Nicolas Brusson, directeur général de BlaBlaCar, est signataire de l'appel de la tech européenne pour réformer la taxation des stock options. BlaBlaCar

  • Au cours des 12 prochains mois, les startups européennes auront besoin de recruter 100.000 employés estime le fonds anglosaxon Index Ventures.
  • C'est pourquoi 32 dirigeantes et dirigeants de l'écosystème tech en Europe signent une lettre ouverte à six mois des élections européennes pour demander aux futurs élus une réforme des règles de prise de participation financière des employés.
  • Le sujet serait selon les décideurs l'un des éléments importants pour attirer les meilleurs talents en Europe et éviter qu'ils partent aux Etats-Unis.

"Les candidats à Paris nous posaient des questions sur les tickets restaurants, pas sur les stock options." Cette phrase est de Jean-Baptiste Rudelle, le cofondateur et PDG de Criteo. Elle résume une différence majeure entre la Silicon Valley et l'Europe: les avantages financiers octroyés par les startups pour attirer des talents.

La pratique est répandue aux Etats-Unis. On ne compte plus les histoires des premiers salariés de Google, Facebook, PayPal, Ebay devenus millionnaires grâce à ces options. Pour débaucher des profils haut niveau ou plus seniors d'Apple ou Amazon, les startups américaines ont fait des stock options et autres participations financières des actifs quand elles ne peuvent pas s'aligner sur le salaire.

En Europe, la pratique est plus récente et disparate. Index Ventures vient ainsi de publier une étude qui fait apparaître que pour pour les entreprises à un stade avance (late stage dans le jargon), les salariés possèdent environ 10% du capital d'une entreprise contre 20% aux États-Unis.

Le risque d'une fuite des cerveaux européens

Et cet investisseur, l'un des plus gros de la tech en Europe, s'en alarme. Dans une lettre ouverte à six mois des élections européennes, il s'inquiète "d'une fuite des cerveaux européens" alors que les startups auraient besoin de recruter 100.000 personnes dans les 12 prochains mois selon ses propres estimations.

Avec Accel, le fonds Index Ventures truste les retours sur investissements les plus emblématiques — Facebook, Just Eat, Skype, Criteo ou Zendesk. Aujourd'hui, il est actionnaire de Bird, BlaBlaCar, Deliveroo, Drivy, Farfetch, Slack, Sonos.

Depuis l'an dernier, Index Ventures a porté régulièrement le sujet affirmant que les startups ne vaudront pas 100 milliards de dollars tant qu'elles n'offriront pas de meilleures stock options à leurs salariés. Cette fois, outre l'étude et une campagne de communication, Index Ventures a utilisé une autre armes habituelle pour son lobby: la prise de parole des acteurs concernés.

Ainsi, l'investisseur a convaincu 32 dirigeantes et dirigeants de la tech en Europe de s'engager pour demander aux élus une réforme des règles de prise de participation financière des employés.

Parmi eux, on retrouve Alice Zagury de The Family, Jean-Baptise Rudelle de Criteo, Jean-Charles Samuelian d'Alan mais aussi Patrick Collison de Stripe et Markus Villig de Taxify.

"Ce n'est pas un driver pour que quelqu'un signe dans une startup mais ça fait partie d'un package. C'est un outil de motivation", estime Nicolas Brusson, l'un des soutiens de cette démarche, cofondateur et directeur général de BlaBlaCar. 

Avant de rejoindre BlaBlaCar en 2007, Nicolas Brusson a travaillé pour plusieurs startups dans la Silicon Valley. Il a vu et pu bénéficier de ce système de stock options.

"En France et en Europe, ce sont des outils pas ou peu compris alors qu'aux Etats-Unis ça fait partie des négociations. En cas de succès, cette petite part dans une entreprise peut se transformer en maison, en frais de scolarité pour les enfants", témoigne Nicolas Brusson. 

Au sein de la licorne française — valorisée 1,6 milliards d'euros — c'est donc assez naturellement qu'il mis en place un système similaire avec Frédéric Mazzella et Francis Nappez, les deux autres cofondateurs. Tous les employés de BlaBlaCar reçoivent des actions gratuites qu'ils peuvent convertir comme en 2014, 2015  et 2017 à l'occasion des levées de fonds.

"Au début ça étonnait les gens. Quand on recevait des diplômés de X (Ecole Polytechnique) ou HEC, ils ne comprenaient pas ce que c'était. Quand les premiers employés ont pu les convertir, ils ont pu se rendre compte de la valeur des stock options."

Et le DG ne cache pas que ce dispositif fait partie des négociations quand il s'agit de faire venir des talents d'entreprises habituées à de tels moyens de rémunération. A l'instar du recrutement d'Olivier Bonnet, le VP Engineering en 2017, qui était chez Apple.

Disparité de la taxation

Ce que dénonce Index Ventures, c'est la disparité de taxation entre les pays de l'Union européenne. A lire les arguments du fonds, l'UE jouerait contre elle-même. Avec un risque : la fuite des talents chez les géants de la tech américains.

"Les lois qui régissent la prise de participation financière des employés dans les différents pays européens sont souvent inadaptées à la période que nous traversons. Certaines sont même si strictes qu'elles portent brutalement préjudice à nos startups, au profit des entreprises de la Silicon Valley", écrit Index Ventures dans sa lettre.

"Il faut avoir avoir une taxation raisonnable et un peu d'uniformisation. Chez BlaBlaCar, on a bien nourri les avocats fiscaliste pour comprendre comment ça se passait en Allemagne ou au Royaume-Uni alors que des employés pouvaient se voir demander de payer 100.000 euros de taxes", renchérit Nicolas Brusson.

En France, les nouvelles générations de startups comme Doctolib ou PayFit semblent avoir pis le train en marche. Selon le dernier baromètre EY-France Digitale, auprès de 293 startups françaises, 63% d'entre elles profitent de ces outils comme les Bons de Souscription de Parts de Créateur d'Entreprise et des bons souscription d'actions à la fiscalité avantageuse et 26% des effectifs totaux en bénéficieraient.

Voici la lettre d'Index Ventures co-signée par 32 personnalités de la tech européenne:

"Not Optional: L'Europe doit aider ses startups à attirer les talents

"Décideurs politiques, entrepreneurs et investisseurs doivent travailler ensemble pour attirer davantage de talents dans les startups européennes. Voici pourquoi.

Le secteur des nouvelles technologies n'a jamais été aussi dynamique en Europe. De Londres à Lisbonne, de Paris à Prague, l'Europe est devenue le berceau de certaines des entreprises les plus innovantes et créatives au monde. Et il ne s'agit pas uniquement de startups naissantes, mais également d'entreprises en forte croissance prêtes à s’imposer sur le marché mondial.

L'Europe ne vit plus dans l'ombre de la Silicon Valley. Elle ne manque plus d'ambition, ni de capital. Aujourd'hui, l'Europe abrite des modèles économiques ambitieux, moteurs de croissance économique et de création d'emplois qui ont un impact direct sur le quotidien des Européens.

Cependant, nous sommes inquiets quant aux intempéries qui pointent à l'horizon et menacent ce climat pourtant propice au développement des entreprises.

L'Europe a la capacité de devenir la terre d’accueil des entrepreneurs du monde entier, mais le manque de talents dont elle souffre pour soutenir le développement de ses startups compromet cette ambition. C'est pour cette raison que nous, fondateurs et dirigeants des principales entreprises technologiques européennes, tirons la sonnette d'alarme et enjoignons la classe politique européenne de placer le soutien aux talents en tête de son agenda.

Au cours des douze prochains mois, les startups européennes auront besoin de recruter 100 000 employés. Il s'agit d'un défi de taille, mais notre activité nous confronte quotidiennement à des situations difficiles et nous acceptons donc de le relever.

Sans plus attendre, nous demandons aux législateurs européens de mettre un terme à la disparité et au caractère souvent punitif des règles qui gouvernent les options d'achat et la prise de participation financière des employés — pratique qui consiste à leur accorder des parts des entreprises dans lesquelles ils travaillent.

Cet avantage représente plus qu'un simple complément au salaire: les options d'achat récompensent les employés pour le risque qu'ils prennent en rejoignant les rangs d'une entreprise jeune et dont l'avenir est incertain, en leur donnant une chance de bénéficier de son succès futur.

Les options d'achat sont l’un des principaux outils utilisés par les startups, qui ne peuvent se permettre de proposer des salaires similaires à ceux des grands groupes, pour attirer les talents dont elles ont besoin.

Néanmoins, les lois qui régissent la prise de participation financière des employés dans les différents pays européens sont souvent inadaptées à la période que nous traversons. Certaines sont même si strictes qu'elles portent brutalement préjudice à nos startups, au profit des entreprises de la Silicon Valley et d'ailleurs, avec qui nous sommes en compétition pour convaincre les meilleurs designers, développeurs, chefs de produit et autres de nous rejoindre.

Si nous ne prenons pas rapidement les mesures adaptées, nous risquons de faire face à une fuite des cerveaux européens, qui conduira inévitablement à un ralentissement de la croissance et des créations d'emplois sur le continent.

Pour éviter cela, nous devons rendre les règles de prise de participation financière des employés avantageuses pour les startups et donc favorables au secteur technologique européen et à la place qu’il occupe sur le marché mondial de l'emploi. Si nous n'apportons pas de réponse à la problématique des talents, nous risquons de mettre un terme à l'exceptionnel chemin parcouru par le secteur technologique européen depuis plusieurs années.

Les prochains Google, Amazon ou Netflix pourraient parfaitement émerger en Europe, mais pour cela, nous ne voyons pas d'autre option que de réformer les règles de prise de participation financière des employés."

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