ministre de l'Economie est "vigilant" sur ce qui se passe chez Altice mais tente de se montrer rassurant

Le minsitre de L'Economie Bruno le Maire dans son bureau de Bercy,le 1er juin 2017. REUTERS/Benoit Tessier

Le ministre de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire déclare lors du Grand Rendez-Vous Europe1-CNews-Les Echos qu'il surveille la situation chez Altice mais qu'il ne faut pas "céder au catastrophisme ambiant".

"Je suis vigilant pour l'emploi, il y a plus de 10.000 emplois concernés [en France] ... En même temps, je pense qu'il ne faut pas céder au catastrophisme sur ce modèle d'endettement [du groupe]."

20 novembre — Altice prend trois engagements vis-à-vis des investisseurs

José Mourinho, l'entraineur de Manchester United, avant le match de Ligue des Champions, face à Bâle. Action Images via Reuters/Andrew Boyers

Sur la base de ses derniers niveaux de cours, la capitalisation boursière d'Altice tombe à 12,9 milliards d'euros.

Disant répondre à des "spéculations et de mauvaises informations", Altice indique :

  • ne préparer "aucune opération de levée de fonds de quelque sorte que ce soit" et n'avoir "aucune intention de le faire, y compris aux Etats-Unis".
  • que les cessions d'actifs dits non stratégiques pourraient notamment concerner son portefeuille de tours réseaux, c'est-à-dire les pylônes SFR, précise Le Figaro. Le Financial Times croit savoir qu'Altice cherche également à se débarrasser de son réseau télécom en République dominicaine.
  • qu'il n'a aucun projet d'acquisition significative en vue — ce qui pourrait remettre en cause sa participation au prochain appel d'offres du football français et ainsi amoindrir les gains faramineux espérés par la ligue et les clubs.

Au premier semestre 2017, SFR a remporté au nez et à la barbe de Canal+ et BeIn Sports les droits de retransmission jusqu'en 2021 de la Ligue des Champions en France — la compétition européenne de football la plus prestigieuse.

Confiant sur ce choix d'investissement, Patrick Drahi a précisé que l'acquisition de ces droits sportifs devrait contribuer à générer au moins 1,5 milliard à 1,7 milliard d'euros, hors recettes publicitaires.

"Ma philosophie dans la vie est (...) que quand j'achète quelque chose, j'essaie de le revendre au moins le double. Je ne suis donc pas devenu idiot le jour où j'ai décidé d'acquérir les droits", s'est-il avancé devant un parterre d'analystes à Barcelone.

22 novembre — Des actionnaires portent plainte pour "diffusion d'informations fausses ou trompeuses"

Altice a une filiale de production, Altice Studio. REUTERS/Gonzalo Fuentes

L'AFP révèle qu'une "cinquantaine d'actionnaires" d'Altice vont porter plainte pour "diffusion d'informations fausses ou trompeuses". 

Ils estiment que le groupe présidé par Patrick Drahi a "sur la période 2015 à 2017 minoré sa dette" et affirmé à tort "avoir un contrôle absolu sur cette dernière", indique l'agence de presse.

Dans la soirée le groupe a réagi pour dénoncer une "manipulation" et une "tentative de déstabilisation médiatique".

"Altice est une entreprise cotée (...) qui publie, sous le contrôle des régulateurs et des autorités compétentes, tous les trois mois, toutes ses informations financières dans la plus grande transparence", a déclaré un porte-parole d'Altice.

Une situation qui rappelle à certains celle vécue par le groupe Vivendi au début des années 2000, présidé alors par Jean-Marie Messier.

23 novembre — Altice est lâché par les fonds spéculatifs, qui vendent massivement des actions d'Altice USA

Après l'Europe, la panique sur le titre Altice a gagné les fonds à New York. REUTERS/Brendan McDermid

Près de 50 fonds spéculatifs ont vendu pour plus de 500 millions de dollars (424 millions d'euros) d'actions d'Altice USA au troisième trimestre, montrent des avis financiers, 

Sur ces 49, 37 ont cédé la totalité de leurs parts, dont les hedge funds londoniens Naya Management et Arrowgrass Capital Partners ainsi que l'américain Millennium Management.

Environ un tiers du total a été vendu par Lone Pine Capital, qui a liquidé sa position de 8,4 million d'actions d'une valeur de 271 millions de dollars au 30 juin, selon les avis financiers.

"Le problème avec une entreprise vraiment endettée est que le matelas n'est pas très épais en cas de pépin", a dit un associé d'un des 37 fonds sortis du groupe. "Les gens prennent peur quand les graphes commencent à partir du mauvais côté, ils quittent le navire très vite."

"Patrick Drahi a la capacité de rassurer les investisseurs grâce à son excellente réputation dans le câble mais cette fois ça pourrait s'avérer plus ardu parce que le secteur n'est pas en croissance", s'interroge un gestionnaire de fonds européen, qui ne possède actuellement pas d'actions Altice, interrogé par Reuters.

29 novembre: l'action passe sous son prix d'introduction de 2014

Passer d'une situation très mauvaise à médiocre... Extrait de "La Chèvre". YouTube/Damienytu

L'action Altice est retombée sous son prix d'introduction en Bourse pour la première fois depuis mars 2014, creusant un peu plus les pertes accumulées depuis le début du mois.

Le titre du groupe de télécommunications et de médias a perdu 1,98% à 7,00 euros à 15h50 après un plus bas à 6,9660 euros.

Altice avait été introduit en Bourse à 28,25 euros en janvier 2014 mais le nominal de l'action a été divisé par quatre l'année suivante. En tenant compte de cette division, le prix de référence à retenir est donc de 7,0625 euros.

Le plus bas historique d'Altice, division du nominal incluse, remonte au 10 mars 2014, à 6,2001 euros en séance selon les données Thomson Reuters.

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