Publicité

À Bali, les 'digital nomads' et touristes qui ignorent les mesures sanitaires exacerbent les tensions

  • Recevoir tous les articles sur ce sujet.

    Vous suivez désormais les articles en lien avec ce sujet.

    Ce thème a bien été retiré de votre compte

Une plage de Canggu à Bali. © Getty Images/Matthew Micah Wright
Publicité

Connor Hood gère une boulangerie à Bali, en Indonésie, avec sa femme, Restiyani Hood. Le 8 juillet, il a reçu le message d'un employé de son équipe Marketing. Il y avait quelque chose que Connor devait voir sur le compte Instagram de son commerce. Plus tôt dans la journée, sa pâtisserie Sinamon Bali, réputée pour ses petits pains à la cannelle, avait annoncé sur Instagram qu'elle offrait un café ou un thé gratuit aux clients qui montraient une preuve de vaccination d'au moins une dose contre le Covid-19.

Selon Connor, le post avait suscité de véhéments reproches de la part des internautes, des critiques jusqu'aux jurons. "Allez vous faire foutre bande d'idiots", peut-on lire sous la publication, "C'est une putain de blague. Vous vendez vos viennoiseries bourrées de sucre alors que 78% des morts du Covid ont des problèmes d'obésité. Moi et mon entreprise ne nous vous soutenons pas. Vous posez problème. Vous êtes des moutons déguisés en loup."

À lire aussi — Télétravail : voici comment les digital nomads détruisent les paradis tropicaux

Le commentaire a été écrit par Dave Driskell, un CrossFitter américain et influenceur fitness aux 93 000 followers Instagram qui travaille dans une salle de sport au sein de la station balnéaire de Canggu à Bali. "Il a été super désagréable avec nous", raconte Connor Hood à Insider. "Et nous n'essayions même pas de forcer les gens à se faire vacciner. Nous donnions juste un café gratuit aux personnes qui choisissaient de le faire".

Dave Driskell a refusé de répondre aux sollicitations d'Insider et a ensuite supprimé ses commentaires. Il a cependant envoyé une déclaration écrite.
"Depuis le début de cette pandémie, j'ai expliqué à plusieurs reprises que prendre soin de son corps était capital lorsque des virus et des maladies apparaissaient" a écrit le sportif. "Je pense que ce problème majeur doit être expliqué au public et qu'avec une alimentation saine et une routine sportive appropriée, nous pouvons éradiquer les problèmes de santé qui l'accompagnent. En tant que coach passionné de santé et de fitness depuis 11 ans, je ne souhaite qu'une chose : que la santé en Indonésie et dans le reste du monde soient rétablies au plus vite."

Dave Driskell fait partie des étrangers de Bali qui s'opposent ou se moquent ouvertement des mesures sanitaires liées au Covid-19 et aux vaccins. Au moins 78 touristes ont été expulsés de Bali au cours du premier semestre 2021, certains pour avoir enfreint les mesures sanitaires. Alors que l'île reste alimentée par le tourisme, certains locaux se sentent de plus en plus impuissants face à l'afflux ces dernières années d'une nouvelle vague d'étrangers. Parmi eux, de nombreux digital nomads et influenceurs qui semblent avoir peu de respect pour les locaux, passent leur temps à marchander et ignorent les restrictions sanitaires.

"Quand je parle à des amis à moi qui travaillent dans un hôtel ou un restaurant, ils disent qu'ils préféraient la clientèle d'il y a 20 ou 30 ans parce que les gens étaient plus éduqués et respectueux", relate Siska Natalia, coordinatrice de programme chez JED, un réseau d'écotourisme à Bali. "Ils étaient plus polis et plus généreux, ils donnaient des pourboires. Mais avec les voyageurs d'aujourd'hui, c'est totalement différent. "

À lire aussi — Les 10 meilleures villes du monde où télétravailler

"Les gens vivent comme s'il n'y avait pas de pandémie"

Les étrangers irrespectueux à Bali ont fait couler de l'encre pendant la pandémie. En décembre, un influenceur russe s'était filmé sautant sur sa moto d'un quai dans l'océan. En janvier, la digital nomad Kristen Gray a fait l'objet d'une pluie de critiques pour un thread Twitter devenu viral dans lequel elle montrait un échantillon de sa vie à Bali, l'île "queer-friendly". De nombreux utilisateurs l'ont accusée d'avoir incité ses followers à partir en voyage pendant la pandémie. Peu de temps après, deux influenceuses russes et de Taïwan ont posté une vidéo d'elles pénétrant dans un supermarché avec un "faux" masque chirurgical peint autour de leur bouche. Elles ont été expulsées du pays.

La police de Bali interpelle un touriste sans masque à Canggu, le 19 juillet 2021. Bisinglasi/Xinhua via Getty Images

Mais il n'y a pas que les influenceurs qui se mettent à dos des Balinais et des expatriés.
Dans certaines parties de Bali comme Canggu, "les gens vivent comme s'il n'y avait pas de pandémie du tout", décrit Daniel Prasatyo, un professeur de langue indonésienne à Bali.
Stuart McDonald, un écrivain australien qui vit à Bali depuis 13 ans et dirige le guide touristique Travelfish, vit près de Canggu. Il décrit la zone comme "l'un des rendez-vous favoris des étrangers ne portant pas de masque". Une de ses amies avait même entendu des étrangers à Ubud (l'une des destinations les plus célèbres de Bali) parler de faux certificats de vaccination. "Il y a un groupe anti-vaccin très présent ici, à Canggu, Ubud et ailleurs", précise Stuart McDonald.

Daniel Prasatyo, qui enseigne l'indonésien à des étudiants des États-Unis, de France, du Brésil et d'autres pays, a déclaré que certains de ses clients avaient essayé d'insister pour organiser des cours en face à face dans leurs villas. "Lorsque je leur ai dit que je préférais organiser mes cours en ligne, ils ont commencé à m'expliquer que c'était un canular, que c'était une conspiration mondiale impliquant Bill Gates et la 5G", a-t-il déclaré. Même les clients qui ont dit qu'ils ne croyaient pas au virus ont essayé de négocier un "tarif Covid" plus bas, jusqu'à un tiers de son prix normal, se remémore le professeur.

L'Indonésie est devenue le nouvel épicentre du Covid-19 en Asie, signalant un nombre record de 350 273 nouveaux cas dans la semaine du 11 au 17 juillet, selon les données de l'Université Johns Hopkins. Au total, le pays a enregistré près de trois millions de cas et plus de 76 000 décès, mais en raison du manque de tests, les chiffres réels pourraient être beaucoup plus élevés.

À Bali, qui s'en sort mieux que les autres régions d'Indonésie, l'occupation des lits d'hôpitaux a doublé entre la fin juin et la mi-juillet. La réouverture de l'île aux touristes étrangers, prévue en juillet, a été reportée selon Bloomberg, et il a été interdit de manger dans les restaurants et de se rendre dans les centres commerciaux le 3 juillet. Lundi 26 juillet, Bali a enregistré un nombre record de 1 111 nouveaux cas et 23 décès, faisant du bilan de ce mois-ci le plus lourd de la pandémie pour l'île selon Coconuts Bali.

À lire aussi — Les 10 villes les plus agréables à vivre du monde en 2021

Un surfeur sur une plage de Bali en juin 2021. Dicky Bisinglasi/SOPA Images/LightRocket via Getty Images

Connor Hood, le propriétaire de Sinamon Bali, a déclaré que sa femme et lui n'avaient pas reçu de tels commentaires négatifs dans leur autre établissement Sinamon à Jakarta, qui s'adresse principalement à un public indonésien. "Et puis à Bali, bien sûr, nous avons beaucoup de commentaires positifs, mais les seuls commentaires négatifs que nous avons reçus proviennent de certains des étrangers qui vivent ici et sont plutôt anti-vaccins", explique Connor "Et Dave en particulier s'est montré très véhément."

Dave Driskell, l'influenceur CrossFit qui passe du temps à Bali depuis 2012, selon le site web de sa salle de sport, a également critiqué les vaccins sur Instagram tout au long de la pandémie. Plus tôt ce mois-ci, il a partagé une vidéo sur sa story Instagram qui remettait en question les vaccins. Il a également partagé un lien vers un reportage de France 24 sur le pass sanitaire français, qui exige une preuve de vaccination ou un test COVID-19 négatif pour entrer dans les restaurants et les transports à partir de début août. "C'est de la folie", avait écrit le coach sportif. "Vous n'avez plus aucun droit à moins de décrocher le poste magique".

Ce n'est pas la première fois que le CrossFitter suscite la controverse. En 2015, un post de Dave Driskell est devenu viral. Ce dernier avait publié une photo de lui-même faisant le poirier sur un mémorial de l'Holocauste à Berlin. Il s'est ensuite excusé et a dit qu'il ne savait pas qu'il s'agissait d'un mémorial à l'époque.

À lire aussi — Voici les pires destinations où vivre et travailler à l'étranger en 2021

"Que pouvons-nous faire ?"

La relation de Bali avec les étrangers est assez complexe. Le tourisme représente environ 60 % de l'économie de Bali selon le Jakarta Post, et la plupart des jeunes choisissent de se lancer dans le tourisme plutôt que dans les autres secteurs, selon Siska Natalia, du réseau écotouristique. "Je ne trouve qu'une seule école d'agriculture à Bali, et les autres sont des écoles de tourisme", assure-t-elle.

Les amateurs de yoga sont depuis longtemps attirés par Bali pour des raisons spirituelles, mais ces dernières années, l'île tropicale est devenue un paradis pour les digital nomads, les influenceurs et les personnes qui recherchent simplement des infrastructures haut de gamme à petit prix. Certains touristes sont venus pour des "circuits Instagram", où ils peuvent être transportés par navette vers plusieurs sites culturels en une journée, pour prendre quelques clichés d'une plage paradisiaque et les poster sur les réseaux sociaux.

Les amateurs de Yoga ont longtemps été attirés par Bali pour des raisons spirituelles, mais ces dernières années, l'île tropicale est devenue un paradis pour les digital nomads et les influenceurs. Getty Images/Fabio Formaggio / EyeEm

Malgré la popularité de cette destination, le salaire moyen des Balinais laisse toujours à désirer. Un habitant moyen gagnait en moyenne 183 dollars (155 euros environ) par mois en décembre 2019, selon les données compilées par le cabinet d'analyse CEIC.

De nombreuses entreprises hôtelières ont dû proposer des tarifs de plus en plus bas au fil des ans pour attirer les visiteurs, selon Daniel Prasatyo. "Même si les tarifs sont déjà bas, il y en a qui continuent à marchander jusqu'à obtenir des tarifs déraisonnables", a-t-il déclaré. "Certains privilégiés peuvent encore leur dire non, mais je ne crois pas que tout le monde puisse le faire".

"Nous dépendons trop du tourisme", juge Daniel Prasatyo, ajoutant que Bali a traversé plusieurs fois des événements dévastateurs pour le tourisme, notamment des attentats à la bombe dans des zones touristiques en 2002 et 2005 et de multiples éruptions volcaniques entre 2017 et 2019. "Aucun touriste ne venait parce que tout le monde avait peur. Et le gouvernement sait exactement à quel point cette situation était mauvaise. J'aimerais qu'il apprenne de ces expériences : nous ne pouvons pas compter seulement sur le tourisme."

Cette dépendance au tourisme a causé de nombreuses pertes chez les professionnels balinais du secteur qui luttent pour s'en sortir depuis le début pandémie. Sur l'île, plus de 36 000 personnes ont basculé dans la pauvreté depuis le début de la crise sanitaire, selon le city guide Coconuts Bali, qui cite des données de l'Agence centrale des statistiques.

De nombreux propriétaires d'entreprises balinaises continuent de tolérer les visiteurs irrespectueux parce qu'ils vivent grâce au tourisme, détaille Siska Natalia. "Bien sûr, les locaux espèrent revoir un jour les anciens vacanciers, ceux qui étaient respectueux. Mais ils ne peuvent rien y faire", regrette l'entrepreneure. "Selon eux, il vaut mieux accueillir des touristes au comportement gênant que de ne recevoir personne". Certains pensent que le tourisme ne profitera jamais aux Balinais, en raison de la domination du secteur sur l'île. "C'est triste", lâche Daniel Prasatyo, enseignant. "Mais qu'est-ce qu'on peut y faire ?".

Version originale : Katie Warren/Insider

À lire aussi — Remoters : qui sont ces expatriés payés pour trouver des logements aux digital nomads ?

Découvrir plus d'articles sur :