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Epic Games entre en guerre juridique contre Apple après le retrait de 'Fortnite' de l'App Store

Epic Games entre en guerre juridique contre Apple après le retrait de 'Fortnite' de l'App Store
Fortnite a parodié une célèbre publicité d'Apple datant de 1984. © Epic Games

Epic Games, le fabricant de Fortnite, accuse Apple de pratiques anticoncurrentielles. Ce jeudi 13 août, la société de Tim Sweeney a montré au monde entier de quelle manière elle procédait. En enfreignant délibérément l'une des règles de l'App Store d'Apple, Epic Games a poussé Apple à montrer de quelle façon elle exerce son monopole, fournissant ainsi la preuve principale dans le procès que la société de jeux vidéos est prête à engager. Aujourd'hui, Tim Cook doit se demander avec étonnement comment son entreprise a pu tomber dans un piège aussi évident. Le litige entre les deux sociétés porte sur le contrôle exercé par Apple sur la commercialisation des applications sur iPhone et iPad. Les propriétaires d'appareils Apple ne peuvent télécharger des applications que sur l'App Store.

Si les développeurs font payer les consommateurs pour leurs applications, Apple prend une commission de 30 %. L'entreprise se voit également imposer une taxe de 30 % sur les ventes de la plupart des biens numériques (abonnements, films ou livres numériques, vêtements virtuels pour les personnages de jeux vidéo) que les développeurs vendent par l'intermédiaire de leurs applications. Apple pré-installe son App Store sur tous les iPhones et iPads et interdit toute autre méthode de téléchargement d'applications.

Elle exige également des développeurs qui proposent des produits intégrés à l'application qu'ils utilisent son mécanisme de paiement et leur interdit d'utiliser des alternatives. En fait, elle leur interdit même de mentionner dans leurs applications que les utilisateurs pourraient acheter les mêmes produits ailleurs pour moins cher.

Les développeurs sont lésés mais estiment ne pas avoir le choix

Les développeurs se plaignent de ces règles depuis des années. La taxe de 30% d'Apple est exorbitante, soutiennent-ils. Et les développeurs qui disposent déjà de systèmes de paiement sur leurs sites web ou dans d'autres lieux estiment qu'ils ne devraient pas avoir à payer pour ceux d'Apple.

Mais de nombreux développeurs estiment qu'ils n'ont pas le choix. Bien que plus de gens utilisent des appareils Android que des appareils Apple iOS, il y a encore quelque 1,5 milliard de produits Apple en usage dans le monde — un énorme marché que les développeurs perdraient s'ils abandonnaient l'App Store. Et les utilisateurs d'appareils Apple dépensent collectivement près de deux fois plus pour les applications que les propriétaires d'appareils Android.

Apple soutient depuis longtemps que l'interdiction des autres app stores et services de paiement est une mesure de sécurité et que ces règles sont appliquées de manière équitable à tous les développeurs. Contrairement à d'autres géants de la tech qui dominent leurs marchés principaux (Google dans la recherche, Facebook sur les réseaux sociaux et Amazon dans le e-commerce), Apple est resté largement dans l'ombre parce qu'il ne domine pas son marché principal, les smartphones.

Mais l'emprise de la société sur l'App Store a commencé à attirer de plus en plus l'attention. L'année dernière, Spotify a déposé une plainte contre Apple auprès de la Commission européenne, accusant le fabricant d'iPhone de comportement anticoncurrentiel lié en partie aux commissions qu'il prélève sur les achats effectués sur l'App Store. Le mois dernier, des membres du Congrès ont mis le doigt sur ce type de comportement lors d'une audition centrée sur Apple et d'autres géants de la tech. En outre, le ministère américain de la justice et un ensemble de procureurs généraux d'États se prépareraient à lancer une enquête sur la société.

Epic Games pourrait s'avérer dangereux pour Apple

Mais Epic Games pourrait s'avérer être l'adversaire le plus dangereux d'Apple, à ce jour. L'éditeur de jeux vidéos est une entreprise puissante en soi, et l'une des rares qui pourrait potentiellement prospérer sans Apple. Mais c'est aussi un ennemi dangereux pour le fabricant d'iPhone. En effet, comme le prouve sa démonstration de force de ce jeudi, la société de jeux vidéos à plus d'un tour dans son sac.

Plus tôt dans la journée, Epic Games a attiré Apple dans un piège en violant délibérément les règles de l'App Store. Comment ? En donnant aux utilisateurs d'iPhone un moyen d'acheter des V-bucks, la monnaie virtuelle de "Fortnite", directement auprès du développeur du jeu plutôt que par l'intermédiaire de l'App Store d'Apple. Cette initiative enfreint directement les règles d'Apple qui interdisent de proposer d'autres méthodes de paiement pour les achats effectués sur l'App Store.

Quelques heures après qu'Epic Games ait inclus cette option à son jeu, Apple a retiré "Fortnite" de l'App Store, arguant que la société avait violé ses règles et l'accusant de demander un traitement de faveur. Cette décision, en soi, pourrait nuire à Apple en exaspérant les millions de joueurs de "Fortnite" qui ne pourront plus le télécharger ou le mettre à jour sur leurs appareils Apple. Il y a de fortes chances qu'ils dirigent leur colère contre Apple, plutôt que contre Epic Games, lorsqu'ils découvriront pourquoi ils ne peuvent plus obtenir le jeu.

Mais le plus gros problème pour Apple vient ensuite. De toute évidence, Epic Games s'attendait à la décision d'Apple d'éjecter "Fortnite", car peu de temps après, la société a abattu sa dernière carte. Elle a intenté un procès à Apple pour tentative de verrouillage illégal de la concurrence sur les marchés de la distribution d'applications et de l'achat d'applications sur les iPhones et iPads, en citant comme principal exemple la réponse d'Apple à son offre de V-buck à prix réduit.

"Plutôt que de tolérer cette saine concurrence et de rivaliser sur les mérites de son offre, Apple a répondu en retirant 'Fortnite' de la vente sur l'App Store", a déclaré Epic Games dans sa plainte. "Le retrait de 'Fortnite' par Apple", poursuit-il, "est un autre exemple de la façon dont la société utilise son énorme poids pour imposer des restrictions déraisonnables et maintenir illégalement son monopole à 100% sur le marché des paiements intégrés d'iOS".

Epic Games a anticipé l'argument d'Apple selon lequel la société chercherait à obtenir un traitement de faveur

Bien que la société souligne à plusieurs reprises avoir subi un préjudice financier du fait des règles d'Apple, elle a choisi de ne pas demander de compensation à cette dernière. Elle ne demande pas non plus qu'Apple soit empêchée d'appliquer les règles à son encontre.

Au lieu de cela, Epic Games demande au tribunal de Californie du Nord de déclarer les règles d'Apple "illégales et inapplicables" dans leur ensemble et d'émettre une injonction pour empêcher que sa conduite prétendument anticoncurrentielle ne soit dirigée vers un quelconque développeur. En d'autres termes, Epic Games se veut le défenseur de tous les concepteurs d'applications. Elle est même allée jusqu'à le mettre en scène dans une vidéo parodiant une célèbre publicité d'Apple datant de 1984 (accompagnée du #FreeFortnite, soit "Libérez 'Fortnite'"). Seulement, dans la version revue et corrigée d'Epic, Apple n'est plus le pionnier mais a repris le rôle de Big Brother d'IBM.

Mais le procès d'Epic Games n'est pas seulement une opération de communication. La plainte expose un argument bien fondé et accablant sur le pouvoir d'Apple, sur le peu de capacité des développeurs ou des consommateurs à contester ce pouvoir, et sur ce que les règles essentiellement incontestables d'Apple coûtent aux développeurs comme aux consommateurs. "En imposant sa taxe de 30 %, Apple force nécessairement les développeurs à subir une baisse de leurs profits, à réduire la quantité ou la qualité de leurs applications, à augmenter les prix aux consommateurs, ou une combinaison des trois", est-il affirmé dans sa plainte.

Elle renforce habilement cet argument en comparant le taux de frais de traitement des paiements par d'autres fournisseurs — à peine 2,6 % dans certains cas — avec celui d'Apple. Et elle appuie son argumentation avec des documents récemment publiés par la Chambre des représentants dans le cadre de l'enquête sur le comportement anticoncurrentiel présumé du géant technologique, comme un e-mail de Steve Jobs qui reconnaît franchement que sa commission de 30 % serait "prohibitive pour beaucoup de choses".

Cette poursuite en justice est préoccupante pour Apple, non seulement en raison des arguments avancés par Epic Games, mais aussi à cause des risques encourus. Une grande partie de la croissance d'Apple ces dernières années — et de l'envolée du cours de son action — a été déclenchée par son activité de services. Bien que ses activités de services comprennent de nombreuses offres, une grande partie de ses revenus provient de l'App Store. Si l'activité App Store d'Apple connaissait un revirement de situation, la société n'aurait peut-être pas une aussi belle histoire à vendre à Wall Street. Mais Apple (comme Tim Sweeney semblait s'y attendre) est tombé tout droit dans le piège d'Epic Games et doit maintenant trouver sa propre voie de sortie.

En parallèle du litige qui oppose les deux géants, Google a également prit des mesures contre Epic Games en retirant 'Fortnite' de son Play Store. "Si 'Fortnite' reste disponible sur Android, nous ne pouvons plus le rendre disponible sur le Play Store, car il viole nos politiques. Cependant, nous sommes heureux de pouvoir poursuivre nos discussions avec Epic et de ramener 'Fortnite' sur Google Play", expliquait un porte-parole de Google à The Verge, ce jeudi 13 août. Comme pour Apple, Epic Games intente une procédure judiciaire à l'encontre de Google en raison du son "monopole", qui représenterait "une violation de la loi Sherman et de la loi californienne Cartwright".

Version originale : Troy Wolverton / Business Insider US.

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