Il y a environ 100 000 ans, six de nos cousins néandertaliens ont connu une fin effroyable causée par leurs compatriotes. Des os grignotés ont été retrouvés dans une grotte du sud-est de la France, appartenant à deux adultes, deux adolescents âgés de 12 à 15 ans et deux enfants d'à peine 4 ans. Ils prouvent qu'ils ont été dévorés par d'autres Hommes de Néandertal. Rien de bien surprenant, vu que les archéologues savent depuis longtemps que les Hommes de Néandertal ont parfois eu des comportements cannibales.

Les squelettes trouvés sur le site de la grotte présentaient des traces évidentes de consommation humaine, comme des marques de taillades et des os de doigts grignotés. Mais jusqu'alors, la raison de ce comportement restait inconnue des scientifiques. D'ailleurs, pourquoi y avait-il si peu à manger ? Sûrement à cause du changement climatique. "Il a fallu réunir des conditions exceptionnelles pour que la chair humaine commence à être considérée comme de la viande", a déclaré Alban Defleur, un des auteurs de l'étude, à Business Insider US.

Une exposition au Musée Néandertalien de Krapina (Croatie), en 2010, montre la vie d'une famille néandertalienne dans une grotte. Reuters/Nikola Solic

Une grotte qui est restée intacte pendant des dizaines de milliers d'années

Les quelque 120 ossements de ces six malheureuses victimes du cannibalisme ont été découverts dans les années 1990, dans la petite grotte de Baume Moula-Guercy dans la vallée du Rhône, dans le sud-est de la France. Alban Defleur est coauteur d'une étude publiée en 1999 dans la revue Science, qui a documenté les résultats. "Plus de la moitié de ces restes présentaient des marques faites avec des outils en silex ", a dit Alban Defleur. Cet indice, ainsi que des signes de matraquage sur les fémurs et les crânes des Néandertaliens, indiquaient que le cerveau, la moelle et la chair avaient été consommés.

Des traces de couteau sur un crâne fragmenté d'un adolescent néandertalien découvert dans la grotte de la Baume Moula-Guercy, dans la vallée du Rhône. Alban Defleur

Près de deux décennies après cette première découverte, Alban Defleur et son coauteur, Emmanuel Desclaux, ont tenté de comprendre pourquoi ces individus avaient été mangés par des membres de leur propre espèce. Pour cela, les scientifiques ont examiné une couche spécifique de la grotte : la couche XV. La grotte de la Baume Moula-Guercy compte 19 couches archéologiques superposées par ordre chronologique, représentant une période d'environ 100 000 ans. Les chercheurs ont ainsi pu comparer les types d'espèces qui vivaient ensemble pendant les différentes périodes de temps et le climat à cette époque. 

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La couche XV, d'à peine 16 pouces d'épaisseur, comprenait non seulement les restes cannibalisés des Néandertaliens, mais aussi tout ce qu'ils ont laissé derrière eux, y compris des restes préservés de cheminées, de charbon de bois, des outils en silex et des os d'animaux. Ces éléments, retrouvés sans aucun dommage en état fossile, étaient présents à l'intérieur d'une couche "sans précédent sur le continent européen" pour les restes fossilisés issus de cette période de l'histoire, a déclaré le chercheur Alban Defleur.

Le changement climatique a limité la chasse des Néandertaliens

Le contenu de la couche XV a révélé à quoi ressemblait l'environnement il y a 128 000 à 114 000 ans, à une époque appelée la dernière période interglaciaire (c'est-à-dire entre les périodes glaciaires). La grotte de Baume Moula-Guercy est rare ; il existe très peu de sites archéologiques appartenant à cette période interglaciaire, a précisé Alban Defleur. Les chercheurs n'ont donc qu'une petite idée de la façon dont les changements climatiques ont affecté le mode de vie des Néandertaliens. Alban Defleur et Emmanuel Desclaux ont constaté que le climat à l'époque allait jusqu'à 4 degrés Fahrenheit de plus par rapport à aujourd'hui, et que la température avait basculé de très froid à très chaud de manière assez brutale.

Les chercheurs ont fouillé ce qu'on appelle la couche XV dans la grotte de la Baume Moula-Guercy. Alban Defleur et Emmanuel Desclaux

Ce changement a été le plus important réchauffement planétaire que la Terre ait connu au cours des 400 000 dernières années, d'après Alban Defleur. "Nous ne parlons pas d'échelle géologique, mais plutôt d'échelle humaine ", a déclaré Emmanuel Desclaux au magazine Cosmos le mois dernier. "Peut-être qu'en juste quelques générations, le paysage a complètement changé." De plus, les os d'animaux fossilisés ont aidé les chercheurs à découvrir comment était la faune européenne avant, pendant et après cette période de réchauffement brutal.

Alban Defleur et Emmanuel Desclaux ont constaté que les changements climatiques ont conduit au développement de forêts denses à travers l'Europe et, par conséquent, à la disparition des grands mammifères que les Néandertaliens chassaient habituellement, comme le bison, le renne et le mammouth. Ce manque de proies traditionnelles les a laissés sans nourriture suffisante, ce qui explique peut-être pourquoi ils ont eu recours au cannibalisme.

Des cannibales réticents

Selon les auteurs de l'étude, une des preuves concluantes qui soutiendrait leur hypothèse selon laquelle les Néandertaliens mangeaient des membres de leur propre espèce uniquement par désespoir, provient de l'émail des dents des Néandertaliens morts. Une analyse de leurs molaires a révélé des carences graves et prolongées, qui montrent des signes de malnutrition. Selon Alban Defleur, des chercheurs aillant fait des études similaires concernant l'émail ont trouvé les mêmes signes dans deux autres sites où des restes de Néandertaliens cannibalisés avaient été découverts.

Sur les 220 sites européens qui ont livré des restes humains appartenant à la lignée néandertalienne, seuls quatre, dont celui-ci, présentent des traces de cannibalisme, selon les auteurs de l'étude. Les trois autres se trouvent en Croatie, en Belgique et en Espagne. Alban Defleur a toutefois indiqué que les archéologues avaient trouvé 17 sites avec 34 sépultures individuelles, ce qui indique que les Néandertaliens enterraient rituellement leurs morts. Pour lui, cela suggère que le cannibalisme était l'exception plutôt que la règle. "Le faible nombre de cas confirmés de cannibalisme chez les Néandertaliens nous montre aussi qu'ils ont peut-être le même tabou que nous sur la consommation de chair humaine. Sinon, les cas seraient beaucoup plus nombreux", a-t-il affirmé. "Seule la survie du groupe leur a permis de briser cette possible interdiction morale."

Version originale : Aylin Woodward/Business Insider

 

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