"Je lance ma chaîne YouTube comme Florian Philippot", annonce le titre de la vidéo en lettres capitales.

A l'écran, un jeune homme aux cheveux châtains, costard gris et chemise blanche, parodie avec humour une vidéo publiée trois jours plus tôt par Florian Philippot, vice-président du Front national.

Ce vidéaste, c'est Antoine Léaument. Si son nom n'est pas connu, son travail a été repris par la plupart des médias français. Il est l'artisan du succès phénoménal que connaît la chaîne YouTube de Jean-Luc Mélenchon, candidat à la présidentielle de mai 2017, depuis le mois de novembre dernier. 

Il n'avait jusque-là jamais divulgué son identité. 

"J'avais un doute sur le fait d'apparaître publiquement. Être vu comme un proche de Mélenchon, ça peut poser des problèmes pour certains types d'emplois", nous explique-t-il autour d'un café dans le 10è arrondissement, pas loin de son appartement, jeudi 2 février.

Alors que depuis des mois, il utilise un pseudo dans les médias, le jeune homme a créé une chaine YouTube sur laquelle il parle, à visage découvert, de politique, et affiche son penchant à gauche.

Capture d'écran Google. 2 février 2017.

En décembre dernier, Business Insider France l'avait contacté pour un papier sur la relation entre Jean-Luc Mélenchon et certains internautes du forum 18-25 de jeuxvideo.com, à la réputation sulfureuse.

A l'époque, l'équipe de communication du candidat nous l'avait présenté comme "Antoine Nicolas". C'est d'ailleurs ce pseudonyme que l'on retrouve dans la plupart des interviews qu'il a accordées sur le sujet. 

En janvier 2017 encore, un journaliste de France Info interrogeait Alexis Corbière sur les raisons de ce curieux "anonymat" :

"C'est pour des raisons de boulot", avait affirmé le porte-parole de Jean-Luc Mélenchon. Il n'y a rien de secret derrière ça (...) C'est un jeune garçon tout à fait brillant, très disponible."

Des années aux côtés de Jean-Luc Mélenchon

Antoine Léaument milite en fait depuis longtemps aux côtés de Jean-Luc Mélenchon. Il a rejoint son équipe il y a quatre ans, après une licence de lettres et d'histoire à Poitiers, un master 1 de sociologie à Paris 1 et un master professionnel "pour devenir collaborateur d'élu".

Aujourd'hui, il s'occupe des vidéos YouTube — qu'il filme et monte —, ainsi que des comptes Twitter et Facebook du candidat. 

"Je partage les idées de Jean-Luc Mélenchon et je suis d'accord avec tout ce qu'il y a dans le programme, mais j'ai aussi un attachement personnel à Jean-Luc. Il y a une forme de complicité qui s'est mise en place entre nous", explique-t-il.

Son objectif était d'atteindre les 100.000 abonnés YouTube à la fin de la campagne en mai 2017. La chaîne de Jean-Luc Mélenchon les a obtenus début décembre, gagnant trois fois plus d'abonnés en une semaine que la célèbre youtubeuse EnjoyPhoenix. Et maintenant ? "Peut-être 250.000 abonnés, au minimum", avance-t-il timidement. Au vu du rythme de croissance de la chaîne, elle devrait déjà atteindre les 200.000 abonnés à la mi-février.

"On est en train de faire un pied-de-nez gigantesque au système médiatique, et franchement c'est jouissif. Plus vous parlez de la chaîne YouTube, plus on s'autonomise de vous", souligne-t-il.

La question de la transparence

Antoine Léaument a beau ne pas encore être une "star connue", comme l'a supposé France Info, certaines des vidéos de sa chaîne YouTube "Le Bon Sens" commencent à faire parler d'elles. 

Le 19 décembre 2016, il monte un résumé de deux minutes d'une de ses premières vidéos sur l'augmentations des frais bancaires et l'intègre directement sur Facebook. La vidéo sera vue plus de 100.000 fois — bien qu'elle ne lui rapporte pas beaucoup de "likes" sur sa page.

Un mois plus tard, le site des Inrocks.com reprend sa vidéo parodique de Florian Phillipot sous le titre "Un youtubeur parodie la première vidéo YouTube de Florian Philippot, et le trolle allègrement." La vidéo fait 65.000 vues en deux semaines. Elle entre aussi dans les "tendances" YouTube en France.

A la fin, on entend Antoine Léaument lancer :

“Bon je suis obligé de vous l’avouer, la cafet', c’est aussi le lieu où on regarde des vidéos de Mélenchon sur Youtube, et on essaie de copier parce que c’est vraiment trop fort ce qu’il fait."

Pourtant le vidéaste ne s'est à aucun moment identifié, ni dans ses vidéos, ni sur sa page Facebook officielle, comme étant membre de l'équipe de Jean-Luc Mélenchon, encore moins responsable de sa chaîne YouTube.

Lorsqu'on lui pose la question sur ce qui pourrait être vu pour un manque de transparence, Antoine prend un temps de réflexion, et admet:

"Pour être honnête, je ne m'étais pas posé la question. Maintenant que vous le dites, je me dis qu'effectivement. Je ne fais pas mystère des idées que je défends, je pense qu'on peut rapidement faire le lien entre moi et un courant d'idées. Mais pas forcément avec Jean-Luc."

Il accepte d'ailleurs sans vraiment résister que l'on divulgue son identité, soulignant que l'on "a besoin en politique de gens identifiés qui prennent la parole" dans l'espace public. 

"Je voulais l'annoncer tôt ou tard...  L'idée était plus de faire la surprise un jour, de faire venir Jean-Luc à un moment sur ma chaîne ! Ça aurait été marrant. Ou peut-être montrer les coulisses de la campagne... Vous allez cramer mon effet", ajoute-t-il en riant.

De Bernie Sanders à "Osons Causer", des FAQ aux pouces bleus

Son smartphone n'arrêtera pas de vibrer sur la table pendant une heure trente, caché sous sa housse de protection intégrale. "Excusez-moi je suis obligé de regarder de temps en temps", justifie poliment le jeune homme, très sollicité par les médias.

Ultra connecté, Antoine Léaument est un passionné de politique  comme de "stratégie" d'expression en ligne. Il s'y connaît en "YouTube game" — comme le dit sa bio Twitter — qu'il a découvert "d'abord avec Norman, puis avec Squeezie", le youtubeur spécialisé dans les jeux vidéo.

"Je suis tombé sur une vidéo, j'ai trouvé ça drôle et intéressant, et je me suis dit 'c'est fou, ce mec est trop fort'. Puis j'ai découvert qu'il avait des millions d'abonnés", raconte-t-il.

Aujourd'hui, il se revendique plus de "Osons Causer", la chaîne aux 114.000 abonnés qui décrypte face caméra l'actualité politique et sociale. 

C'est à force de regarder des vidéos de youtubeurs qu'il a repéré, compris et intégré les codes de la plateformes vidéo, que l'on retrouve aujourd'hui sur la chaîne de Jean-Luc Mélenchon. "Il n'y a pas de secret, je regarde des vidéos YouTube, et Jean-Luc regarde des vidéos YouTube", affirme-t-il pour expliquer le succès des vidéos du candidat.

Car à la radio ou à la télé, il y des règles chez les youtubeurs : les titres des vidéos en majuscules, des rendez-vous ("la revue de la semaine" ou les séances de questions-réponses dites "FAQ" chez Mélenchon), les remerciements aux abonnés, les invitations à commenter, à "mettre des pouces bleus" (symbole d'appréciation sous une vidéo).

C'est en s'appropriant ces codes tout en restant dans le "style" Mélenchon — ne pas céder aux montages épileptiques dont raffolent certains youtubeurs — qu'Antoine Léaument estime faire la différence, dans ce juste milieu.

"Je sais que dans certaines équipes de candidats à la présidentielle on considère que dire 'pouces bleus', ce serait un 'abaissement' de la fonction présidentielle", assène-t-il. "C'est des gens qui n'ont rien compris et qui méprisent la trentaine de millions de personnes qui vont sur YouTube chaque mois. Tant pis pour eux."

Un travail de construction en ligne sur le long terme

Cette maitrise des réseaux sociaux ne se réduit pas à YouTube.

Il a commencé à moderniser la communication — bien qu'il préfère parler "d'expression" — en ligne de Jean-Luc Mélenchon dès 2015, en publiant des vignettes faites pour être reprises facilement.

La recette : une photo de l'homme politique, une citation, et une invitation à partager l'image. "J'assume avoir tout pompé sur Bernie Sanders", souligne-t-il en parlant du candidat battu par Hillary Clinton à la primaire démocrate aux Etats-Unis, qui bénéficiait d'une très forte notoriété en ligne.

Il parle également encore avec le sourire des réactions positives de la communauté pro-Mélenchon du forum 18-25 de jeuxvideo.com, lorsqu'il les a mentionnés dans un live YouTube puis que le compte Twitter officiel du candidat a tweeté un hashtag #ISSOU (un cri de ralliement du forum) un soir de novembre 2016. 

"Je n'étais pas au courant de la réputation sulfureuse du forum", affirme-t-il, "Mais en réalité c'est plutôt une bonne chose qu'on ne l'ait pas su avant, car je ne sais pas si on l'aurait fait sinon."

Pour lui, cela a permis à des internautes qui "partagent les idées" de Jean-Luc Mélenchon de s'affirmer sur un forum, jusqu'ici dominé par des pro-Front national.

"Ils se sont rendus compte qu'ils étaient plus nombreux qu'ils ne pensaient, qu'ils pouvaient aussi s'exprimer sur le forum et qu'ils auraient du soutien."

Il se défend également d'avoir arrêté de faire des clins d'oeil au forum après que le vice-président du FN Florian Philippot commencé à leur faire du pied.

"Florian Philippot fait ça sur un mode extrêmement racoleur, qui me donne l'impression qu'ils se sont sentis débordés par la montée du soutien en notre faveur (...) Il a copié ce qu'on a fait."

Et de conclure: "Mais si vous regardez son ratio 'pouces bleus/pouces rouges, il y a aussi beaucoup de gens qui sont venus critiquer ce qu'il a fait..."

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