Boeing a refusé d'écouter des pilotes qui l'avaient alerté sur le 737 Max avant le crash d'Ethiopian Airlines

Photo prise en juin du cockpit d'un Boeing 737 Max. REUTERS/Abhirup Roy

Boeing a tenté de minimiser les inquiétudes au sujet de son modèle 737 Max lorsque des pilotes sont venus demander des explications à l'avionneur américain suite au crash de l'un de ses engins exploités par la compagnie Lion Air, en octobre dernier. CBS News et le New York Times se sont procurés un enregistrement audio de cette rencontre. Dans celui-ci, on peut entendre des responsables de Boeing déclarer que donner des explications supplémentaires sur le système de l'avion était "inutile".

Le syndicat des pilotes d'American Airlines est monté au créneau contre Boeing après l'accident de Lion Air, dans lequel 189 personnes ont perdu la vie. Lors d'une réunion en novembre, les pilotes ont expressément demandé à Boeing de leur fournir plus d'informations sur l'avion qu'ils pilotaient et ont exigé que l'avionneur prenne les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de son appareil, comme en atteste l'enregistrement.

L'un des vices-président de Boeing, Mike Sinnett, leur a alors répondu qu'il n'était pas encore clair si l'avion était bel et bien la cause de l'accident et que Boeing ne souhaitait pas "surcharger les équipages avec des informations inutiles", rapporte CBS News.

Le 10 mars dernier, moins de cinq mois après le crash de la compagnie indonésienne Lion Air, un nouveau Boeing 737 Max, appartenant à Ethiopian Airlines cette fois, s'est écrasé dans des conditions similaires, avec 157 personnes à son bord. 

Mike Sinnett, vice-président de la stratégie produits de Boeing, s'est exprimé auprès des médias en mars 2019. Stephen Brashear/Getty Images

Après ce second crash, tous les avions 737 Max ont été cloués au sol dans le monde entier. Les rapports préliminaires sur les deux accidents, publiés après la réunion d'American Airlines, indiquent que le système anti-décrochage de l'appareil (MCAS) a mal fonctionné dans les deux cas.

D'après le New York Times, les pilotes présents à la réunion ont demandé plus d'informations à Boeing au sujet de ce système, précisant qu'ils n'étaient pas au courant de sa présence à bord de l'appareil et qu'il n'était pas non plus mentionné dans leurs manuels de formation.

Toujours selon le New York Times, Michael Michaelis, pilote d'American Airlines qui est aussi président du comité de la sécurité au sein du syndicat, a ainsi affirmé : "Ces gars ne savaient même pas que ce foutu système était dans l'avion, ni eux ni personne d'autre d'ailleurs".

Todd Wissing, également pilote d'américain Airlines, aurait déclaré pour sa part que le système aurait dû être expliqué dans les manuels de formation de l'avion : "Je pensais qu'il était prioritaire de mettre des explications sur les choses qui peuvent vous tuer". 

"Nous méritons de savoir ce qu'il y a à bord de nos avions", a renchéri un autre pilote, indique CBS News.

Le lieu du crash du Boeing 737 Max d'Ethiopian Airlines, en mars 2018. Xinhua/ via Getty Images

Face à ces demandes, Mike Sinnett aurait soutenu que Boeing estimait que les pilotes n'avaient pas besoin d'en savoir plus sur le système, étant donné qu'il soit très peu probable que ce dernier ait mal fonctionné.

"Je ne sais pas si le fait de comprendre ce système aurait changé la donne", a-t-il déclaré, d'après l'enregistrement obtenu par CBS News. "Vous allez peut-être piloter cet avion dans très longtemps. Peut-être que ça n'arrivera jamais. Nous essayons donc de ne pas surcharger les équipages avec des informations inutiles pour qu'ils soient au fait des informations que nous jugeons importantes".

Mais il aurait tout de même nuancé ses propos en reconnaissant qu'il n'était pas "en désaccord" avec le fait que les pilotes méritaient de savoir ce qu'il y avait dans l'avion.

CBS News précise que Mike Sinnett ne semblait pas être au courant qu'il était enregistré.

En avril, après le deuxième crash, le DG de Boeing, Dennis Muilenburg avait défendu la position de l'avionneur de ne pas avoir informé les pilotes sur ce système anti-décrochage, affirmant qu'il était "intégré" à la façon dont les pilotes manipulaient l'avion. Et donc "lorsque vous apprenez à piloter un avion, vous êtes formé au MCAS". 

"Ce n'est pas un système distinct sur lequel on peut s'entraîner", insistait-t-il.

Débris du Boeing 737 Max de la compagnie Lion Air. Ed Wray/Getty Images

Sollicité par le New York Times, Boeing a refusé de faire des commentaires au sujet de la réunion de novembre. Mais, via un communiqué, le constructeur aéronautique a déclaré qu'il "se concentrait sur sa collaboration avec les pilotes, les compagnies aériennes et les organismes de réglementation mondiaux afin de garantir les mises à jour du 373 Max et de leur fournir une formation et un entraînement supplémentaire afin de remettre les appareils en vol en toute sécurité".

L'avionneur travaille actuellement à la mise au point d'un nouveau logiciel qui, une fois approuvé par la Federal Aviation Administration (FAA) et les organismes de réglementation du monde entier, permettra très probablement la remise en service de l'avion.

Pour autant, lors de la réunion de novembre, Michael Michaelis a expressément demandé à Boeing de prendre les mesures nécessaires pour réparer l'avion. Il a insisté pour que Boeing demande à la FAA d'ordonner au constructeur aéronautique ainsi qu'aux compagnies aériennes de mettre à jour le système anti-décrochage, ce qui aurait très probablement entraîné l'immobilisation temporaire de l'avion, note le New York Times

Mike Sinnett aurait rétorqué que Boeing ne voulait pas "se précipiter et faire un travail pourri pour réparer des choses qui fonctionnent et nous ne voulons pas non plus réparer les mauvaises choses". Il a admis que Boeing était en train d'examiner la conception du 737 Max.

Un modèle de Boeing 737 Max avant qu'il ne soit peint aux couleurs d'une compagnie aérienne. AP Photo/Ted S. Warren

"En ce qui concerne les logiciels essentiels au vol, je ne pense pas que vous vouliez que nous nous précipitions, encore et encore", a-t-il martelé avant d'ajouter qu'"il était supposé que les équipages de conduite ont été formés". 

Boeing a ralenti la production des avions 737 Max. Par ailleurs, la firme a estimé que les problèmes entourant cet avion lui ont coûté au moins un milliard de dollars au cours du premier trimestre de l'année. Boeing n'a reçu aucune nouvelle commande pour le 373 Max depuis son immobilisation au sol dans le monde entier, et l'avionneur n'a reçu de nouvelles commandes pour aucun de ses modèles d'avion en avril.

Boeing fait face à des poursuites de la part des familles des victimes et des actionnaires ainsi qu'à des enquêtes fédérales sur la façon dont l'avion a été autorisé à voler par la FAA.

Dennis Muilenburg a affirmé que Boeing "gagnerait et regagnerait" la confiance des pilotes et s'est engagé à ce que le 737 Max soit l'un des avions les plus sûrs jamais construits lors de sa remise en service tout en défendant la conception actuelle de l'avion.

Version originale : Sinéad Baker/Business Insider

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