L'ancienne ministre de la Culture et de la Communication Fleur Pellerin est désormais à la tête d'une société de conseil en capital-risque Korelya. Xavier Lahache

Il y a près d'un an, l'ancienne ministre de la Culture Fleur Pellerin faisait une entrée remarquée dans le monde du capital-risque français. Sa société de conseil en investissement Korelya, cofondé avec Antoine Dresch, participait avec son fonds K-Fund I au tour de table de 100 millions d'euros de la startup française Devialet, aux côtés de Renault, du Qatar et de Jay Z.

Soutenu financièrement par le moteur de recherche coréen Naver et l'application Line, Korelya devrait prochainement annoncer sa participation à un tour de table tout aussi conséquent en France.

Business Insider France est allé rencontrer Fleur Pellerin pour connaître son point de vue sur les récentes initiatives de l'Europe envers les GAFA — "des nouveaux monopoles qu'il faut casser" — et comprendre la manière dont la dirigeante d'entreprise tente de convaincre les startups de se tourner vers l'Asie plutôt que vers les Etats-Unis.

Business Insider France: Vous avez essayé dans votre passé politique de porter le dossier de la concurrence face "aux nouveaux monopoles sectoriels" des géants du numérique — sans résultat probant. Quel regard portez-vous sur les décisions de la Commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager contre Google, Amazon et l'Irlande?

Fleur Pellerin, managing partner de Korelya: J'aime beaucoup Margrethe Vestager car la Commission européenne a eu pendant des années une politique de la concurrence totalement contre-productive, au sens de l'intérêt des acteurs économiques et des pays membres. Quand on compare avec son prédécesseur (Joaquin Almunia, ndlr), qui essayait de négocier des choses absurdes, c'est le jour et la nuit.

Alors que les autres grandes zones économiques étaient protectionnistes, nous avons affaibli nos industries à l'instar des équipementiers télécoms. En 2000, les équipementiers européens — Ericsson, Nokia, Alcatel, Sagem — détenaient près de 60% du marché. Aujourd'hui, c'est 0%. Je suis donc satisfaite de ce que fait Margrethe Vestager même si j'ai conscience de la difficulté d'agir vite avec les outils de régulation adaptés.

Google a fait appel de sa sanction infligée par la Commission européenne. Y a-t-il un risque que l'Europe n'obtienne pas réparation?

Ces multinationales sont très fortes car elles exploitent des failles dans la réglementation. Pour l'instant, elles sont dans leur droit juridiquement. Je pense que ça ne pourra pas durer. Mon combat pendant quatre ans a abouti à un résultat: la France a remis ces sujets — fiscalité, concurrence, vie privée, régulation — à l'ordre du jour des conseils européens. J'espère maintenant que cela se traduira par des résultats opérationnels, c'est-à-dire de l'argent qui rentre dans les budgets des Etats à hauteur de ce que les entreprises devraient payer fiscalement. On n'y est pas encore. Mais le sujet est sur la place publique. C'est salutaire.

L'initiative franco-allemande d'une taxe sur le chiffre d'affaires des GAFA arrive donc au bon moment?

C'est une reprise d'un mécanisme sur lequel j'ai travaillé. Je ne peux que m'en réjouir. La gesticulation a assez duré! Maintenant, il faut agir. Je ne me satisfais pas de déclarations d'intention. Je saluerai cette initiative quand elle se traduira par un texte juridique qui permettra des rentrées fiscales… Et je serai encore plus satisfaite si une alliance est trouvée avec l'Allemagne et avec d'autres pays, pour qu'elle soit appliqué dans plusieurs pays.

La Commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager en conférence de presse à Bruxelles, Belgique, le 27 mai 2017. REUTERS/Francois Lenoir

Collecter l'impôt avec ces géants est très compliqué. On le voit avec Google — encore — qui va échapper à un redressement fiscal d'un milliard d'euros en France…

Nos règles fiscales ont été établies à un moment où les biens et services étaient produits à un endroit donné, avec des frais de douane quand ils étaient exportés. Aujourd'hui, le problème c'est que ces entreprises reconnaissent qu'elles font des profits en France mais que ces profits doivent tout à un algorithme installé aux Etats-Unis. Ils facturent donc une redevance à la filiale en France pour l'utilisation de cet algorithme qui constitue l'essentiel de la valeur ajoutée.

Si je simplifie un peu, en utilisant cette argumentation, ils déplacent les profits dans un pays où il y a peu ou pas d’impôts. Ils paient aujourd'hui quelques millions d'euros d'impôts en France quand ils devraient payer chacun 150 ou 200 millions d'euros car ils réalisent plusieurs milliards d'euros de chiffre d'affaires.

Alors comment faire?

Pour pouvoir contester l'argumentation d'une entreprise du numérique sur les prix de transferts ou sur la valeur créée, il faut pouvoir connaître les mécanismes microéconomiques à l'œuvre. On ne les connaît pas bien et il faut faire de la recherche économique appliquée pour cela. C'est pour cela que j'avais soutenu la création en 2015 de la chaire numérique Jean-Jacques Laffont présidée par Jean Tirole et pilotée par l'Université de Toulouse.

A l'époque, j'étais ministre de la Culture et je prêchais un peu seule dans le désert sur cette question. Je n'étais ni ministre du budget ou des finances. D'autres responsables étaient à l'époque en mesure de s'y intéresser mais ils ne l'ont pas fait... (Ce sujet était dans les attributions de Michel Sapin, ministre des finances de 2014 à 2016, puis de l'Economie et des Finances jusqu'en 2017 ndlr). Mieux vaut tard que jamais.

Pourquoi un internaute ou un citoyen français devrait-il s'intéresser à ce sujet de la fiscalité des entreprises?

C'est un sujet clé pour les pays européens. La valeur va se concentrer de plus en plus vers les Etats-Unis et la Chine. Les entreprises de ces pays ont beaucoup d'argent — en partie grâce aux schémas d'optimisation fiscale — et peuvent attirer les meilleurs talents du MIT, du CNRS, du Collège de France. Ils ont donc les moyens de prendre une avance considérable et peut-être même décisive en matière d'intelligence artificielle ou de mobilité et de voiture autonome par exemple. Ils peuvent se permettre d'investir beaucoup en pure perte pour acquérir une position dominante et en tirer ensuite des bénéfices croissants. Il y a un moment où ces entreprises détiendront de surcroît des masses considérables de données très intrusives pour nos populations. Cela peut poser de sérieux problèmes.

C'est une fatalité?

J'espère que non. Pour cela, il faut à la fois une prise de conscience des régulateurs et des politiques. Le seul génie des entrepreneurs européens et l'afflux d'investissements ne suffiront pas. Il faudra une intervention de la régulation comme au début du 20ème siècle pour casser ces nouveaux monopoles. Les entreprises l'ont anticipé: regardez comment elles changent leur gouvernance, elles font des holdings… C'est l'énorme enjeu des années à venir.

Le Brexit va-t-il influer sur le financement de l'innovation européenne?

Beaucoup d'investisseurs regardent la France et l'Europe continentale alors que le Royaume-Uni était jugé plus attractif jusqu'à présent. Ce qui est très anxiogène pour les investisseurs, c'est l'incertitude. Or, on ne sait absolument pas ce que seront les modalités pratiques du Brexit. Il y aura donc sans doute un mouvement de relocalisation de certaines banques et peut-être aussi de bonnes affaires à réaliser, avec des valorisations plus intéressantes que par le passé.

Quentin Sannie, cofondateur et directeur général de Devialet, tient entre ses mains l'enceinte Phantom Gold. REUTERS/Christian Hartmann

Il y a un an, vous avez créé le fonds Korelya et finalisez votre premier investissement dans Devialet. Est-ce le Apple français?

C'est mieux qu'Apple! (rires) Ce n'est pas une entreprise d'hardware mais de software. Leur technologie audio est révolutionnaire et ils peuvent l'installer partout: dans une box TV (Devialet vient de signer avec Sky, ndlr), une télévision, une voiture... Ils travaillent sur des prototypes avec Renault. Leur stratégie est comparable à celle de Tesla: prouver le succès de leur concept par le très haut de gamme et progressivement arriver dans des gammes plus accessibles et plus grand public.

Quel bilan tirez-vous de l'activité de Korelya sur un an?

Nous avons réussi à réaliser toutes les opérations que nous souhaitions. Pour une société nouvellement créée, nous avons eu la capacité à avoir un bon deal flow (flux de dossiers d'investissement présentés aux professionnels du capital-investissement, ndlr), ce qui a permis de réaliser au fonds de belles opérations: Devialet, Snips, AB Tasty, et JobTeaser, qui sont de formidables entreprises.

Qu'avez-vous fait au niveau européen?

Le fonds K-Fund I a investi, à travers l'activité de fonds de fonds, dans Atomico, Daphni, Idinvest, Balderton Capital — des fonds avec lesquels nous sommes en confiance, qui disposent de bons deal flows et nous offrent la capacité de nous déployer en Allemagne ou dans les pays scandinaves. C'était indispensable pour que K-Fund I soit un fonds réellement européen. Atomico partage notre vision: doter l'Europe de fonds d'investissement assez puissants avec une masse critique suffisante pour accompagner l’hypercroissance.

Comment Korelya compte se différencier sur une place européenne où la concurrence fait rage, notamment en France, pour des levées autour de 10 millions d'euros?

Un fonds qui lève 100 millions d'euros comme K-Fund I peut mettre des tickets de 1 à 5 millions d'euros. Là où nous sommes originaux, c'est dans notre capacité à aller beaucoup plus loin en nous syndiquant avec nos investisseurs, comme cela a été le cas pour Devialet. K-Fund I, en consortium avec Naver, peut ainsi monter en théorie jusqu’à 20 millions d'euros dans un tour de table. L'autre différence majeure, c'est notre capacité à accompagner les startups dans leur déploiement en Asie, avec nos réseaux, ceux de Line et de Naver.

Pourtant, l'écosystème pousse naturellement vers les Etats-Unis quand il s'agit de se développer à l’international. Pourquoi se tourner plutôt vers l'Asie ?

Au début, je ne savais pas si les entrepreneurs allaient trouver cela attractif. Mais je me rends compte c'est vraiment le cas dans le secteur de la tech. Il y a désormais des entreprises qui envisagent de s'installer à l'est avant de se lancer aux Etats-Unis. Ou d'autres qui sont très désireuses de développer leur portefeuille de clients en Asie. Par exemple, AB Tasty, qui travaille avec des acteurs de la beauté, est très intéressée par des contacts au Japon et en Corée du Sud qui ont une grande tradition en cosmétique. Nous sommes les seuls à proposer cet accompagnement en Asie de l'est.

Justement, Naver et Line sont peu connus en France. Le fondateur et PDG Hae-Jin Lee n'était même jamais venu dans l’Hexagone avant cet été. Comment les avez-vous convaincus d'investir dans un pays qu'ils ne connaissent pas très bien et si éloigné de leur culture ?

C'est le résultat d'une relation très personnelle que j'ai avec eux, née lors d'un voyage en Corée du Sud. Ils avaient entendu parler de ce que je faisais avec la French Tech. Nous ne nous connaissions pas, mais nous avons constaté énormément de convergences de vues sur la manière dont la révolution numérique impacte la manière de travailler et de s'informer, l'accès à la culture et aux savoirs, la façon de consommer ou le fonctionnement de la démocratie. Nous trouvions ennuyeux de voir une part croissante de la valeur captée par des multinationales et de constater que les écosystèmes régionaux aient autant de difficultés à créer de potentiels compétiteurs.

Naver et Line ont été créés au début des années 2000: en moins de 20 ans, la valorisation du groupe approche les 30 milliards de dollars. En investissant avec K-Fund I, ils ne sont pas dans l'optique d'investir dans des entreprises pour ensuite les absorber mais ils souhaitent participer à la création de champions en Europe et rétablir un terrain de jeu équitable et équilibré. Ils estiment que c'est plus sain.

Comme Xavier Niel avec des entrepreneurs étrangers, vous êtes-vous baladés avec eux dans les rues de Paris pour les convaincre?

Non, je n'en ai pas eu besoin (sourire). Ils étaient déjà convaincus. Le capital-risque m'intéressait et j'ai vite compris après ma sortie du gouvernement qu'ils voulaient poser les bases d'un projet entrepreneurial avec moi. Les investissements directs des entreprises coréennes en France sont de l'ordre de 900 millions d'euros. Naver a mis tout de suite 10% de cette somme dans K-Fund I. Et ça va augmenter. Si ça marche, c'est un exemple qui peut inspirer d’autres investisseurs asiatiques — j'en suis persuadée.

Autre preuve de leur ambition en France, l'ouverture d'un centre de recherche et développement sur l'intelligence artificielle. Ils étaient concentrés sur la Bulgarie et la Hongrie, très réputées pour leurs chercheurs et leurs mathématiciens en intelligence artificielle. Jusqu'à ce que, après avoir eu connaissance de la volonté de Xerox de se séparer de son laboratoire à Grenoble, je les convainque de le reprendre.

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