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Des chauffeurs routiers racontent les pires aspects de leur métier


Des chauffeurs routiers ont révélé à Business Insider France les pires aspects de leur métier. © Peter H/Pixabay

Il font partie des "travailleurs de l'ombre", ces employés qui se sont rappelé au souvenir des Français lors du confinement. Comme pour les caissiers, la crise sanitaire a mis la pénibilité du métier de conducteur poids lourds en lumière. Depuis, plusieurs institutions ont légiféré dans le secteur perfectible du transport routier. Dernièrement, le Parlement européen a adopté une réforme pour mettre fin à la concurrence déloyale en provenance des pays de l'Est et au dumping social dans l'Union. Malgré cela, les conditions de travail des chauffeurs restent améliorables. Business Insider France a donc interrogé plusieurs conducteurs sur les pires aspects de leur métier.

Tous aiment le métier de conducteur de poids lourds et l'ont choisi pour les moments de solitude et l'autonomie qu'il permet. Mais plusieurs aspects de leur profession sont difficiles. Certains — l'absence, les relations sociales réduites — sont inhérents au métier, et donc plus faciles à accepter. D'autres désagréments — les plus agaçants — tiennent à la bonne volonté des pouvoirs publics ou aux tiers croisés sur les routes, sur les aires de chargement ou même sur la toile. Voici les aspects les plus difficiles du quotidien d'un chauffeur routier selon des professionnels :

Les préjugés tenaces sur les conducteurs poids lourds

"C'est un métier qui véhicule beaucoup d'idées reçues", regrette Julien. planet_fox de Pixabay

"A titre personnel, je n'ai jamais subi la mauvaise image du métier. Je livre des piscines à des particuliers : les gens sont contents de me voir !", explique Pierre, qui part à la semaine. "C'est plus dans les médias ou sur les réseaux sociaux. On peut y sentir un peu de désamour, d'idées reçues...". Même constat pour Philippe, chauffeur international pour une moyenne entreprise de transports et fondateur du site "Fier d'être routier". "Les gens se lâchent sur nous sur les réseaux sociaux. Parce qu'on travaille dans l'espace public, ils se permettent de nous suivre, de nous filmer, de nous traiter de pollueurs... Jamais en face", déplore-t-il. "Les gens ne se rendent pas compte qu'on est à leur service. La plupart des produits qu'ils consomment arrivent par camion."

Samuel, artisan routier — c'est-à-dire indépendant — regrette l'image du "routier dangereux, gros bras, bourrin..." qui colle au métier. "Il y en a peut-être qui jouent le jeu. Mais ce sont surtout des préjugés créés par la télé", considère-t-il. "C'est un métier qui véhicule beaucoup d'idées reçues", développe Julien, qui officie à la semaine à l'international. "Dans l'imaginaire des gens, on conduit en marcel, avec un calendrier de pin-up dans la cabine, on a deux mots de vocabulaire, pas de diplôme..." Or, aujourd'hui, la majorité des chauffeurs est formée au métier. "Moi j'ai un bac pro et un BEP. Avant, la plupart des chauffeurs routiers étaient d'anciens militaires qui avaient passé leur permis à l'armée, et devenaient conducteurs par hasard. Heureusement, la formation s'est améliorée. Les diplômes valorisent le métier", se réjouit-il.

Des infrastructures insuffisantes et l'insécurité sur les routes

"Il y a trop de transports et pas assez d'infrastructures", estime Samuel. Thomas B. de Pixabay

"En France, il y un problème de sanitaires", constate Philippe. "Les douches sont gratuites sur les autoroutes. Je préférerais payer, comme en Allemagne, pour avoir des sanitaires propres. C'est un moment important pour se détendre. Ça devrait faire partie des conditions de sécurité routière." Il pointe un autre problème : la sécurité sur les aires de repos n'est pas assurée : "Il y a beaucoup de vols. Certains préfèrent éviter de dormir sur les autoroutes : c'est là qu'il y a le plus de passage". "Il faudrait plus d'aires surveillées, il y a beaucoup de vol de gasoil", valide Julien.

Samuel déplore également le manque d'infrastructures mises en place par l'Etat pour les routiers : "Il y a trop de transports et pas assez d'infrastructures. Le transport routier n'est pas facturé assez cher, donc toutes les industries se tournent vers la route", explique-t-il.

Le trafic saturé et la tension avec les automobilistes qui en résulte

La saturation du trafic génère beaucoup de stress et de tension sur les routes. Anne Ner/Pixabay

"Il y a aujourd'hui une forme de saturation matérielle", observe Samuel. "Le soir, même les places de stationnement sont saturées, surtout en Europe de l'Ouest."

"Il y a de trop de circulation, les axes sont surchargés", confirme Philippe. Julien, qui roule beaucoup en Allemagne, regrette également que les routes y soient "saturées de camions". "Il y a beaucoup d'accidents" poursuit-il, "et ce n'est pas toujours nécessaire : de nombreux poids lourds roulent à moitié vides". Il cite notamment l'entreprise Amazon qui, explique-t-il, "fait rouler pléthore de camions qui ne transportent parfois qu'une palette..."

Cette saturation des axes instaure une certaine tension sur les routes. "Entre routiers, les relations sont cordiales. Mais la courtoisie est rare chez les automobilistes", remarque Philippe. "Ils sont souvent égoïstes, impatients..." Samuel reconnaît quant à lui croiser parfois des automobilistes "agressifs", mais affirme qu'ils sont "en majorité plutôt patients".

La gestion de l'absence et les relations sociales parfois compliquées

jwvein de Pixabay

"Il faut gérer l'absence, ça rend la vie de famille plus difficile", admet Pierre. "J'ai élevé mes enfants au téléphone. Quand on fait ce métier, on entretient des relations sociales particulières, c'est certain", explique-t-il. "On s'y fait !".

"La vie sociale en est réduite. Je l'ai choisi. Mais, malgré tout, je l'impose à ma famille", confirme Julien. "Mais c'est possible de trouver un équilibre. C'est plus difficile dans le cas des conducteurs qui subissent le métier, qui le font seulement pour gagner un peu plus que le Smic", précise-t-il. "On passe quand même a coté de beaucoup de choses. Les enfants qui grandissent, la pratique du sport en club..."

Pour Blaise, conducteur à la semaine pour une petite entreprise basée près de Lyon, les relations sociales ont parfois été compliquées. "Plusieurs fois, ça n'a pas marché avec mes compagnes qui ne supportaient pas mon absence", regrette-t-il. Mais il "aime ce métier", et ne se voit pas faire autre chose. Samuel, solitaire, remet quant à lui en question ce mode de vie ascète avec le temps : "En avançant dans l'âge, j'ai vraiment envie de pouvoir rentrer les week-end, et profiter de mes proches. Mais la semaine, j'aime être seul."

L'autonomie des chauffeurs en recul

Les nouvelles règles et techniques de suivi entament l'autonomie des chauffeurs. Schwoaze de Pixabay

"Avec le fichage et la géolocalisation, on a un peu moins d'autonomie", admet Pierre. C'est pourtant l'un des principaux avantages du métier de routier. "L'obligation de respecter les temps de conduite et les temps de repos, combinée au manque d'infrastructures pour s'arrêter dans de bonnes conditions, génère beaucoup de stress", explique Julien. Il s'interroge sur l'opportunité de certaines règles diminuant l’autonomie du conducteur : "Lorsqu’on part tôt le matin, on est obligé de faire une pause dans l'après-midi. En été, quand il fait 40° dans la cabine, ça peut pourtant être compliqué de se reposer correctement..."

Philippe déplore la place grandissante du suivi sur les routes, qui peut parfois mener à des situations absurdes : "Nos camions sont équipés de cartes à puces qui enregistrent toutes nos activités. On a d'un coté une deadline à respecter et de l'autre la peur du gendarme. Ça peut nous amener à nous arrêter à 30 minutes de route de chez nous car on ne dispose pas des heures de conduite nécessaires pour rejoindre notre domicile".

Des conditions d'accueil toujours pas idéales dans les aires de chargement/déchargement

Malgré des comportements scandaleux pointés du doigt lors de l'épidémie de coronavirus, les routiers ne sont toujours pas bien accueillis par les entreprises qu'ils desservent. Mark LS/Wikimedia Commons

Julien rapporte qu'il est de plus en plus difficile de livrer dans certaines usines : "Les créneaux d'ouverture sont de plus en plus réduits. Les usines sont souvent fermées le vendredi après-midi. Les horaires sont trop resserrés." Et l'accueil, alors que l'épidémie de coronavirus a grandement ralenti en Europe, n'est toujours pas idéal. "Ça dépend des boîtes... Souvent, c'est correct. Mais on est encore parfois traités comme des robots lors des chargements/déchargements", révèle Blaise.

Vous êtes vous-même chauffeur routier, vous voulez nous parler de votre métier ou nous divulguer une information ? Ecrivez-nous à mgabriel@prismamedia.com.

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