Après Facebook et Twitter, Twitch pourrait-elle devenir la plateforme tech la plus influente des prochaines élections présidentielles aux Etats-Unis ? Avec l'arrivée de Donald Trump sur la plateforme d'Amazon, c'est en tout cas le futur que le service de streaming de contenus en direct est peut être en train de se construire. Née en 2011 pour diffuser des parties de jeux vidéo, rachetée par Amazon pour 970 millions de dollars en 2014, la plateforme Twitch a peu à peu élargi les domaines sur lesquels ses diffuseurs interviennent et échangent avec leur communauté. Twitch, popularisé par le jeu Fortnite, revendique 35 millions de visiteurs uniques en moyenne par mois. Les spectateurs consommeraient "environ 2h de contenus par jour en ligne", a précisé Benjamin Vallat, SVP Alliances and Corporate Development de Twitch, à l'occasion de l'événement Medias en Seine, le mardi 8 octobre au siège du Groupe Les Echos - Le Parisien.

Sachant que les Français ont passé en moyenne 3h32 par jour devant leur télévision en 2018, en retrait de six minutes, selon Eurodata TV Worldwide, Twitch n'a pas de problème à se comparer aux traditionnelles chaînes de télévision plutôt qu'aux réseaux sociaux. "Twitch est un aussi un média mais qui réinvente des formats avec des verticales différentes. D'ailleurs, je compare davantage Twitch à la télévision qu'à YouTube ou Facebook", reconnaît ainsi Benjamin Vallat qui s'est tout de même empressé d'ajouter que la plateforme ne remplacera pas la télévision — histoire certainement de rassurer les diffuseurs français présents dans le public, potentiels partenaires...

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Pour se démarquer de Facebook Live ou YouTube, la plateforme d'Amazon insiste sur sa solution technologique globale, facile d'accès, capable d'intégrer trois millions de chaînes et trois millions de spectateurs en simultané —  le record à date — qui peuvent interagir en direct avec le diffuseur (streamer). 

Avec la multitude des formats interactifs proposés — chat, ajout en direct de cartes, de données de jeu en temps réel, des mini-jeux, des demandes de musique et des classements — Twitch posséderait les atouts pour réussir là où l'application mobile Periscope a relativement échoué à capitaliser sur la diffusion d'événements en direct.  Twitch produit des contenus "dont vous êtes le héros" depuis ses débuts, a ainsi affirmé Benjamin Vallat en référence à un épisode interactif de Black Mirror proposé par Netflix l'année dernière

'Sur Twitch, c'est de la démocratie participative qui remet en cause la politique à la papa'

La croissance organique de Twitch en huit ans provient du succès du e-sport et des parties de jeux vidéo en général. Mais les thèmes ont été élargis aux recettes de cuisine, à la politique ou au sport. Ces deux derniers sont d'ailleurs des terrains de jeu idéaux pour le développement de la plateforme, à écouter Benjamin Vallat. "Ce sont des contenus adjacents au gaming. Finalement sur Twicth, on peut voir tout ce qu'on voit déjà à la télévision en direct mais de manière interactive". Aux Etats-Unis, Twitch a pris de l'avance : elle collabore déjà avec les ligues NFL — le football américain — et NBA — le basketball.

Et en France ? Aucun accord de ce type n'a encore été signé. Mais Benjamin Vallat imagine déjà comment un match de football pourrait être diffusé et rendre les spectateurs actifs. "Je suis fan du PSG. Peut être que je préférerais que l'on me commente un match de mon club avec un ancien joueur du PSG qu'avec des commentateurs imposés par une chaîne de télévision ?", s'interroge-t-il.

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Streamer et fondateur de la chaîne Accropolis dédiée à la politique, Jean Massiet a été le premier au monde il y a quatre ans à lancer une chaîne politique. Pour lui, l'intérêt de Twitch est évident à une époque où les mots "consultations", "grenelles" et "débats" remplissent les discours des politiques. "L'interactivité, c'est la clef du succès d'une émission sur Twitch. On ne parle pas au spectateur, on échange avec lui. On peut s'en prendre plein la gueule dans le bon et mauvais sens. Les gens peuvent nous reprendre en direct. On sort des codes des interviews politiques réalisées dans les médias. Il faut se mettre au même niveau que les spectateurs. Twitch a un potentiel énorme pour changer la manière de regarder de la politique. C'est de la démocratie participative qui remet en cause la politique à la papa".

Pour autant, politiques et médias y vont avec frilosité. En février 2019, le gouvernement y a fait une incursion avec un grand débat de 11 heures avec une dizaine de ministres, organisé et diffusé par la chaîne Accropolis. Mais pour l'instant l'initiative n'a pas été suivi d'effet. Jean-Luc Mélenchon a bien diffusé sur Twitch son intervention lors d'un débat sur l'immigration à l'Assemblée nationale mais il n'y avait aucune possibilité de dialoguer avec lui. En plein discours dans l'hémicycle, le leader de la France Insoumise n'a pas encore le don d'ubiquité...

De leur côté, les médias français y vont doucement. France Info y réflechit, Le Figaro retransmet quelques événements (grève, défilé, etc.) selon l'actualité, L' Equipe produit une émission de débats sur l'e-sport en plateau. Mais Mediapart, Franceinfo, France24, France Inter, RFI préfèrent pour le moment YouTube Live. Pourtant, à écouter Benjamin Vallat de Twitch, "les chaînes peuvent nous aider avec leur ADN créatif quand nous pouvons de notre côté leur apporter une innovation technologique à un rythme effréné pour développer de nouveaux formats". 

Un direct Twitch bientôt diffusé sur la TNT

En France, celle qui tente et essuie les plâtres, c'est paradoxalement la très institutionnelle chaîne parlementaire, Public Sénat. Elle a franchi le pas en proposant une émission originale avec Jean Massiet. Baptisé "Questions aux sénateurs", le programme est diffusé chaque mercredi à 17h, sur publicsenat.fr et la chaîne Twitch d'Accropolis. Chaque semaine un sénateur ou une sénatrice est reçu par Jean Massiet — accompagné par le YouTubeur Hugo Travers lors de la saison 1, et par David Sheik lors de la saison 2 qui démarre ce 23 octobre —  qui relaie les questions des internautes. Pour Public Sénat, dont l'audience est composée essentiellement de CSP+ âgés de plus de 50 ans, l'enjeu est double : rajeunir son public et assurer une mission de service public.

"On a voulu aller là où on ne nous attendait pas, avec des projets très innovants, pour bousculer les idées reçues sur Public Sénat. 'Questions aux sénateurs' entre également dans notre mission de service public de former les électeurs de demain en leur expliquant comment la politique influence leur quotidien. Et ce n'est pas en mettant le logo de Public Sénat partout qu'on allait réussir à parler à cette communauté", explique Muriel Signouret, secrétaire générale de la chaîne à Business Insider France.

Sans avoir les yeux rivés sur l'audience, Public Sénat se dit satisfaite du résultat. "En moyenne, on a 1 000 à 2000 personnes qui peuvent interpeller en direct un élu. On n'a pas trouvé de moyen plus efficace. Ce format permet d'aller au-delà des éléments de langage et de gratter le vernis d’une communication policée des femmes et hommes politiques", s'enthousiasme Muriel Signouret. Le 24 octobre, la chaîne diffusera même l'émission "Questions aux sénateurs" sur sa chaîne télé, sur le canal 13 de la TNT. 

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Outre l'arrivée de personnalités, de médias et d'annonceurs pour faire décoller la plateforme, c'est aussi sa capacité à limiter les abus qui favorisera son succès. Ainsi, Twitch a pour l'instant une image relativement saine comparé à Twitter et Facebook. Elle offre des directives strictes concernant la création et la diffusion de contenus violents et haineux. Mais comme Facebook, elle s'appuie sur la communauté, les modérateurs et sur l'auto-vérification afin de faire respecter les sanctions, mettant ainsi la santé de la plateforme entre les mains de ses utilisateurs. Résultat, elle n'est pas à l'abri de voir son image écornée.

L'auteur de l'attentat de Halle, en Allemagne, a ainsi filmé et diffusé son attaque sur Twitch cette semaine. Plus de 2 000 personnes ont regardé la vidéo  avant qu'elle ne soit supprimée. Et ces derniers mois, Twitch.tv a fait l'objet de deux controverses majeures concernant des chaînes qui ont diffusé de la pornographie en streaming, des incidents qui constituent une violation flagrante des conditions d'utilisation de la plateforme.

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