Espace : pourquoi on ne peut pas parler d'un remake de la guerre froide entre les Etats-Unis et la Chine

Extrait du film "First Man" de Damien Chazelle, racontant la mission Apollo 11 et les premiers pas de l'Homme sur la Lune. Universal Studios and Storyteller Distribution Co. LLC

"Nous sommes aujourd'hui dans une course à l'espace comme nous l'étions dans les années 1960, mais les enjeux sont plus importants." C'est qu'a affirmé le vice-président américain Mike Pence le 26 mars 2019 à l'occasion d'une réunion du Conseil national de l'espace à Huntsville, dans l'Alabama. Sans directement citer la Chine, l'administration Trump a évoqué à plusieurs reprises cette rivalité croissante entre les Etats-Unis et la Chine dans le domaine du spatial. Encore plus depuis les exploits de l'Empire du Milieu, qui a réussi à envoyer la sonde Chang'e 4 sur la face cachée de la Lune, une première mondiale.

Mais selon Jean-Jacques Dordain, l'ex-directeur général de l'Agence spatiale internationale (ESA) interrogé par Business Insider France, "il serait simpliste de dire que la Chine a remplacé l'URSS" dans un remake de la course à l'espace, car comparer le monde des années 1960, "toujours traumatisé par la Seconde guerre mondiale", avec le monde d'aujourd'hui "qui bouge beaucoup plus vite, où ce qui est vrai aujourd'hui ne l'est pas forcément demain" n'est pas pertinent.

Isabelle Sourbès-Verger, géographe au CNRS spécialisée dans les politiques spatiales, a indiqué à Business Insider France que cette "compétition" dans le spatial s'inscrivait plus largement "dans un contexte de tensions fortes entre les deux pays, la Chine étant considérée comme un challenger potentiel de la suprématie américaine dans différents domaines" dont le spatial fait partie — tout comme les nouvelles technologies avec le récent exemple de Huawei.

La Chine avance à grands pas 

De plus, l'idée de "course spatiale" véhiculée par l'Administration Trump suppose que "chacun se regarde l'un et l'autre et calque son agenda en fonction de l'autre". Jean-Jacques Dordain, qui a dirigé l'ESA pendant 12 ans et qui conseille désormais le gouvernement luxembourgeois en matière d'espace, estime que "la Chine ne donne pas l'impression de faire une course, car elle ne modifie pas ses projets en fonction de ce que font les Etats-Unis. Il n'y a aucune précipitation, la Chine suit un plan spatial par étape et ils tiennent leur calendrier jusqu'à présent."

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Le géant asiatique — qui a effectué 39 lancements contre 31 pour les Etats-Unis et huit pour l'Europe en 2018 — se concentre tout d'abord sur la Lune, où il n'a jamais envoyé d'astronaute contrairement aux Etats-Unis ou à la Russie. Après la sonde Chang'e 4, actuellement en mission sur l'hémisphère de la Lune non visible depuis la Terre, puis Chang'e 5 qui devrait être envoyée fin 2019 pour récupérer des échantillons de sol lunaire, la Chine prévoit d'envoyer un spationaute chinois sur la Lune vers 2036.

Selon une vidéo diffusée par l'agence spatiale chinoise en avril 2018, le pays asiatique rêve par ailleurs d'un palace lunaire où les scientifiques pourraient vivre et effectuer des recherches, un vaisseau semblable à la Station spatiale internationale (ISS). L'agence spatiale chinoise n'a toutefois pas donné de date exacte concernant son projet.

Un discours motivé par des fins politiques

Selon Jean-Jacques Dordain, s'il existe bien une course spatiale, c'est du côté des entrepreneurs milliardaires américains Jeff Bezos et Elon Musk qu'il faut se tourner : chacun promet de développer le tourisme spatial autour de la Lune, chacun développe des lanceurs réutilisables — la Falcon Heavy pour SpaceX d'Elon Musk et la New Glenn pour Blue Origin de Jeff Bezos — et "ils se regardent l'un l'autre donnant l'impression que chacun veut aller le plus rapidement possible".

La rhétorique de "course spatiale" utilisée par l'administration Trump semble en grande partie exploitée à des fins politiques, d'après l'experte des politiques spatiales Isabelle Sourbès-Verger. Washington a tout d'abord avancé l'échéance du programme Artemis censé amener des astronautes sur la Lune d'ici 2024, soit quatre ans plus tôt que ce que prévoyait l'agence spatiale américaine. Ceci n'est pas anodin, selon la spécialiste : "c'est une question d'échéance électorale pour Donald Trump", qui souhaite se faire réélire à la présidentielle de 2020.

De plus, présenter la Chine comme un adversaire redoutable permet d'alimenter le discours politique censé "réveiller un sentiment de fierté nationale". "C'est un héritage mental issu de l'époque de la guerre froide. Donald Trump veut endosser le rôle du leader comme John Fitzgerald Kennedy [ndlr : président américain de 1961 à 1963 pendant la course spatiale avec l'URSS]. Mais au-delà des discours, Kennedy avait aussi quelques millions de dollars."

Une coopération internationale nécessaire pour aller sur Mars

Pendant ce temps, Donald Trump attend qu'un amendement au budget soit approuvé par le Congrès américain après avoir demandé le mois dernier une rallonge budgétaire de 1,6 milliard de dollars à la NASA pour le programme lunaire Artemis, ce qui porterait le budget de cette mission à 22,6 milliards de dollars.

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D'une certaine manière, "l'affichage d'une compétition avec la Chine fait jouer des ressorts politiques pour potentiellement permettre de débloquer un budget supplémentaire" côté américain, suggère la chercheuse du CNRS. Côté chinois, cela renforce la détermination pour leur programme spatial : "cela a un effet sur la manière dont les Chinois se représentent, le fait d'être cités dans les médias occidentaux comme un concurrent redoutable sert le discours de fierté nationale du président chinois Xi Jinping."

Bien que la compétition soit à l'ordre du jour, plusieurs acteurs du spatial, dont l'astronaute français Thomas Pesquet, ont toutefois estimé que pour faire atterrir des humains sur une planète telle que Mars, il faudrait une coopération à l'échelle internationale avec la participation des Etats-Unis, de la Russie, de l'Europe, mais aussi de la Chine.

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