Des chercheurs assurent qu'on peut manger de la viande rouge sans risque pour la santé, et ça fait polémique

Les gens aiment peut-être manger de la viande, mais les risques pour la santé en valent-ils la peine ? Andrea Leelike/Spoon University

La plupart des gens sont familiers avec les conseils de santé courants pour éviter la viande rouge et la viande transformée, puisqu'elles ont été associées à un risque plus élevé de cancer, de maladie cardiaque et encore d'autres maladies. Cependant, de nouvelles lignes directrices publiées le 30 septembre dans les Annals of Internal Medicine (AIM) remettent cet avis en question. Le rapport a été rédigé par un groupe de chercheurs internationaux qui ont effectué cinq examens de la recherche disponible sur la consommation de viande, y compris son impact sur le risque de cancer et la santé cardiovasculaire, ainsi que sur l'attitude des gens envers la viande. Au total, les chercheurs ont examiné plus de 100 études portant sur plus de 6 millions de personnes, selon un éditorial sur la recherche.

Étonnamment, pour la plupart des membres de la communauté médicale et nutritionnelle, les personnes sondées ont constaté que manger moins de viande n'était lié qu'à une très faible réduction des risques pour la santé. Ils ont également conclu que les preuves sur lesquelles se fonde ce lien sont incertaines et qu'elles n'existent peut-être pas du tout. De plus, les chercheurs ont constaté que les carnivores avaient tendance à accorder une grande valeur à leurs habitudes carnivores et qu'il était peu probable qu'ils changent.

Cependant, ces lignes directrices ont suscité la controverse parmi les experts en santé publique et les nutritionnistes, qui affirment que l'information est trompeuse, que les conclusions sont injustifiées et que les lignes directrices elles-mêmes sont "irresponsables". En d'autres termes, vous ne devriez peut-être pas retourner manger votre steak tout de suite.

D'autant qu'au moins trois des auteurs de cette étude ont vraisemblablement dissimulé à AIM leurs relations avec le secteur agroalimentaire, contrairement aux exigences éthiques de cette revue scientifique, selon Le Monde.

C'est le cas du nutritionniste Patrick Stover, dont l'université A & M du Texas est étroitement liée aux industriels de la viande et de l'élevage et bénéficie de plusieurs millions de dollars de financements de la part du secteur. Ou encore de Bradley Johnston, le coordinateur des travaux. Ce professeur associé au département de santé communautaire et d'épidémiologie de l'université Dalhousie, au Canada, a omis un versement reçu en 2015 de la part de l'International Life Sciences Institute (ILSI), une organisation de lobbying scientifique du secteur agroalimentaire.

Les conclusions suggèrent que les avantages pour la santé d'une réduction de la consommation de viande pourraient être minimes

Selon Bradley Johnston, professeur agrégé de l'Université Dalhousie de Toronto, la recommandation du rapport concernant la consommation de viande est fondée sur les principaux points suivants.

  • Manger trois portions de viande de moins par semaine n'entraîne qu'une très faible diminution des risques pour la santé, selon ces recherches. 
  • Le lien entre la consommation de viande et les risques pour la santé est très incertain, d'après l'analyse des méthodes de recherche antérieures.
  • La plupart des gens qui mangent de la viande l'apprécient, estiment qu'elle a un impact positif sur leur santé et disent qu'ils auraient de la difficulté à préparer des repas sains et appétissants sans viande, selon une enquête sur les valeurs et les opinions des gens sur la consommation de viande.

"Lorsque nous sommes confrontés à des preuves de faible certitude, et à ce que les gens apprécient, nous avons formulé une faible recommandation [de continuer à manger de la viande], ce qui signifie que les gens devraient prendre leurs propres décisions en fonction des risques potentiels", a déclaré Bradley Johnston. "Nous espérons que cela mènera à une prise de décision plus éclairée du public."

Les experts de la santé préconisent néanmoins toujours de limiter la viande pour votre santé, en particulier la viande transformée.  Joe Gough/Shutterstock

Mais d'autres experts affirment que les recommandations contredisent les conclusions du rapport.

Le Dr Frank Hu, directeur du département de nutrition de la Harvard T.H. Chan School of Public Health, est l'un des nombreux spécialistes de la santé et de la nutrition qui contredit les conclusions de cette étude. D'abord, il a dit que l'examen appuie en fait les lignes directrices actuelles contre la consommation de viande.

"Leurs directives contredisent en fait leurs propres données, a dit Frank Hu à Insider. "Ils ont confirmé ce que nous savions des études précédentes, à savoir qu'une consommation élevée de viande est associée à un risque accru de mortalité, de risque cardiovasculaire, de certains cancers et de diabète."

Et pourtant, "ils rejettent ces résultats en raison des limites de certaines méthodes de recherche", a déclaré le Dr Nigel Brockton, vice-président de la recherche à l'American Institute for Cancer Research (AICR), dans un communiqué publié avec d'autres organismes de santé en réponse aux nouvelles directives.

"Nous croyons que ce n'est pas dans l'intérêt public, a poursuivi Nigel Brockton. "Manger régulièrement de la viande transformée et consommer plus de viande rouge augmente le risque de cancer colorectal ; suggérer qu'il n'est pas nécessaire de limiter ces aliments exposerait les gens au risque de cancer colorectal et minerait davantage la confiance du public dans les conseils alimentaires.

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L'étude peut également être trompeuse dans son évaluation des données probantes

Dans leur déclaration, l'AICR et d'autres organismes de santé soulignent également que qualifier d'"incertain" le lien entre la consommation de viande et les risques pour la santé est une évaluation confuse. Le comité de recherche a utilisé un système connu sous le nom de GRADE pour déterminer la qualité des preuves antérieures liant la consommation de viande et la santé. Cependant, Frank Hu a expliqué que la méthode GRADE a été conçue pour les essais de médicaments sur ordonnance et non pour la recherche en nutrition.

"Ce système ne convient pas à la plupart des facteurs liés à l'alimentation et au mode de vie, car ils ne se prêtent pas à des essais contrôlés et aléatoires de grande envergure", a-t-il dit. Par exemple, une étude de haute qualité selon la norme GRADE consisterait à assigner un groupe de personnes à manger de grandes quantités de viande pendant cinq ans ou plus, puis à voir si cela les rend malades, a expliqué Frank Hu. "Cela ne serait pas faisable et pourrait être contraire à l'éthique", a-t-il dit.

Des normes du département de l'Agriculture des États-Unis pour l'évaluation de la recherche en nutrition existent déjà, selon Frank Hu, mais ce n'est pas ce sur quoi le groupe s'est appuyé. Frank Hu a également remis en question la crédibilité du groupe d'experts lui-même, dont la majorité sont des méthodologistes spécialisés dans les méthodes de recherche et les statistiques, et non dans la nutrition. "C'est très étrange parce que les soi-disantes nouvelles lignes directrices sont émises par un groupe d'experts autoproclamé qui ne provient d'aucune organisation nationale ou internationale ", a-t-il dit. 

Il faut beaucoup de ressources environnementales pour produire de la viande. Scott Bauer - Département de l'agriculture des États-Unis

L'étude n'aborde pas l'impact environnemental de la consommation de viande

Une autre critique : le groupe de recherche a déterminé que les préoccupations relatives à l'impact sur l'environnement et au bien-être des animaux n'entraient pas dans le champ d'application des recommandations en matière de santé. Il a été prouvé que la production de viande est une source importante de gaz à effet de serre et qu'elle contribue à d'autres dommages environnementaux en utilisant une énorme quantité de ressources naturelles comme la terre et l'eau.

Par conséquent, a souligné Frank Hu, il s'agit d'une considération importante, car la santé de la planète affectera très certainement la santé de ses occupants. "Lorsque vous émettez des recommandations sur la viande, c'est vraiment une occasion manquée que de ne pas tenir compte des préoccupations environnementales", a-t-il déclaré.

La plupart des experts recommandent encore de limiter la viande rouge et la viande transformée

Malgré ce nouveau rapport, les experts de la santé continuent d'exhorter les gens à limiter leur consommation de viande. La Harvard T.H. Chan School of Public Health estime qu'une réduction modérée de la consommation de viande pourrait prévenir jusqu'à 200 000 décès par an aux États-Unis seulement. L'AICR maintient également sa conclusion selon laquelle les meilleures preuves disponibles établissent un lien constant entre la consommation de viande rouge, et en particulier de viande transformée, et un risque accru de cancer.

"Pour tout ce qui est associé à des risques pour la santé, nous devons être prudents. Je pense que ce[nouveau rapport] est très irresponsable tant du point de vue scientifique que du point de vue de la santé publique", a déclaré Frank Hu. "C'est très étrange de dire que parce que les mangeurs de viande aiment la viande, on ne devrait pas leur demander de changer leur comportement."

Version originale : Business Insider / Gabby Landsverk

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