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Des employés de ménage racontent les pires aspects de leur métier, de la fatigue au harcèlement


Business Insider France a recueilli les témoignages de professionnels, souvent sujets à d'odieux agissements. © Kelly Sikkema on Unsplash

Ils sont partout : au bureau, dans l'espace public, dans nos cages d'escalier, et dans certains de nos foyers. Nous croisons tous les jours des employés de ménage, avec qui nous échangeons, parfois, un "bonjour". D'autres fois, nous ne les remarquons pas tant ils se fondent savamment dans le décor — la "discrétion" est un trait recherché dans la profession. Les travailleurs sont unanimes : ils aiment venir en aide aux particuliers. Et leurs services sont, la plupart du temps, appréciés à leur juste valeur. "La majorité des employeurs sont réglos, arrangeants", martèle Patricia*, 58 ans, dont 30 ans de ménages dans le Finistère. Mais même dans un environnement bienveillant, leur quotidien est besogneux et traumatisant pour le corps.

65% des personnes qui travaillent dans le nettoyage sont des femmes selon Monde-Propreté. Un pourcentage qui monte encore parmi les indépendants, officiant chez des particuliers. Un raccourci a vite fait son trou : "femme de ménage". Certains les appellent même "bonne" ou "bonniche" et les fantasment en serfs modernes, que l'on peut affecter à n'importe quelle tâche. Autant d'infamies dont sont régulièrement victimes les employés de ménage de la part du public ou de leurs employeurs. Quand ils ne sont pas carrément harcelés sexuellement. Business Insider France a recueilli les témoignages de professionnels, souvent sujets à d'odieux agissements :

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Employé de ménage, un métier souvent exercé par défaut

L’idée largement répandue veut qu'employé de ménage soit un emploi par défaut, que l'on exerce faute d'avoir pu faire autre chose.  The Creative Exchange/ Unsplash

“Je suis là pour soulager les gens. J’adore mon métier”, assure Stéphanie Jorion, 36 ans. Elle officie dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne, en échange de Chèques emploi service universels (Cesu). “J’aime apporter de l’aide aux personnes au quotidien, provoquer un sourire…” Pourtant, l’idée largement répandue veut qu'employé de ménage soit un emploi par défaut, que l'on exerce faute d'avoir pu faire autre chose. C'est une généralité, certes. Mais elle se vérifie bien souvent.

“Je n’ai pas eu le choix", affirme Nicole*, 47 ans, dont 16 ans comme employée de ménage. "Avant j’étais ouvrière ostréicole (élevage d’huîtres, nldr) en Charente Maritime.” Un dur labeur... Mais elle s'y plaisait. “J’aime la mer, j'aurais aimé continuer. Même si les filles avec qui je travaillais m’en faisaient voir de toutes les couleurs car je ne suis pas Charentaise”, se souvient Nicole, aujourd'hui établie en Loire-Atlantique.

“Puis j’ai déménagé. Je faisais de l’intérim.” poursuit-elle. ”J’ai rencontré mon mari et j’avais besoin de quelque chose de stable. Je suis devenue employée de ménage, mais ne n’aime pas trop ce travail”. Comme pour beaucoup, les événements et les difficultés pécuniaires ont contraint Nicole à exercer ce métier.

"Je me débrouille comme ça. Mais ne j’aime pas ce métier."

Joséphine* a débuté l'année de ses 18 ans, après un bac ES. "Je faisais déjà des ménages quand j'étais mineure, l'été ou les week-end", précise-t-elle. "Après mon bac, je n'ai pas voulu quitter ma famille pour partir faire des études dans une plus grande ville. Alors j'ai continué." La jeune Costarmoricaine n'en garde pas tant de regrets. "Je n'aurais pas aimé faire des études longues. Et ce n'est pas si mal. Mais si j'avais un diplôme pour travailler dans le social, je m'en servirais certainement".

C'est également l'histoire de Koné*, 23 ans. Ivoirien, il a quitté le bercail à 17 ans et effectue des ménages autour de Montpellier, "pour manger". Ce n'est pas un cas isolé : selon Monde-Propreté, 25% des salariés du secteur du nettoyage sont de nationalité étrangère. Passé par l'Italie, Koné réside en France depuis deux ans. Sans papiers, impossible d'exercer sa profession de prédilection : mécanicien automobile. “Je me débrouille comme ça”, raconte-t-il. “Mais ne j’aime pas ce métier.” Sa seule possibilité est de travailler au noir pour des particuliers. “Ils sont sympas, parfois ils me donnent un peu plus d'argent, ou un petit truc à manger”.

Les employés de ménage préfèrent travailler chez des particuliers qu'en entreprise, où ils sont davantage 'déshumanisés'

Les employés de ménage préfèrent bien souvent travailler chez des particuliers. Ashwini Chaudhary /Unsplash

"Les entreprises nous détachent dans des bureaux, des écoles... Là, on n'existe pas", raconte Joséphine, 27 ans, employée de ménage depuis ses 18 ans. "C'est pour ça que beaucoup d'employés, comme moi, préfèrent travailler en Cesu (Chèque emploi service universel)."

Stéphanie Jorion confirme : chez les particuliers, c'est plus "cool". "Je préfère nettement être en contact direct avec l’employeur, travailler en Cesu pour des particuliers. On a de meilleurs horaires. On reste 3 ou 4 heures au même endroit seulement".

"Je préfère travailler chez des gens : c’est plus humain. On discute, on se demande comment va la famille"

Elle a longtemps travaillé pour des associations, où le quotidien était souvent plus compliqué. "Quand je travaillais en assoc’, j’avais souvent l’impression de ne pas être entendue. Je me faisais engueuler tout le temps, alors que souvent les problèmes venaient des chefs qui avaient mal fait le planning. On me demandait parfois de faire 15 km en 5 minutes…”

Nicole, 47 ans, a également fait les deux : entreprises et particuliers. "Je préfère travailler chez des gens. On discute, on se demande comment va la famille. On me propose un verre d’eau ou on partage un café”. En entreprise, c'est moins chaleureux : “Je faisais le ménage dans les cages d’escalier des immeubles pour les entreprises. On a moins de contacts. Les gens sont pressés, il passent et disent juste 'bonjour'”.

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Les ménages, c'est comme 'l'usine' : le corps en pâtit

Le ménage implique le déplacement de charges lourdes, et les employés sont contraints de se baisser, voire de se mettre à genoux, et effectuent des mouvements répétitifs. Panos Sakalakis/Unsplash

“Le pire, c’est les grandes maisons", explique Nicole. "J’ai 3h30 pour tout faire dans 180m2… Autant dire que j’ai pas une minute à moi ; c’est du non stop, il faut tout faire de A à Z”. Un rythme qu'elle compare à celui de l'usine. Avec les mêmes conséquences. "Après ça, j’ai l’impression d’avoir bossé 8 heures en usine, en seulement 3 heures."

Le ménage implique le déplacement de charges lourdes, et les employés sont contraints de se baisser, voire de se mettre à genoux, et effectuent des mouvements répétitifs. “Les fins de journées sont difficiles. Ça force sur le dos, sur les genoux…”. Stéphanie Jorion n'a que 36 ans et ressent déjà les stigmates de ses dix années de service à la personne. “C’est un métier difficile”.

Les particuliers évaluent souvent à la baisse le temps nécessaire pour nettoyer leur maison

“Parfois, je n'ai que 3 heures pour faire 200m2. Je ne peux pas perdre de temps, et souvent je dépasse un peu l’horaire”, raconte Stéphanie Jorion. Volha Flaxeco/Unsplash

"Les gens ne se rendent pas compte de notre charge de travail”, regrette Nicole. “Ils ont parfois du mal à évaluer le temps qu’on met à faire leur ménage", approuve Stéphanie Jorion. “Parfois, je n'ai que 3 heures pour faire 200m2. Je ne peux pas perdre de temps, et souvent je dépasse un peu l’horaire”, poursuit-elle.

Reconnaissante envers ses employeurs qui lui ont assuré un minimum de revenus pendant le confinement, alors qu’elle ne pouvait pas travailler, Stéphanie ne demande pas le paiement de ses heures sup’. Mais comment gère-t-elle son planning, alors qu'on l'attend ensuite dans d'autres foyers ? “Je cours. Ou je ne mange pas.”

Souvent traitées comme des 'bonniches', les employés de ménage souffrent parfois d'un manque de reconnaissance de la part de leur employeur

"Il y a des patrons infantilisants, qui pensent qu'ils peuvent nous donner n'importe quelle tâche à faire", regrette Joséphine.  iyinoluwa John Onaeko/ Unsplash

“Y’en a qui profitent", lâche Nicole, ajoutant précipitamment que "beaucoup de gens sont compréhensifs". "Si j’ai des soucis de santé, ou en hiver si la route est trop gelée, les clients sont souvent arrangeants". Mais d'autres ne lui témoignent aucune reconnaissance. "Pour certains, on est juste ‘la bonne'”, regrette la femme de 47 ans.

"Ça a dépend des employeurs", poursuit-elle. “On en parle entre nous. Quand une entreprise publie une offre d’emploi, il y a des témoignages du genre 'je travaille pour cette société, ils me prennent pour leur bonne'." Joséphine confirme les propos de son aînée : "Il y a des patrons infantilisants, qui pensent qu'ils peuvent nous donner n'importe quelle tâche à faire."

'On nous demande des choses qu'on ne demanderait à personne d'autre'

Des clients "me demandent de faire le ménage en chaussettes. Je leur explique pourtant que j'ai des sabots que je désinfecte entre chaque ménage...", raconte Sandrine.  CDC/Unsplash

"Le plus énervant, c'est quand on se rend compte que les gens se permettent des requêtes qu'ils n'oseraient jamais demander aux autres. Certains nous traitent comme une sous-catégorie de la population", regrette Patricia.

En 6 mois seulement, Sandrine en a déjà fait l'expérience. "Il y a les anti-masques qui me demandent d'enlever le mien quand j'arrive", débute la femme de 48 ans. "Au contraire, certains exigent que je le garde pendant deux heures et demie, alors qu'il n'y a personne dans la maison". Un peu contraignant quand il s'agit d'astiquer, balayer, aspirer la saleté d'une habitation entière. "D'autres encore me demandent de faire le ménage en chaussettes. Je leur explique pourtant que j'ai des sabots que je désinfecte entre chaque ménage..."

'Nous demander de nettoyer la merde, c'est nous prendre pour des merdes'

"Certains pensent qu'on est là pour ça : ramasser leur excréments", s'indigne Sandrine. Filios Sazeides on Unsplash

"Un client se plaignait que l'employée qui travaillait pour lui avant moi ne nettoyait pas les toilettes", raconte Sandrine. "Il ne s'est pas dit qu'il y avait sans doute une raison à cela... Pardonnez mon vocabulaire, mais on n'est pas là pour nettoyer la merde des gens !". Une autre fois, la jeune femme a été appelée dans un foyer dont le sol était jonché de déjections. Elle a vite réalisé que la maison abritait plusieurs animaux de compagnie, et que sa tâche se résumait à ramasser les étrons. "Il y avait de la merde et de la pisse partout", soupire-t-elle, désabusée. "Certains pensent qu'on est là pour ça : ramasser leur excréments", s'indigne-t-elle, précisant aussitôt avoir aussi eu l'occasion de travailler chez des clients "très agréables, attachants".

Certaines travailleuses sont victimes de harcèlement sexuel de la part de leurs clients masculins

“Beaucoup de tordus s’imaginent qu’une femme précaire acceptera n’importe quoi pour l’argent”, raconte Joséphine. Artem Beliaikin/Unsplash

Sandrine, 48 ans, travaillait dans l’industrie aéronautique. Elle a dû arrêter pour préserver sa santé et s’est mise à faire des ménages chez des particuliers, “qu’en Cesu, de [son] propre chef”.. Elle est devenue employée de ménage pour “aider”. Elle aime le “contact humain”, notamment avec les personnes âgées. “Généralement, ça se passe super bien !”, assure-t-elle. En six mois, elle a pourtant dû faire face à de nombreux “vicieux”.

"Un client exigeait que je sois en minijupe"

“Je me suis retrouvé chez un homme seul. Il m’a dit que je lui plaisais”, raconte-t-elle. Elle l’a tout de suite remis à sa place : leurs rapports ne seraient que professionnels. Les employées de ménage indépendantes sont souvent l’objet de ce genre de proposition lorsqu'elles cherchent du travail grâce à de petites annonces sur internet. “Un autre client exigeait que je sois en minijupe”, rapporte-t-elle.

“Beaucoup d’hommes voient les femmes employées de ménage comme des ‘bonniches’. Voire pire”, constate Sandrine. “Quand un homme m’appelle pour faire le ménage chez lui, je vais creuser un peu”, raconte-t-elle, précisant n’avoir aucun ressentiment contre les hommes, mais agir par “peur”.

Récemment, un dénommé Patrick l’a contactée par SMS, assurant ne “surtout pas vouloir profiter de sa situation”, mais se proposant au cas où Sandrine chercherait aussi “un homme sérieux, qui ne boit pas et ne fume pas”. Sa “situation”, c’est celle d’une femme précaire. Quand Sandrine a refusé son “offre” et exigé un peu de respect, l’homme lui a envoyé une photo de billets de banque accompagnée d’un “dommage” et d’insultes…

"Travailler en entreprise m'a permis de rencontrer des femmes qui font le même métier que moi. Plusieurs ont vécu des expériences similaires, des propositions douteuses..."

“Beaucoup de tordus s’imaginent qu’une femme précaire acceptera n’importe quoi pour l’argent”, confirme Joséphine, 27 ans. Elle raconte le jour où un client l'a sollicitée pour deux heures de ménage dans son pavillon avec vue sur mer. "Il me suivait pendant que travaillais. Il m'observait, silencieux. Au bout d'une demi-heure, j'en pouvais plus. Je lui ai demandé ce qu'il voulait. Il n'a pas ouvert la bouche et s'est contenté de me sourire", se souvient-elle avec horreur. La jeune femme a alors rassemblé ses affaires et son courage pour décamper "fissa".

Joséphine l'assure : ces comportements sont plus courants qu'on ne le pense. "Travailler en entreprise m'a permis de rencontrer des femmes qui font le même métier que moi. Plusieurs ont vécu des expériences similaires, des propositions douteuses..." La Costarmoricaine de 27 ans fait des ménages depuis ses 18 ans. Elle a vu défiler les “pervers”, et se demande encore “dans quel monde ils vivent” pour penser qu’une employée accepterait de telles propositions.

*à la demande des interviewés souhaitant garder l'anonymat, certains prénoms ont été modifiés.

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