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'J'étais sur le point de sombrer' : ces jeunes sportifs de haut niveau racontent leur dépression

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'J'étais sur le point de sombrer' : ces jeunes sportifs de haut niveau racontent leur dépression
Théo Nonnez (au premier plan) a arrêté sa carrière de cycliste à 21 ans à la suite d'un burnout. © Audrey Duval
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Théo Nonnez se souviendra toujours de ses derniers instants sur un vélo avant qu'il ne mette fin à sa carrière, à 21 ans seulement, en avril dernier. En 2018, il intègre l'équipe espoirs de Groupama-FDJ, l'une des plus grosses écuries du peloton. Prometteur, on l’imagine devenir l'un des meilleurs cyclistes français. "Je savais que ça allait se terminer un jour, je ne m'épanouissais pas", raconte pourtant le jeune homme. Ces coups de blues sont temporaires, ça passera, lui avait-on répété. Mais le 23 décembre 2020, lors d'un entraînement, il s'arrête pour "pleurer toutes les larmes de [son] corps", seul sur son vélo. "Je ne pouvais plus faire semblant", confie l'ex-champion de France Juniors. "J'ai demandé à mon manager de déchirer mon contrat. J'étais sur le point de sombrer".

Ces problèmes de dépression, d'anxiété ou de burnout concernent environ 35% des athlètes de haut niveau selon la fondation américaine Athletes for Hope interrogée par le magazine Vogue US en juillet dernier. D'après une étude menée par la Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels (Fifpro) en 2016, sur 262 participants, 38% disaient avoir vécu des symptômes d'anxiété et de dépression.

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Plusieurs athlètes ont contribué ces derniers mois à briser cette omerta autour de la santé mentale dans le sport. En juillet, la gymnaste américaine Simone Biles, quadruple championne du monde et grande favorite des JO de Tokyo, déclarait forfait des épreuves du concours général et du concours par équipes de sa discipline. Après avoir reçu le soutien d'un grand nombre de sportifs et d'artistes, elle s'est exprimée à ce propos sur Twitter et Instagram. Celle qu'on a surnommée "The greatest of all times" (GOAT) indiqua alors vouloir "préserver sa santé mentale" et combattre ses "vieux démons".

Soumise à une forte pression médiatique, la tenniswoman Naomi Osaka s'était, elle, retirée de Roland Garros et de Wimbledon en mai 2021 pour les mêmes raisons. Malgré ces témoignages, le tabou autour de l'équilibre psychologique dans le sport persiste. En particulier chez les jeunes athlètes, professionnalisés de plus en plus tôt.

'Complètement coupé du monde'

Simone Biles a déclaré forfait à deux épreuves de gymnastique artistique lors des Jeux olympiques de Tokyo en 2021. Wikimédia commons

Régime alimentaire trop strict, routine d'entraînement trop intense… Autant d’éléments qui peuvent être à l'origine d'un burnout chez de nombreux sportifs. Malik Hoggas, 30 ans, handballeur professionnel en Grèce, se souvient avoir joué tous les jours sans interruption de mars à juin 2018 avec l'AEK Athènes, son ancien club. "C'était pendant les play-offs (série de matchs éliminatoires ndlr), nous n'avions pas une minute à nous. Ce dont je rêvais, c'était d'un jour de repos mais mon coach voulait que je reste sur le terrain", se remémore le sportif, épuisé. Il avoue avoir envie d'arrêter le handball depuis ses 23 ans, mais fait un pas en arrière à chaque fois qu'il pense à son avenir. "C'est un peu comme une longue relation amoureuse. Je me dis : 'si j'arrête maintenant, qu'est-ce que je vais devenir ?' Puis je continue à jouer, par habitude et par peur de l'inconnu".

Hugo Cailhol, psychologue du sport, intervient auprès de 300 athlètes, toutes disciplines confondues, au Centre de Ressources d'Expertise et de Performance Sportive (CREPS) de Toulouse. Selon lui, ces problèmes d'anxiété et de dépression interviennent chez les jeunes sportifs que l'on cherche à professionnaliser trop tôt. "On déscolarise ces adolescents pour les faire pratiquer à haut niveau. Du coup, ils perdent leurs repères et leur équilibre. Au lieu de fréquenter des personnes de leur âge, ils sont entourés d'adultes et s'isolent", explique l'ancien canoéiste.

Ce sentiment de solitude a laissé une marque indélébile chez Théo Nonnez. "J'étais dans ma bulle, complètement coupé du monde", lâche-t-il. Loin de ses amis et de sa famille, le cycliste enviait tous les moments de liberté dont ses anciens camarades de lycée pouvaient disposer. L'arrêt de sa carrière a été difficilement accepté par son entourage, qui rêvait de le voir un jour remporter le Tour de France.

La famille peut aussi exercer une pression supplémentaire sur un enfant ou un adolescent en début de carrière. "Certains parents de sportifs gèrent cette dynamique de façon abusive. Je me souviens avoir aidé de jeunes tennismen dont le père et la mère arrêtaient de travailler pour les encourager à jouer", remarque Hugo Cailhol.

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'Si tu montres que tu as la tête sous l'eau, on va te l'enfoncer'

Naomi Osaka à Roland Garros en 2016. Flickr

Au début de la pandémie, quand il a appris que ses combats étaient annulés, Wilson Varela a eu envie de tout arrêter. Pendant le premier confinement, ce kick boxeur marseillais de 26 ans a dû cesser l'entraînement. "C'était très frustrant. Je me demandais pourquoi je me préparais si je ne pouvais pas monter sur le ring. Je perdais ma rapidité, mon endurance et j'avais l'impression de repartir de zéro".

Pendant cette période d'assignation à résidence, la pression ne faiblissait pas pour certains athlètes. Après avoir sorti son smartphone de sa poche, Malik Hoggas fait défiler ses parcours de jogging sur une application réservée aux sportifs professionnels. 10 kilomètres, une heure de course... Le handballeur devait envoyer ses résultats à son coach tous les soirs. Il reconnaît avoir subi une forte pression de la part de ses entraîneurs. Cette pression peut aussi être médiatique, ou provenir des supporters. Malik se souvient encore du tweet d'un fan reçu un matin à 6h. "On m'a dit, toi tu n'es pas un athlète, tu n'es qu'un clown. Au début, ça fait mal, puis après tu prends l'habitude et tu te concentres sur tes performances".

Malgré les périodes sombres qu'il a traversées, Malik Hoggas n'aura consulté un psychologue qu'une seule fois, en dehors de son club de handball. Le reste du temps, il a enfoui son mal-être au plus profond de lui, comme une faiblesse qu'on refuse de dévoiler. "Si tu montres que tu as la tête sous l'eau, on va te l'enfoncer encore plus", assure-t-il. "Il faut penser aux autres joueurs qui sont sur le banc de touche et ne demandent qu'à prendre ta place. Si tu t'avoues vaincu, on te remplacera. C'est un monde de requins".

Une prévention renforcée

Piqsels.com

Même si ce tabou existe toujours dans le sport, de grands progrès ont été faits pour venir à bout de ce mal-être, selon Hugo Cailhol. De nombreuses structures d'accompagnement ont été mises en place et des entraîneurs formés pour détecter et apporter une réponse aux problèmes psychologiques de leur équipe. "Cependant, certains clubs, par manque de moyens, ne bénéficient pas encore d'une prise en charge satisfaisante", souligne le psychologue. Le coach du kick boxeur Wilson Varela, par exemple, remplace un peu "son psy". Il est aussi son confident, son grand-frère et son mentor. Il l'écoute "quand ça ne va pas".

Depuis qu’il a laissé tomber le vélo, Théo Nonnez gère les réseaux sociaux de son ancienne équipe cycliste. Désireux de mettre à profit son expérience, il a l'intention d'animer des conférences et rencontrer de jeunes athlètes à qui il veut faire passer un message. Il aimerait que la prévention soit renforcée au sein des clubs, que l'on puisse discuter ouvertement de ses angoisses sans attendre qu'il ne soit trop tard. "J'aimerais que ces jeunes puissent avoir un suivi psychologique, ce que je n'ai pas eu au début de ma carrière".

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