Download_on_the_App_Store_Badge_FR_RGB_blk_100517

Des astronautes décrivent l''overview effect', ce qu'ils ressentent en voyant la Terre depuis l'espace

Des astronautes décrivent l''overview effect', ce qu'ils ressentent en voyant la Terre depuis l'espace
L'astronaute de la NASA Karen Nyberg regarde la Terre à travers les vitres de la coupole de la Station spatiale internationale (ISS). © NASA

Laissant derrière eux une colonnes de flammes, de fumées et de poussière, deux astronautes de la NASA — Bob Behnken et Doug Hurley — sont partis dans l'espace samedi 30 mai à l'aide d'une fusée Falcon 9. Ce lancement effectué par SpaceX, fondé par Elon Musk en 2002, représente le premier vol humain en orbite de l'entreprise de fusées privée. C'est également le premier vol spatial en orbite au départ du sol américain depuis que la NASA a mis fin à son programme de navette spatiale américaine en juillet 2011.

Peu après leur lancement, Bob Behnken et Doug Hurley ont quitté leur siège, ont enfilé leur nouvelle combinaison spatiale et ont regardé par les fenêtres atypiques de leur vaisseau spatial Crew Dragon. "Nous venons de passer au large des côtes de Terre-Neuve-et-Labrador [province à l'Est du Canada, N.d.T.] et nous nous dirigeons vers l'Atlantique en ce moment même", a déclaré Doug Hurley lors d'une visite du nouveau vaisseau, qu'ils ont depuis rebaptisé Endeavour.

Des centaines d'hommes et de femmes ont déjà été émerveillés par une telle vue depuis le début de l'ère spatiale, mais cela ne la rend pas moins profonde et transformatrice. En réalité, de nombreuses personnes qui vont dans l'espace et qui sont confrontés à la finitude de la Terre en la voyant décrivent un changement de perception écrasant et presque transcendantal, que l'auteur d'ouvrages sur l'exploration spatiale Frank White a baptisé "overview effect" (ou "effet de surplomb" en français) en 1987.

A lire aussi — Voici comment se sont préparés les astronautes de la NASA Bob Behnken et Doug Hurley pour leur vol avec SpaceX

Lors d'une interview réalisée depuis la Station spatiale internationale, que les deux astronautes de la NASA ont récemment rejoint, Bob Behnken a fait une remarque sur ce sentiment.

"L'overview effect est ce que les astronautes ressentent généralement lorsqu'ils effectuent leur premier vol spatial et qu'ils regardent la Terre", a-t-il déclaré à CNBC lors d'un événement presse de la NASA. "On voit que c'est une seule planète avec une atmosphère partagée. C'est notre espace à partager dans cet univers. Donc je pense que cette perspective, alors que nous vivons des choses comme la pandémie ou que nous voyons les défis à relever dans notre pays ou à travers le monde, on se rend compte que nous y faisons face tous ensemble".

Comment les autres astronautes décrivent-ils l''overview effect' ?

Une aurore australe vue depuis la Station spatiale internationale, le 25 juin 2017.  NASA

Frank White, qui n'a jamais voyagé dans l'espace, affirme qu'il n'est pas nécessaire d'y être allé pour ressentir l'effet de surplomb. Dans l'introduction de son livre, il dit l'avoir ressenti pour la première fois lors d'un vol transcontinental en avion en regardant Washington DC : avec un peu d'imagination, il a pris conscience de la nature interconnectée et interdépendante de tout ce qui se trouve sur Terre, et cela l'a profondément ému.

"Les processus mentaux et les conceptions de la vie ne peuvent être séparés du lieu physique", a écrit Frank White. "Notre 'vision du monde' en tant que cadre conceptuel dépend littéralement de notre vision du monde à partir d'un lieu physique de l'univers."

Mais pour les astronautes, qui peuvent vivre dans l'espace pendant des mois ou même un an, leur lieu physique s'élève à environ 400 kilomètres au-dessus de la Terre à une vitesse d'environ 28 100 km/h. Cela signifie qu'ils sont constamment exposé à ce changement de perspective, par rapport à la grande majorité de leur vie au sol.

"C'est une expérience infiniment satisfaisante. Vous ne voyez presque jamais les mêmes chose lorsque vous êtes en orbite. Il y a une trajectoire au sol différente à chaque fois. Le moment de la journée est différent, les nuages sont différents. Les motifs des nuages sont de couleurs différentes. Les océans sont différents, la poussière au-dessus des déserts est différente. Ce n'est jamais lassant", a déclaré à Frank White Joseph P. Allen, un ancien astronaute de la NASA qui a volé deux fois à bord de navettes spatiales.

A lire aussi 20 photos de la Terre et de l'espace partagées par les astronautes pour nous évader pendant le confinement

Dans un chapitre de 2013 de la Space Technology Library, l'astronaute Kathryn D. Sullivan a fait des remarques similaires.

"Il est difficile d'expliquer à quel point cette expérience est étonnante et magique. Tout d'abord, il y a la beauté et la diversité stupéfiantes de la planète elle-même, qui défilent devant vous à ce qui semble être un rythme régulier et majestueux", a déclaré Kathryn D. Sullivan. "Je suis heureuse d'annoncer qu'aucune étude ou formation préalable ne peut préparer pleinement quelqu'un à l'admiration et à l'émerveillement que cela fait ressentir".

Un film documentaire de 19 minutes intitulé "OVERVIEW", sorti en 2013, recueille les impressions de nombreux autres astronautes, qui expliquent leurs expériences de l'effet de surplomb et comment ils ont changé d'état d'esprit.

Jeff Hoffman, qui s'est rendu dans l'espace cinq fois à bord d'une navette spatiale, a déclaré : "Depuis ce point de vue, vous voyez vraiment la Terre comme une planète. Vous voyez le soleil comme une étoile — nous voyons le soleil dans un ciel bleu, mais là-haut, vous voyez le soleil dans un ciel noir. Donc, oui, vous le voyez dans une perspective cosmique."

La navette spatiale Endeavour se profile à l'horizon de la Terre avant de s'amarrer à la Station spatiale internationale sur cette photo prise par un membre de l'équipage d'Expedition 22 le 9 février 2010.  Reuters/NASA

Nicole Stott, qui a effectué deux missions en orbite et y a passé plus de 100 jours au total : "Nous avons ce lien avec la Terre. C'est notre maison. Et je ne sais pas comment vous pouvez revenir et ne pas, d'une certaine manière, être changé. C'est peut-être subtil. Vous voyez ce changement chez différentes personnes dans leur réaction générale lorsqu'ils reviennent de l'espace. Mais je pense que, collectivement, tout le monde a cela inscrit dans sa mémoire, ce à quoi ressemble la planète. Vous ne pouvez pas prendre cela à la légère".

Ron Garan, un astronaute qui a passé 177 jours dans l'espace : "Quand on regarde la Terre depuis l'espace, on voit cette planète étonnante, d'une beauté indescriptible. Elle ressemble à un organisme vivant, qui respire. Mais elle semble aussi, en même temps, extrêmement fragile. ... Tous ceux qui sont déjà allés dans l'espace disent la même chose parce que c'est vraiment frappant et ça donne vraiment à réfléchir de voir cette couche fine comme du papier et de réaliser que cette couche fine comme du papier est la seule chose qui protège de la mort tous les êtres vivants sur Terre, en gros".

'Vous allez au paradis à votre naissance'

La célèbre photo "Lever de Terre" prise par les astronautes d'Apollo 8 lors de leur voyage autour de la lune le 24 décembre 1968.  NASA

Les quelques astronautes qui ont eu la chance de voyager au-delà de l'orbite terrestre basse et d'aller sur la Lune ont peut-être vécu les expériences les plus profondes de l'overview effect.

Dans une interview accordée en mars 2017 à Business Insider US, Jim Lovell, astronaute de la mission Apollo 8, a décrit le moment et le contexte entourant la célèbre photo "Earthrise" (ci-dessus), ou "Lever de Terre" en français, prise par l'équipage lors de son voyage autour de la Lune.

A lire aussi Ces photos montrent comment les astronautes vivent dans l’espace, et ils ont l’air de bien s’amuser

Apollo 8 a décollé le 21 décembre 1968, ce que Jim Lovell a décrit comme "une période exaltante" pour les Etats-Unis et le reste de la planète.

"Il y avait la guerre du Vietnam en cours, ce n'était pas une populaire, surtout auprès des jeunes", a déclaré Jim Lovell à Business Insider US. "Il y a eu des émeutes, deux assassinats de personnes importantes pendant cette période, et donc les choses allaient plutôt mal dans le pays."

Lui et ses deux coéquipiers, Frank Borman et Bill Anders, ont vite compris que leur voyage était plus qu'un "simple" vol spatial ou une première visite humaine de la Lune, a déclaré Jim Lovell.

"Vous devez vous rappeler que nous avons ramené une photo de la Terre, qui se trouve à 384 400 kilomètres de distance. Et le fait est que cela vous donne une perspective différente de la Terre quand vous la voyez en trois dimensions entre le Soleil et la Lune, et que vous commencez à réaliser à quel point le corps est petit et important", a-t-il dit. "Quand j'ai mis mon pouce à la fenêtre, j'ai pu la cacher complètement, et j'ai alors réalisé que derrière mon pouce, je cachais cette Terre, et qu'il y a environ 6 milliards de personnes qui s'efforcent toutes d'y vivre".

Jim Lovell a dit que si vous pensez vraiment à votre existence dans l'univers — comme le fait de voir la Terre de loin oblige à le faire — le contexte d'absolument tout change.

"Les gens disent souvent : 'J'espère aller au paradis quand je mourrai'. En réalité, si vous y réfléchissez, vous allez au paradis à votre naissance", a-t-il dit. "Vous arrivez sur une planète qui a la masse adéquate, qui a la gravité nécessaire pour contenir de l'eau et une atmosphère, qui sont les éléments essentiels à la vie. Et vous arrivez sur cette planète qui est en orbite autour d'une étoile juste à la bonne distance — pas assez loin pour qu'il fasse trop froid, ni trop près pour qu'il fasse trop chaud — et juste à la bonne distance pour absorber l'énergie de cette étoile et ensuite, avec cette énergie, faire évoluer la vie ici en premier lieu".

Il a ajouté : "Dieu nous a vraiment donné une scène, juste en regardant où nous étions autour de la Lune, une scène sur laquelle nous produire. Et c'est à nous de décider comment cette pièce va se dérouler".

Les psychologues pensent que l'effet de surplomb est plus qu'une simple curiosité

Reuters/Alexander Gerst/NASA

L'effet de surplomb n'est pas juste l'affaire d'avoir envie d'aller dans l'espace, il pourrait être d'une importance majeure pour la réussite des missions au-delà de la Terre.

C'est ce qui ressort d'une étude publiée en 2016 par l'American Psychological Association. Les six auteurs de l'étude — des psychologues, des psychiatres et des médecins — ont noté que les défis psychologiques négatifs des vols spatiaux habités (comme l'isolement et les disputes entre membres d'équipage) reçoivent beaucoup d'attention, mais pas les avantages potentiels.

A lire aussi Voici les effets d'un vol spatial sur le corps et l'esprit humains

"L'effet de surplomb peut être l'un des aspects les plus significatifs des vols spatiaux et peut faire tampon contre certains des risques psychologiques des missions spatiales", écrivent les auteurs.

En particulier, les chercheurs pensent que la sentiment fréquent et puissant d'émerveillement lié à l'effet de surplomb peut aider les équipages à travailler ensemble lors d'une mission.

"Les expériences d'émerveillement sont associées au bien-être, ainsi qu'à un comportement altruiste et prosocial", ont-ils déclaré.

Les équipages de la mission STS-135 et d'Expedition 28 brandissent un drapeau américain qui a volé lors de la première mission de la navette spatiale, STS-1, est revenu sur Terre et a volé à nouveau lors de la mission STS-135. Le drapeau a été laissé sur la Station spatiale internationale pour le prochain lancement en équipage depuis le sol américain.  NASA

De plus, disent-ils, l'émerveillement entraîne un flot d'émotions positives, ce qui, selon des recherches antérieures, non seulement accroît l'attention, mais élargit aussi la capacité de réaction — une qualité utile lorsque la moindre erreur peut conduire à la vie ou à la mort.

"Les émotions positives semblent améliorer la santé cardiovasculaire, faciliter une meilleure collaboration au sein des groupes et même renforcer la créativité", ont-ils déclaré.

Ce sentiment est peut-être mieux exprimé par le cosmonaute Boris Volynov dans un livre du théologien Matthew Fox publié en 1999 : "Au cours d'un vol spatial, la psyché de chaque astronaute est remodelée : ayant vu le Soleil, les étoiles et notre planète, on devient plus plein de vie, plus doux. Vous commencez à regarder tous les êtres vivants avec plus d'inquiétude et vous commencez à être plus gentil et patient avec les gens autour de vous".

Version originale : Dave Mosher/Business Insider. Ivan De Luce a contribué à la version originale de cet article.

A lire aussi SpaceX a conçu un jeu vidéo qui vous met dans la peau d'un astronaute de la NASA

Découvrir plus d'articles sur :