'Je vais vous détruire': des anciens employés de YouTube disent que les violentes menaces proférées par des 'créateurs' durent depuis des années

La DG de YouTube, Susan Wojcicki (à droite) devant le siège, peu après l'attaque à San Bruno, Californie. Elijah Nouvelage/Reuters

  • L'attaque de Nasim Aghdam, visant YouTube, semble être l'acte isolé d'une personne mentalement instable, mais d'anciens employés ont révélé que les salariés recevaient des menaces à chaque changement majeur fait sur la plateforme. 
  • L'équipe de management de YouTube a posté un garde armé devant la porte d'une employée, il y a une dizaine d'années, après qu'un utilisateur l'a menacée, elle et sa famille.
  • D'anciens employés ont dit que Facebook, Twitter et tout autre plateforme qui offrent l'opportunité de devenir connu devraient se sentir visés et concernés par l'affaire Aghdam. 

L'équipe de YouTube n'avait aucun moyen de prévoir que Nasim Aghdam y sèmerait la terreur, mais ils ont toutes les raisons de craindre que quelqu'un comme elle puisse venir le faire avec les mêmes intentions selon des anciens employés.

Aghdam était une créatrice en colère contre YouTube, âgée de 38 ans, qui s'est rendue jusqu'au siège de la société à San Bruno, en Californie, le 3 avril, et qui a ouvert le feu à l'aide d'un 9mm. Elle a blessé trois salariés, avant de se donner la mort. La police a avancé que la tireuse, originaire de San Diego, jugeait YouTube responsable de l'avoir censurée et ruiné sa vie. 

Cette menace est sans précédent en 13 années d'existence de YouTube, bien que la colère et la paranoïa d'Aghdam ne soient l'apanage des millions de créateurs de vidéos du site, d'après cinq anciens employés de YouTube. Dans des interviews exclusives accordées à BI US, ils ont révélé, qu'en repensant aux premiers jours de la plateforme, les créateurs frustrés menaçaient déjà les employés de manière virulente — partant au quart de tour dès que YouTube modifiait un paramètre de sa politique.

De manière générale, les menaces étaient envoyées par mail. À une reprise au moins, un créateur de YouTube a défié un employé et lui promettait de le "détruire". Un autre exemple: un homme, enragé de voir son compte suspendu, a juré de s'en prendre à Mia Quagliarello, la première community manager de YouTube, ainsi que toute sa famille. Cet individu a créé une page perso remplie d'images menaçantes et d'insultes à l'encontre de Quagliarello et sa famille. Dans une interview, Qualiarello a dit que les managers de la société avaient considéré que cette situation était assez sérieuse pour poster un garde armé devant sa maison pendant trois jours. 

NasimeSabz.com

"J'ai transféré [les menaces] au service de sécurité de Google et ils ont pris cela très au sérieux", a dit Quagliarello, qui a travaillé pour YouTube de 2006 à 2011. "Ils ont envoyé quelqu'un, un genre d'ancien flic, pour patrouiller dans mon quartier, 24/24 et 7/7".

Ni Google, qui détient YouTube, ni YouTube n'ont souhaité faire de commentaire. 

Avant l'arrivée d'Aghdam au siège, toutes les menaces s'avéraient n'être que cela: des menaces. Tous les employés interrogés ont dit qu'ils n'avaient jamais vécu de situation similaire dans laquelle un créateur aurait essayé de blesser physiquement un employé de YouTube. Jusque-là, les indications sur l'attaque d'Aghdam tendent à indiquer que c'était le genre d'événement qui deviennent bien trop communs Etats-Unis: un acte isolé commis par une personne instable avec le sens des réalités.

Les personnes qui ont développé une dépendance malsaine ne sont pas un problème exclusif à YouTube, ont indiqué les anciens employés. Au mois trois d'entre eux ont travaillé pour un autre réseau social célèbre et ont dit que leurs employés recevaient également des menaces.

YouTube

Les services en ligne que sont Facebook, YouTube et Snapchat, qui sont devenus des intermédiaires de diffusion de contenus de masses, offrent des outils et des incitations financières qui encouragent n'importe qui à essayer de devenir une star grâce à la viralité des contenus, contribuant potentiellement à faire émerger des problèmes.

"Quand vous avez une plateforme qui sert à tout le monde, il y aura des personnes qui seront émotionnellement instables", a indiqué un ancien employé de YouTube, qui a choisi de témoigner anonymement. "Chaque fois que la plateforme change, vous recevez un nombre incalculable d'emails. Certains sont rationnels, d'autres irrationnels". 

'Je vais te détruire' 

REUTERS/Lucy Nicholson

YouTube, la plus grande plateforme de partage de vidéos détenue par Google, a la particularité d'avoir acquis une réputation d'usine à stars. Quiconque qui peut générer des vues a la chance d'acquérir de la notoriété, ainsi qu'une part des revenus publicitaires. 

Comme YouTube a grandi et que les revenus ont bondi, les opportunités pour les vidéastes amateurs ont également proliféré. En conséquence, ces dernières années, de plus en plus de personnes sont devenues financièrement et émotionnellement dépendantes de ce service, explique l'un des anciens employés interrogés. 

Et donc, que faire une fois le robinet fermé? Comme souvent dans l'histoire de YouTube, les managers essayent de faire des améliorations sur le site. Parfois, ces changement conduisent à réduire les vues et les revenus générés par la publicité pour les vidéastes. 

YouTube fait face à ce problème depuis au moins neuf ans, avec la refonte de sa page d'accueil en 2009. Bien que YouTube ne partageait pas formellement les revenus publicitaires avec les créateurs de contenus à l'époque, le système actuel de "vues" était grandement gratifiant pour les personnes qui cherchaient à se frayer un chemin vers la célébrité. 

Après qu'un product manager de YouTube ait publié un billet annonçant le changement de la page d'accueil en 2009, il a dû affronter un tir de barrages de commentaires en colère — dont au moins une menace de mort, ont affirmé plusieurs personnes proches de l'affaire. 

Les anciens employés de YouTube interrogés par BI US ont dit que de telles situations arrivaient souvent. Des personnes irrationnelles passent leurs nerfs sur les salariés de YouTube. 

Eric Meyerson, un ancien responsable des départements marketing et publicité pour les auteurs sur YouTube, a dit qu'un YouTubeur l'avait approché lors d'un événement dans les locaux de Google, à Santa Monica, en Californie. 

"Il était dans ses mauvais jours", a dit Meyerson, qui a travaillé chez YouTube entre 2010 et 2013. "Il a dit quelque chose du genre: 'si vous continuez de foutre en l'air ma chaîne, je vais vous détruire. Je vais vous faire mal', et il a laissé comprendre qu'il allait s'en prendre à des employés de YouTube... Bien que ce ne soit qu'une menace, et évidemment, que je l'ai prise très au sérieux, nous étions habitués à cette grande instabilité dans la communauté des créateurs". 

Les gens errent près du bâtiment

Elijah Nouvelage/Reuters

Une année auparavant, des révélations ont fait surface, indiquant que des publicités sur YouTube, venant de sociétés respectables étaient associées à des vidéos de recrutement pour des groupes terroristes et des commentaires qui incitaient à la haine. 

YouTube a répondu en retirant les vidéos que les publicitaires pouvaient juger inappropriées — l'un des maillons de la nouvelle chaîne de règles appelée "démonétisation"

Apparemment, les clips d'Aghdam, traitant souvent de fitness et de défense des animaux, ont eux aussi été concernées par cette purge. Elle a affirmé que cette nouvelle politique était conçue pour la censurer. 

Ce genre de rasionnements peut sembler paranoïaque, mais ce n'est pas un cas unique, dans la communauté des vidéastes, d'après Meyerson. Il a dit que si la vaste majorité des créateurs répondaient à ces changements de manière raisonnable, un nombre d'entre eux voyait toujours des conspirations et des complots derrière chaque changement fait par la direction de la société. 

"C'est une plainte tout à fait typique chez les créateurs", a dit Meyerson. 'Ce que je fais n'est pas mauvais. Pourquoi suis-je démonétisé?' Les gens pensent que c'est en raison de leurs opinions politiques. Les conservateurs sont particulièrement susceptibles. 'J'ai été démonétisé parce que je suis conservateur, et Google est une bande de libéraux' ... [Quand] YouTube a décidé de démonétiser du contenu controversé, cela a affecté les personnes les plus passionnées, avec les convictions les plus arrêtées. Que cela concerne les armes ou des opinions critiquées", a-t-il ajouté. 

L'un des anciens employés, qui a souhaité rester anonyme, a dit que bien qu'il n'ait jamais vu de violence, il a souvent été abordé. Il dit que des personnes pouvaient attendre devant les bureaux de YouTube, pour parler aux employés de tel ou tel changement sur la page ou des algorithmes qui les affectaient. 

"Une fois, c'était un homme en costume, qui venait de Los Angeles", a indiqué la source. "Il avait mon LinkedIn d'ouvert et savait qui j'étais. Il voulait parler à quelqu'un à propos de sa chaîne, je crois. C'est la seule fois que j'ai vraiment été effrayé, parce que ce gars savait qui j'étais... Quand j'ai entendu parler de la fusillade, j'y ai tout de suite repensé. C'est l'un de ces types qui rôdent autour". 

Apparemment, ces menaces sont assez habituelles pour que la sécurité instaure une procédure de signalement, ou un "recours hiérarchique", que les employés doivent suivre, d'après une autre source anonyme. 

Meyerson et Quagliarello ont dit qu'ils se sentaient toujours en sécurité au siège de YouTube, et que l'équipe de sécurité de la société prenait son job très au sérieux. Une autre source en a profité pour saluer les efforts de Marty Lev, l'ancien vice président de la sécurité de Google, qui a quitté la société en 2016 et qui est maintenant à la tête de la sécurité d'Amazon Web Services. 

Quelque soit la sécurité de YouTube auparavant, elle est sur le point de se renforcer. Après l'attaque d'Aghdam, Alphabet a dit vouloir intensifier la sécurité dans ses bureaux. 

Après lui avoir demandé si cela la gênerait de passer devant le siège de YouTube et de voir que le campus ressemble à un bunker ou un fort, Quagliarello, l'ancienne community manager de YouTube a répondu: "cela me rendrait triste, mais en même temps, je pense que nous avons besoin de plus de sécurité dans [la Silicon Valley]. Je sens que nous avons plutôt bien pris nos aises, ici. Malheureusement, il est peut-être temps de se mettre à l'abri". 

Version originale: Greg Sandoval/Business Insider

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