Cadences infernales, management brutal... les pratiques de Frichti attaquées par un livreur

Cadences infernales, management brutal... les pratiques de Frichti attaquées par un livreur

Julia Bijaoui a cofondé Frichti avec Quentin Vacher. YouTube

La startup française Frichti n'aurait rien à envier aux grandes plateformes anglo-saxonnes de livraison de repas, Deliveroo et UberEats, voire Amazon, décriées pour leurs conditions de travail dantesques. Dans un témoignage accablant publié sur Mediapart, tiré d'un groupe fermé sur Facebook, un livreur de la pépite française en vogue — qui a levé 43 millions d'euros depuis sa création — décrit des cadences infernales imposées par l'algorithme de la startup, des méthodes de management brutales, des travailleurs immigrés en concurrence frontale et des coursiers à vélo qui prennent tous les risques pour quelques euros de plus.

"C'est l'exemple qu'on attendait depuis longtemps. Frichti est une boite française, ils ont une jolie histoire à raconter et on ne peut pas dire que ce sont des grands méchants américains. Ce que décrit Jules est caricatural. On y lit l'univers de prédation sociale, du lien de subordination, avec des livreurs corvéables à merci", analyse Jérôme Pimot, un ancien coursier (Deliveroo, Take Eat Easy), qui a fondé le Collectif des livreurs autonomes de Paris, et publié le texte sur son blog. Directeur des opérations chez Frichti — et donc responsable de 100 personnes s'assurant du bon déroulé de la commande jusqu'à la livraison —  Damien Modarelli a répondu aux questions de Business Insider France. Il dit que "toute l'équipe a été très affectée par le récit" même s'il pointe de fausses informations.

"Je n'ai pas la haine contre Frichti, nous assure Jules Salé, contacté par Business Insider France, face à l'appel au boycott de la startup sur Twitter et Facebook par certains internautes. "Je voulais avoir l'avis des livreurs au départ. Mon message a été partagé des milliers de fois. Cela aurait pu tomber sur une autre entreprise. J'ai juste fait part de mes observations. C'est mon récit personnel. Je ne suis pas le porte-parole des livreurs." L'artiste de 30 ans, vidéaste, n'a eu besoin que de 15 heures de travail en cinq jours pour relater tout ce qu'il a vu et entendu. De son côté, Frichti (300 salariés) a proposé à Jules de le rencontrer pour "discuter sur les conditions de travail et les améliorer".

Frichti ouvre une enquête interne

Frichti évolue avec quatre rivaux majeurs sur le segment de la livraison : Uber Eats, Deliveroo, Glovo et Stuart. Sans compter Just Eat mais dont les livreurs sont ceux des restaurants, pas des indépendants. La startup a conçu toute sa stratégie marketing avec l'idée du bien manger, arguant travailler avec des producteurs locaux et revendiquant qu'il y a "un homme derrière la carotte". A lire le témoignage de Jules, le message selon lequel il y avait aussi un homme derrière le livreur n'est pas passé auprès de certains.

En quelques jours de travail, Jules a eu le temps de noter un échange brutal, paré de racisme de la part d'un manager : "Les gars ils va falloir pisser dans le trou ! Sinon plus d'accès au chiottes ! Vous savez quoi ? Ça c'est depuis qu'il y a que des blédards ici, avant quand il y avait des Français c'était pas comme ça !".

Interrogée par Business Insider France, Frichti nous indique qu'elle a ouvert une enquête interne à la lecture de ces propos. "C'est un témoignage violent. Ce n'est pas l'esprit de Frichti et l'image que l'on veut donner. Nous avons ouvert une enquête interne pour faire la lumière sur ce témoignage et on prendra des décisions en conséquence", fait savoir Damien Modarelli. Ce vendredi 3 mai au matin, la direction de Frichti n'avait pas communiqué officiellement en interne alors que le sujet est au centre de toutes les discussions entre salariés. "J'espère que c'est un cas isolé. Nos recrutements récents sont des personnes avec de l'expérience et qui partagent nos valeurs".

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Jules précise que ses confrères de quelques jours sont pour certains "des immigrés et des fils d'immigrés. Ils ont la dalle, ils parlent à peine français (...) Personne ne veut les employer en France, alors pour eux 5 € de l'heure c'est déjà ça."

"Des gars comme Mamadou, Frichti en recrute à tour de bras, tous sous le statut d'auto-entrepreneur, on est vingt fois plus que ce dont ils ont besoin mais ça ne leur coûte rien et ça leur permet d'être sûr d'avoir de la main d'œuvre en permanence", étaye Jules. "Comme si un restaurant avait vingt serveurs pour se partager un poste, les clients sont servis immédiatement, les serveurs mangent les miettes", image-t-il.

"C'est la concurrence entre eux à celui qui acceptera de bosser pour le moins cher"

Dans son récit, le livreur s'offusque de la gestion d'une flotte de coursiers bien trop importante pour le nombre de commandes selon lui. En septembre dernier, Julia Bijaoui refusait de nous donner le nombre de repas livrés par semaine par Frichti à Paris et dans des communes limitrophes. Il y a trois ans, la startup communiquait sur le nombre de 20 000. "Ce n'est pas simple de trouver des coursiers. Ce sont des idées reçues. Il faut faire en sorte qu'ils viennent chez nous", répond Damien Moratelli. Un coursier auto-entrepreneur gagnerait entre 10 et 20 euros de l'heure chez Frichti, avec une moyenne autour de 14 euros, dans la fourchette haute du marché. Il a un minimum garanti de 5 euros de l'heure même s'il n'y a aucune commande passé pendant son créneau.

Le créneau — ou shift — c'est le nerf de la guerre pour tout coursier : les plages horaires du midi et du soir sont évidemment les plus demandées car elles génèrent le plus de commandes. Un coursier doit se connecter chaque jeudi à 15h pour réserver une place sur les créneaux décidés par l'algorithme de Frichti. Selon la période (vacances scolaires, rentrée...), l'heure et la météo, l'entreprise propose plus ou moins de plages horaires. C'est ce qui expliquerait la bataille entre les 500 coursiers actifs de Frichti, c'est-à-dire effectuant au moins une course par mois. "On a des gens qui travaillent tout le temps, d'autres une fois par mois. On n'arrive pas à tout remplir. L'activité fluctue selon les semaines. Si vous venez chez Frichti, vous travaillerez", justifie le directeur des opérations. "C'est faux : ils recrutent tout le temps. Je l'ai constaté. C'est un manque de respect profond", nous répond Jules Salé.

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" 7 Jours sur 7, 7h par jour avec une coupure de 3h en milieu de journée, pour 1200 €, c'est ce que fait un coursier avec qui je discute", écrit Jules. L'un des coursiers expérimentés lui a confié "qu'au début, les plateformes payent bien pour attirer des coursiers et que plus les candidats affluent aux inscriptions plus les rémunérations baisses". "C'est la concurrence entre eux à celui qui acceptera de bosser pour le moins cher", analyse Jules.

Revers de la médaille pour ces modèles organisationnels, des enquêtes ont déjà montré que les livreurs de Deliveroo ou Uber Eats louaient illégalement leurs comptes à des sans-papiers et des mineurs. Frichti en a fait aussi l'expérience. "Oui, ça nous ait déjà arrivé de supprimer des comptes de personnes qui faisaient travailler quelqu'un d'autre. Mais nos hubs (ateliers de préparation de commande où les livreurs attendent, ndlr) sont un moyen de contrôle. On voit les gens, on peut vérifier si c'est bien la personne qui a ouvert un compte partenaire avec nous", confie Damien Moratelli, qui précise que ces 15 zones de transit pour livreurs dans Paris seront améliorées.

La pression de l'algorithme et du chronomètre

La pression du chiffre d'affaires ferait prendre des risques insensés aux livreurs à vélo dans les rues de Paris. "C'est la jungle urbaine, qui ira le plus vite, qui passera devant le premier, qui prendra le plus de risque pour gagner 1 seconde. J'ai l'impression que je vais crever à chaque carrefour mais l’adrénaline m'excite et me fait prendre toujours plus de risques, toujours aller plus vite, ne jamais s'arrêter, surtout pas aux feux rouges, perte de temps."

L'algorithme et le chronomètre chevillés au poignet avec le smartphone, les livreurs jouent avec leur sécurité. "Impossible d'être dans les temps, le timing est calculé sans prendre en compte le trafic et les temps de livraisons à pieds : trouver où accrocher son vélo, monter chez le client, l'attendre, regarder le prochain itinéraire, boire une gorgée d'eau... Seul les temps de trajets théoriques en vélo sont pris en compte par le chronomètre, c'est intenable, je suis tout le temps en retard, ça m’énerve donc je roule plus vite, je prends plus de risques, je bois moins d'eau."

A la lecture de ce passage, Damien Moratelli répond que "ce n'est pas Frichti qui pousse à prendre plus de risques. La sécurité est importante pour nous. L'algorithme prend en compte le temps de trajet classique comme peut le faire Google Maps. On ne pousse pas à livrer plus vite que possible". Et le directeur des opérations réfute que l'application note les livreurs comme le suppose Jules. "On ne note ni les livreurs ni les clients." "C'est en tout cas très opaque. On ne sait pas comment on est rémunéré par exemple", répond Jules Salé.

Ce long témoignage laisse entrevoir des conditions de travail qui ne sont pas meilleures que celles des grandes plateformes américaines et sans communes mesures avec celles des salariés de Frichti, travaillant dans des lieux intégrant les codes de la startup. Ainsi, auto-entrepeneurs, les coursiers doivent s'équiper à leurs propres frais regrette Jules, à savoir un smartphone 4G, un vélo, un casque, des lumières pour assurer leur sécurité dans la nuit.

Cette histoire laissera des traces chez Frichti. L'entreprise s'engage à "accélérer la rénovation des hubs, multiplier les contacts avec ses livreurs et proposera d'ici quelques semaines une complémentaire santé Prévoyance avec AXA à laquelle les livreurs pourront souscrire". 

C'est un début mais bien loin de ce qu'attend Jules. Il milite pour que le statut de salarié soit reconnu : "proposer des contrats salariés, remonter les rémunérations, fixer un minimum horaire, fournir les outils de travail, réduire les cadences, garantir du travail en arrêtant de sur-recruter, être transparent sur les algorithmes… beaucoup de facteurs peuvent être améliorés pour obtenir des conditions de travail dignes."

Dans un arrêt rendu à l'automne dernier, la Cour de cassation a affirmé que les contrats qui lient les coursiers aux startups de livraison pour qui ils travaillent peuvent en faire des salariés. Avec son regard distancié après seulement quelques jours dans l'habit de livreur, Jules s'interroge dans son texte : "Parce que faut-il vraiment balayer deux siècles d'acquis sociaux dans le seul but de satisfaire des cadres dynamiques qui veulent garder la ligne en mangeant des carottes râpées emballées dans trois boites en plastique livrées en sept minutes à leur agence de design par un esclave à vélo ?".

Mise à jour avec la déclaration du livreur Jules Salé.

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VIDEO: On a testé pour vous le premier fast-food américain qui ne nécessite aucune interaction humaine

  1. Marnik

    Juste pour infos, deliveroo n'est pas américain mais anglais.

    • Thomas Giraudet

      Bonjour. Vous avez raison. Merci de votre vigilance. Erreur corrigée.

  2. Ils ont la tête type d'exploiteurs avec un passage possible dans une école de commerce.

  3. Bibi

    Quelle honte Frichti ....

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