Le président du conseil d'administration de LafargeHolcim, Beat Hess. YouTube/StGallenSymposium

C'est une année noire pour le cimentier franco-suisse LafargeHolcim, empêtré dans une affaire judiciaire sur fond de financement de groupes armés en Syrie.

En fin de semaine dernière, six de ses anciens hauts dirigeants — dont un PDG et un DG — ont été mis en examen.

Ces événements ont eu lieu avant la fusion entre le Français Lafarge et le Suisse Holcim, en 2015. 

L'histoire a été rendue publique en juin 2016 avec les révélations du Monde concernant la cimenterie du groupe français Lafarge à Jalabiya en Syrie. Selon le journal, cette dernière — entrée en service en 2010 — s'est approvisionnée et a payé des taxes à l’organisation Etat islamique en 2013 et 2014, pour continuer de fonctionner pendant la guerre.

Depuis, la justice s'est emparée de l'affaire déclenchant dans son sillage son lot de révélations sur les scandales présumés du groupe.

"C'est une phase difficile", a reconnu au début du mois le président du conseil d'administration de LafargeHolcim, Beat Hess, dans une interview au Figaro.

"Mais j'ai pleinement confiance dans la justice française. Si nous pouvons l'aider, nous le ferons. Nos portes sont ouvertes." 

L'ONG Sherpa, créé en 2001 pour lutter contre les crimes économiques, estime de son côté que LafargeHolcim fait obstruction à l'enquête en ne communiquant pas toutes les pièces. Une accusation que nie le cimentier.

Voici tout ce que le groupe LafargeHolcim a vécu cette année, autant d'épisodes qui ternissent sa réputation, son éthique et qui ont parfois déjà influé sur des contrats:

2 mars 2017 — LafargeHolcim reconnaît avoir contribué au financement de groupes armés en Syrie

Une enquête interne révèle que son ancienne cimenterie en Syrie a bien contribué au financement de groupes armés dans le pays, dont l'Etat islamique. Ces pratiques ont duré trois ans, jusqu'à l'évacuation de l'usine en septembre 2014.

"Il apparaît après enquête que notre usine locale a fourni des fonds à des tierces parties dans le cadre d'arrangements avec un certain nombre de ces groupes armés, dont des organisations interdites, afin de pouvoir continuer à fonctionner et d'assurer la sécurité du passage des employés et des fournitures de et vers l'usine", a déclaré dans un communiqué la société suisse, issue de la fusion entre le Français Lafarge et le Suisse Holcim.

Trois organisations non gouvernementales (Sherpa, le Centre européen pour les droits constitutionnels et de l'homme et la Coordination des chrétiens d'orient en danger) ont porté plainte, ainsi que le ministère des Finances, "l’accusant notamment de financement du terrorisme et d’avoir enfreint les sanctions édictées par l’Union européenne contre le régime de Bachar Al-Assad".

29 mars 2017 — Paris Plages décide de ne plus s'approvisionner en sable auprès de Lafarge

Paris Plage en 2013. Wikimedia Commons/P e z i.

En réaction à ces révélations, le Conseil de Paris décide de ne plus traiter avec l'entreprise de ciment, qui fournissait notamment le sable pour Paris Plages.

"Nous nous passerons de leur prestation", a souligné Bruno Julliard, premier adjoint à la maire de Paris, devant le Conseil, selon Les Echos ce 29 mars 2017.

Quelques jours auparavant, Eric Olsen, le directeur général de LafargeHolcim, avait fait polémique en déclarant le 9 mars 2017 qu'il était prêt à participer à la construction du mur que Donald Trump souhaite ériger entre les Etats-Unis et le Mexique.

24 avril 2017 — Démission du directeur général Eric Olsen

Eric Olsen, directeur général de LafargeHolcim. Facebook/LafargeHoclim

Eric Olsen est contraint de démissionner, annonçant son départ pour le 15 juillet, estimant qu'il "contribuera à ramener de la sérénité à une société exposée depuis des mois sur ce sujet".

Il n'était "ni responsable, ni pouvant être considéré comme informé des actes répréhensibles identifiés dans le cadre de cette enquête", a réagi le groupe.

Entré dans le groupe Lafarge en 1999, il était directeur général depuis 2015 et la fusion avec le Suisse Holcim. Eric Olsen était directeur des ressources humaines et président du comité de sûreté du groupe jusqu'au 1er septembre 2013.

La nomination de son successeur Jan Jenisch a dopé l'action en Bourse quelques semaines plus tard.

13 juin 2017 — Ouverture d'une information judiciaire contre LafargeHolcim

TGI de Paris. Wikimedia Commons/Nitot

L'information judiciaire a été ouverte pour financement d'entreprise terroriste et mise en danger de la vie d'autrui, a-t-on précisé à Reuters de même source.

Elle porte également sur l'"obtention par plusieurs personnes de fourniture de services non rémunérés ou en échange d'une rémunération sans rapport avec l'importance du travail accompli" et la "soumission de plusieurs personnes à des conditions de travail incompatibles avec la dignité de l'homme".

Deux juges du pôle financier et un juge antiterroriste ont été chargés de l'instruction, ajoute-t-on de source judiciaire.

Le parquet de Paris avait ouvert en octobre 2016 une enquête préliminaire sur la base d'une plainte de Bercy relative à une éventuelle infraction au code des douanes.

20 septembre 2017 — Des auditions révèlent le mécanisme comptable mis en place par Lafarge pour maquiller le financement de groupes armés en Syrie

Parade Etat islamique en 2014 près de Raqqa en Syrie. Images de propagande. YouTube/WSJ

Au gré des révélations, on en sait désormais plus sur le montage imaginé par Lafarge pour rétribuer des groupes armés en Syrie. Ainsi, le cimentier aurait rémunéré un intermédiaire —  l'actionnaire syrien de LSC, l'homme d'affaires Firas Tlas, fils d'un ancien ministre de la Défense de Syrie — à hauteur de 100.000 euros par mois en 2013, selon Le Canard Enchaîné, citant des auditions ayant eu lieu lors de l'enquête préliminaire sur la base d'une plainte de Bercy relative à une éventuelle infraction au code des douanes.

Le système était rôdé puisque Lafarge comptabilisait ces émoluments comme "des frais de représentation engagés par une société extérieure à Lafarge.

L'enquête de police cherche à déterminer le niveau des responsabilités des dirigeants de Lafarge. Le directeur de la sûreté locale déclare en tout cas avoir discuté "deux à trois fois par mois" avec Bruno Lafont, l'ancien co-président non exécutif du groupe. Eric Olsen, son successeur, aurait participé à des réunions à ce sujet.

14 novembre 2017 — Perquisition chez LafargeHolcim à Paris

Le siège français de LafargeHolcim à Paris. YouTube/France24 English

Dans le cadre de l'enquête ouverte par le parquet de Paris sur les conditions de fonctionnement de sa cimenterie de Djalabiya, en Syrie, une perquisition a lieu au siège parisien du groupe cet automne.

"LafargeHolcim coopère pleinement avec les autorités, mais ne peut faire d'autre commentaire car il s'agit d'une enquête en cours", a déclaré l'entreprise dans un communiqué.

Par ailleurs, la holding du milliardaire belge Albert Frère, GBL, qui détient une participation de 9,4% dans le cimentier, a également annoncé que ses locaux avaient été perquisitionnés en Belgique dans le cadre de cette affaire.

1er au 8 décembre 2017 — Mises en examen de six anciens hauts dirigeants de Lafarge

Bruno Lafont, l'ancien PDG de Lafarge-Holcim. YouTube/Presidence Cameroun

Placés en garde à vue au début du mois, six anciens hauts dirigeants du cimentier sont tour à tour mis en examen en cette fin d'année.

Il s'agit de:

  • Bruno Lafont, ex-PDG de Lafarge, membre du conseil d'administration d'EDF.
  • Christian Herrault, ex-directeur général adjoint opérations.

Les deux anciens dirigeants ont été mis en examen pour financement d'une entreprise terroriste, mise en danger de la vie d'autrui et violation de la réglementation relative aux relations financières avec l'étranger, a appris Reuters de source judiciaire. Ils ont tous les deux été placés sous contrôle judiciaire avec caution.

  • Eric Olsen, ex-directeur général de LafargeHolcim, a été mis en examen pour financement d'une entreprise terroriste et mise en danger de la vie d'autrui. Son avocat a cependant déclaré à Reuters qu'il allait déposer un recours auprès de la chambre de l'instruction de la Cour d'appel de Paris.
  • Bruno Pescheux et Frédéric Jolibois, anciens directeurs de la filiale syrienne de Lafarge, LCS, ont été mis en examen pour financement du terrorisme, mise en danger d'autrui et violation de la réglementation relative aux relations financières avec l'étranger.
  • Jean-Claude Veillard, responsable à l'époque de la sécurité du groupe et toujours salarié de LafargeHolcim, a été mis en examen pour financement du terrorisme et mise en danger d'autrui.

Aucun des ses six anciens dirigeants n’a été placé en détention provisoire.

12 décembre 2017 — Un rapport dit que Lafarge aurait dépensé 13 millions d'euros pour maintenir l'activité de son usine.

L'usine de LafrageHolcim à Biskra, en Algérie. Facebook/LafargeHolcim

La filiale syrienne de Lafarge Holcim aurait versé plus de 5 millions de dollars, "au titre de 'dons' à de nombreuses factions armées locales en Syrie, y compris l'EI", selon Le Canard Enchaîné du 22 novembre, qui cite un rapport du cabinet Baker McKenzie, assisté par la société d'audit PwC.

Ce sont précisément 5,6 millions de dollars qui ont été payés avance l'hebdomadaire. Le rapport est parvenu à détailler la somme reçue par le seul Etat islamique — "au moins 509.694 dollars".

De son côté, ce 12 décembre 2017, Mediapart avance un chiffre total de 13 millions d'euros entre 2011 et 2015, ajoutant aux dons déjà comptabilisés par Le Canard Enchaîné, "des paiements pour s’approvisionner en pétrole, sable ou matières premières diverses (5,5 millions de dollars" et des paiements à des intermédiaires "chargés de négocier avec l’État islamique ou d’autres factions terroristes (1,6 million de dollars)", précise le site internet.

"Dans le cadre de l'instruction, il est retenu exactement ce chiffre: 12.946.000 euros versés par Lafarge entre 2011 et 2015 au profit d'organisations terroristes parmi lesquelles le groupe Etat islamique", a déclaré Me Marie Dosé, avocate de Sherpa, à la presse.

On apprend également que les paiements ont en outre duré après la fermeture de l'usine en septembre 2014 à la suite d'une attaque de l'Etat islamique.

"Les éléments documentés par les magistrats instructeurs établissent que la majorité de ces sommes a été versée par différents truchements, les check points ou les matières premières, à Daech", a souligné Me William Bourdon, fondateur de Sherpa, créé en 2001 pour lutter contre les crimes économiques.

Sherpa demande la mise en examen de la personne morale Lafarge SA et dénonce un manque de coopération du groupe, que l'ONG accuse de dissimuler des éléments clefs pour l'enquête.

Selon Me Dosé, Lafarge refuse jusqu'ici de communiquer 9000 des 15.000 documents qui ont servi de base à Baker et McKenzie.

Une porte-parole de LafargeHolcim interrogée par Reuters a rejeté ces accusations mais n'a pas commenté le chiffre de près de 13 millions d'euros retenu dans le cadre de l'instruction.

"LafargeHolcim coopère pleinement avec la justice. Des milliers de pièces ont été remises aux juges par le groupe ou saisies à l’occasion de la perquisition", a-t-elle déclaré. Le rapport Baker et McKenzie "et tous les documents rassemblés pour cette enquête ont été transmis à la justice française".

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