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Comment des groupes néonazis utilisent Instagram pour recruter des jeunes

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Comment des groupes néonazis utilisent Instagram pour recruter des jeunes
Des experts ont déclaré à Insider que les mèmes sont utilisés pour attirer les adolescents vers les groupes néonazis. © Getty images

"Mes enfants ont eu une éducation plutôt progressiste", confie Joanna Schroeder. "J'étais donc assez surprise quand j'ai commencé à espionner leur compte Instagram. Je voulais voir si du contenu vraiment dérangeant apparaissait sur leur feed." Joanna Schroeder est une journaliste spécialiste des questions de parentalité à Los Angeles. Elle a été troublée par les photos et les vidéos qu'Instagram recommandait à ses deux fils adolescents : "des mèmes d'extrême droite à la limite du négationnisme", a-t-elle précisé.

Ces contenus controversés ont déjà été analysés par des experts de l'extrémisme. Selon eux, Instagram est même en train de devenir le terreau de la propagande d'extrême droite. "Le réseau social incite vivement ses utilisateurs, majoritairement jeunes, à consommer du contenu extrémiste", écrit Imrah Ahmed, PDG du centre de prévention des contenus haineux en ligne (Center for Countering Digital Hate), dans un mail. Ces habitudes de consommation, dans certains cas, conduisent les enfants à être recrutés par des groupes néonazis. Instagram serait même devenue, selon plusieurs experts, la plateforme de recrutement favorite des groupes d'extrême droite ces dernières années.

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"La prime au recrutement des jeunes est vraiment fréquente"

Instagram est devenu la "plateforme des jeunes nazis qui radicalisent les adolescents", selon le rapport annuel de l'organisation britannique de lutte contre le racisme Hope Not Hate. Ces groupes l'utilisent pour s'attaquer à des jeunes vulnérables et les faire adhérer à leurs causes extrémistes, selon le rapport.

L'année dernière, Hope Not Hate a constaté que deux groupes d'extrême droite plutôt violents avaient utilisé Instagram comme principal mode de recrutement. The British Hand et le National Partisan Movement — deux groupes d'extrême droite basés au Royaume-Uni néonazis — ont approché des adolescents sur l'application, selon l'étude. Trois d'entre eux, tous membres de The British Hand, sont actuellement jugés pour terrorisme. De même, aux États-Unis, la présence d'un groupe néo-nazi sur Instagram a conduit à l'arrestation de deux jeunes hommes. Tous deux étaient impliqués dans le groupe de suprémacistes blancs Iron Youth, selon la ligue anti diffamation (Anti-Defamation League).

Iron Youth est une organisation néonazie active au Texas et en Californie. Un jeune homme accusé d'avoir été un partisan du groupe sur Instagram, a été arrêté. ADL

Les mèmes sont un moyen efficace de dissimuler des opinions plus sombres

L'une des jeunes recrues avait partagé des posts Instagram exhortant les autres membres du groupe à tuer des personnes juives et noires, selon un document judiciaire. "Ce n'est pas la première fois que les suprémacistes blancs et ces autres groupes d'extrême droite mettent l'accent sur le recrutement de jeunes", reconnaît le vice-président du Centre sur l'extrémisme de la ligue anti diffamation, Oren Segal. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est la façon dont ces groupes néonazis utilisent les fonctions d'Instagram.

"Ils ne manquent jamais une occasion d'utiliser les dernières technologies pour exprimer leurs idées haineuses", remarque le professeur Segal. Les mèmes sont un moyen efficace de dissimuler des opinions plus sombres. L'attention des jeunes se porte sur les réseaux sociaux relayant images et vidéos, si bien que ceux-ci deviennent "d'excellentes plateformes diffusant une propagande d'extrême droite stylée et punchy", observe Patrik Hermansson, chercheur chez Hope Not Hate.

La façon la plus percutante d'attirer l'attention des jeunes est de recourir aux mèmes, explique Patrik Hermansson. "Ils sont facilement lisibles, drôles et faciles à partager" et, ajoute-t-il, "ils se diffusent rapidement."

Les mèmes sont également un moyen efficace de dissimuler des opinions plus extrêmes sous une couche d'humour ou d'ironie, explique le chercheur. "L'humour rend le message plus...acceptable". Les mèmes les plus "inoffensifs" au premier abord utilisent l'image de personnages populaires sur Instagram — Doge, Pepe la grenouille, Cheems (un genre de Shiba, chien japonais roux) — pour exprimer des opinions clivantes.

Capture d'écran d'un mème comprenant " Swole Doge " (le Shiba tout musclé) et " baby Cheems " (son avatar, mais qui ressemble à un chien normal) utilisé pour attirer un public jeune sur Instagram. Patrik Hermansson Patrik Hermansson

"Ce que beaucoup d'extrémistes ont appris, c'est que les messages de haine n'attiraient pas forcément autant de monde que les références plus subtiles", détaille l'expert. "C'est une technique pour gagner les cœurs et les esprits", renchérit Oren Segal. "Vous ne les frappez pas de plein fouet avec de la haine. Vous ralentissez en quelque sorte ce processus."

"L'algorithme d'Instagram conduit les utilisateurs dans un piège"

Le processus de "slow roll", qui propose progressivement aux jeunes des contenus plus troublants, est permis par l'algorithme d'Instagram, selon les experts. Aimer un meme apparemment inoffensif peut, de fil en aiguille, exposer l'adolescent à un contenu plus radical. Joanna Schroeder a assisté à ce processus lorsqu'elle a commencé à surveiller le compte Instagram de ses deux fils.

"Si un jeune aime quelque chose de borderline, vulgaire, comme Pepe la grenouille ou autre, cela déclenche l'algorithme", prévient-elle. "Cela les expose par la suite à du contenu antiféministe, raciste, négationniste ou néonazi."

Pepe la grenouille est un personnage de meme très populaire auprès des jeunes d'extrême droite américains. Wikimédia commons

Si l'algorithme d'Instagram est relativement opaque et en constante évolution, la page Explore, elle, n'est qu'une page de contenu recommandé. Le contenu est choisi "en fonction des interactions historiques d'un individu", selon la société de marketing des réseaux sociaux Later.

Une étude réalisée en mars par le Center for Countering Digital Hate (Centre de prévention des discours haineux en ligne) a révélé que les utilisateurs sont dirigés vers des contenus d'extrême droite sur la page Explore.

Le fait d'aimer un contenu lié à toute forme de désinformation — sur les élections ou la vaccination par exemple — entraîne la promotion de contenus antisémites et extrémistes auprès de l'utilisateur, selon cette étude. "L'algorithme d'Instagram conduit les utilisateurs dans un piège, vers un dédale de contenus extrémistes", indique l'étude.

"L'algorithme d'Instagram recherche des individus qui ne se sont pas encore engagés dans des groupes radicaux, mais qui, selon l'algorithme, pourraient apprécier ces contenus", explique Angelo Carusone, président de l'organisme Media Matters, qui analyse les médias de droite.

Il estime qu'en dirigeant les jeunes utilisateurs vers ces discours virulents, Instagram tient le rôle de recruteur d'extrémistes.

"Instagram ne se contente pas d'héberger ce contenu, il participe au développement de mouvements extrémistes en recrutant de nouveaux adhérents et en les connectant avec des personnes partageant les mêmes idées", souligne Angelo Carusone.

Les messages privés peuvent conduire à du "pédopiégeage"

La fonction DM ("direct messaging", soit messagerie privée en français, ndlt) permet aux utilisateurs d'envoyer un message à un autre internaute et facilite l'envoi de messages groupés. Ces fonctionnalités servent un processus d'endoctrinement, selon Patrik Hermansson de Hope Not Hate : "les néonazis peuvent entrer directement en contact avec les gens et les inviter à rejoindre leur clan".

Cela peut conduire à ce que le chercheur Miro Dittrich appelle "pédopiégeage" : quand un pédophile séduit un enfant, souvent sur le net. "Vous voyez des trentenaires parler à des jeunes de 14 ans et les préparer en quelque sorte à une idéologie d'extrême droite".

Il est particulièrement complexe, d'ailleurs, pour les réseaux sociaux de contrôler les messages privés de chacun, à moins qu'un utilisateur ne les signale, note Miro Dittrich.

Toutefois, la modération demeure généralement insuffisante sur ces applications, selon certains experts.

"On se demande encore combien de temps un contenu viral peut rester affiché sur la plateforme et, par conséquent, être exposé à de nombreuses personnes", analyse Patrik Hermansson. "Sur Instagram, il apparaît que c'est trop long. Nous voyons des comptes de recrutement pour des groupes fascistes qui restent en ligne pendant deux mois."

Instagram doit relever un défi encore plus grand pour repérer et supprimer les messages violents publiés sur ses stories. Cette fonctionnalité permet aux utilisateurs d'héberger des vidéos pendant 24 heures avant qu'elles ne disparaissent du profil d'un utilisateur.

"Je pense qu'ils ont un problème avec ces stories", a déclaré Dittrich. "De nombreux contenus enfreignent le règlement d'Instagram mais sont partagés via les Stories. Je pense que c'est un espace vraiment difficile à modérer."

Lorsque les comptes sont privés, le contenu atteint moins de personnes mais a moins de chances d'être signalé. "Les comptes de type néonazi sont généralement privés, il n'est donc pas facile pour les gens de signaler leur discours. Seul le cercle restreint est autorisé dans ces espaces", ajoute Miro Dittrich.

Les parents doivent mettre en garde leurs enfants

Tous les experts avec lesquels Business Insider s'est entretenu s'accordent à dire qu'Instagram doit essayer de modérer davantage ses contenus et qu'il ne suffit pas de supprimer un post dit "étrange".

"Vous ne pouvez pas simplement bannir un utilisateur ou supprimer une photo que quelqu'un a postée", affirme Miro Dittrich. "Vous devez creuser pour comprendre s'il s'agit d'un réseau qui publie des contenus violents hors ligne et les retirer systématiquement."

Contacté pour apporter des réponses au sujet de ces contenus extrémistes, Instagram n'a pas répondu à nos sollicitations.

La responsabilité n'incombe pas entièrement à Instagram, prévient Miro Dittrich, mais également aux parents de prendre conscience du type de contenu que leurs enfants consomment.

Patrik Hermansson confirme : "Je pense que la solution à ces problèmes est entre les mains des parents et des écoles, car ils sont les plus proches des enfants", affirme-t-il. "Plus vous en savez sur la terminologie et le langage de l'extrême droite aujourd'hui, plus il est facile de repérer des traces de cette idéologie chez les plus jeunes."

Joanna Schroeder, qui a appris à protéger ses enfants, ajoute : "C'est comme apprendre à vos enfants à nager ou leur apprendre à composer le 911. Ils doivent développer un esprit critique, se remettre en question et apprendre à détecter de la propagande."

Version originale : Joshua Zitser/Business Insider

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