Nick Suppipat, entrepreneur thaïlandais, investisseur et réfugié politique français. Blade

Il faut vraiment du cran pour devenir entrepreneur.

Mais essayez donc de le devenir dans un pays dont vous ne parlez pas la langue et pendant que vous êtes recherché pour de supposés crimes politiques dans votre pays d'origine.

C'est l'expérience quotidienne de Nopporn "Nick" Suppipat, un riche entrepreneur thaïlandais qui a fui son pays en 2014 après s'être trouvé mêlé à une enquête pour corruption.

Suppipat vit à Paris depuis deux ans comme réfugié politique et a mis un pied dans la grandissante scène tech en France. Il est le principal investisseur de Blade, une entreprise de cloud gaming basée à Paris qui vient de lever 51 millions d'euros dans une levée de fonds à laquelle a participé le co-fondateur de Vente-Privée Michaël Benabou.

Il a parlé à Business Insider de sa participation à la scène tech française, alors qu'il est exilé du pays qui l'a rendu millionaire. 

Suppipat est un homme de 46 ans à l'apparence juvénile. Il a quelques cheveux gris et à l'air étonnamment joyeux pour un homme en fuite.

Être un réfugié politique français est selon lui "presque l'équivalent d'être un citoyen."

"Mais vous ne pouvez pas voter et vous présenter aux élections présidentielles." Se présenterait-il aux présidentielles? "Pas avant que je ne puisse parler français couramment", plaisante-t-il. "Ça ne se présente pas aussi bien que je le voudrais parce que je suis très occupé. Je suis très investi dans Blade."

Suppipat s'est exilé après que des militaires thaïlandais ont essayé de l'arrêter

Les détails du cas de Suppipat sont confus, surtout si vous n'êtes pas familier avec les très sévères lois thaïlandaises de "lèse-majesté" protégeant la monarchie.

Le roi de Thaïlande Maha Vajiralongkorn. Reuters/Chaiwat Subprasom

Selon Forbes, Suppipat était le 31ème homme le plus riche de Thaïlande après avoir fondé une entreprise éolienne locale Wind Energy Holding (WEH). Selon le site de WEH, elle est responsable de 92% de l'énergie éolienne thaïlandaise.

La légende dit que Suppipat était sur le point d'introduire Wind Energy Holdings en Bourse en fin d'année 2014 quand la police thaïlandaise a lancé un mandat d'arrêt contre Suppipat, prétendument pour corruption et insulte à la famille royale thaïlandaise.

Selon un article du Wall Street Journal de l'époque, les problèmes ont commencés avec un prêt contracté par Suppipat auprès d'une entreprise à la fin des années 90 dont il était actionnaire majoritaire. Ses associés ont lancé une action en justice pour détournement de fonds. Suppipat a essayé d'éviter une action en justice en retournant l'argent en versements échelonnés mais un de ses associés a refusé d'abandonner le procès. Nopporn a essayé de s'arranger avec lui en engageant un médiateur pour l'aider à trouver un arrangement. 

C'est là que tout a viré au cauchemar.

Le médiateur, apparemment à l'insu de Nopporn, a engagé trois hommes liés à la famille royale. Ils sont les frères de la femme (désormais séparée) de l'actuel roi de Thaïlande.

L'ancienne princesse Srirasmi Suwadee, l'ex-femme du roi de Thaïlande. Getty

Accusés de se servir de leurs liens à la famille royale pour leur usage personnel, les trois frères furent arrêtés, dans le cadre d'une vague de mesures anti-corruption dans le pays. Nopporn, ayant indirectement signé un contrat avec les trois frères, fut mêlé au scandale. Il s'enfuit en France, sachant que les lois de "lèse-majesté" protégeant la famille royale pouvaient mener à une lourde peine de prison.

Suppipat dit qu'il est innocent, et que son statut de réfugié le prouve

Suppipat nie toutes les accusations. Les militants des droits de l'homme disent que la Thaïlande utilise ses lois pour restreindre la liberté d'expression, et Suppipat se trouve être un défenseur de la démocratie. La Thaïlande est gouvernée par l'armée depuis le coup d'Etat en 2014, la liberté d'expression étant mise à mal depuis cette prise de pouvoir.

Suppipat affirme à Business Insider que le fait que la France lui donne un statut de réfugié prouve son innocence. "Le fait que je reçoive le statut de réfugié politique veut tout dire. Je ne suis pas inquiet. Je suis sûr que les gens ne croient pas à toutes ces accusations venant de la junte militaire."

Pourquoi avoir choisi la France ?

Suppipat décrit la France comme "le plus beau pays au monde" et dit qu'elle a été l'une des premières nations européennes à condamner le coup d'Etat. "Elle a montré sa position dans la défense de la démocratie et de la liberté d'expression. Alors j'étais certain que c'était un pays qui me protègerait. Vous avez un régime où la démocratie et la liberté sont très estimées."

Il ajoute que l'élection du progressif Emmanuel Macron à l'élection présidentielle était comme une "bouffée d'air frais" après le vote du Brexit et l'élection de Donald Trump.

Il dit qu'il n'a pas l'intention de retourner en Thaïlande. Son père vit toujours au pays, mais la majorité de sa famille vit ailleurs. 

De réfugié à investisseur en startup

Pour des raisons légales, Suppipat ne peut dire où se trouve son argent. Ayant fui la Thaïlande, il a été forcé de vendre WEH en 2016, qu'il décrit comme une mauvaise affaire faite avec un autre homme d'affaire influent, Nop Narongdej. "Il m'a arnaqué", dit Suppipat.

Après le rachat, un employé de WEH a démissionné et affirmé que le nouveau propriétaire Narongdej avait détourné les fonds de l'entreprise.

Mais l'investissement de Suppipat dans Blade a été une conséquence positive des problèmes liés à la vente de WEH.

Son avocat dans la transaction, Stéphane Héliot,, a décidé de quitter son poste dans son entreprise de gestion d'actifs et de co-fonder Blade avec Acher Criou et Emmanuel Freund. Suppipat a investi dans Blade dès le premier tour de table puis dans les deux levées de fonds qui ont suivi.

Les employés de Blade. Blade

Blade veut se débarrasser de l'ordinateur physique, offrant un puissant PC dans le cloud pour un abonnement mensuel. Vous vous connectez aux serveurs de Blade avec un ordinateur léger et en théorie les serveurs de Blade s'occupent des rouages informatiques. Le service cible pour l'instant principalement les gamers mais Blade veut s'étendre en dehors de la France, au Royaume Uni et en Allemagne grâce à ses nouveaux financements.

Blade n'est pas la première startup à s'y essayer. OnLive offrait aussi des jeux vidéos en cloud mais a disparu en 2015, faute d'avoir réussi à faire marcher sa technologie. Blade n'essaye pas d'être un remplaçant de OnLive: il démarre avec les gamers mais veut éventuellement cibler le marché B2B. Les critiques disent que le service marche plutôt bien lors des tests mais a des bugs quelquefois. Selon Suppipat, Blade est toujours en train de peaufiner sa technologie mais il n'est pas encore clair comment l'entreprise surmontera l'infrastructure fondamentale et les soucis d'inactivité qui ont fait tomber OnLive.

Suppipat dit qu'il n'est pas particulièrement calé en tech, mais que peu de business angels le sont. Il apprend vite, dit-il, et joue à beaucoup de jeux grâce à Blade.

"Je ne dirai pas que j'étais un gamer hardcore," dit-il. "Je le suis maintenant." A quels jeux joue-t-il ? "Battlefield 1. Et Overwatch. Mais je ne veux pas devenir accro."

Suppipat est très investi dans Blade. Même si il ne siège pas au conseil d'administration, il rend visite à la startup régulièrement en tant que conseiller. Et il ne travaille pas avec d'autres startups, utilisant Blade comme une distraction à ses soucis avec WEH.

Il travaille pourtant en ce moment sur un autre pari risqué, pour repayer sa dette à la France.

"En tant que réfugié — plutôt aisé de surcroît — j'ai un projet peu conventionnel. Je veux lancer une fondation qui aidera les réfugiés à devenir entrepreneurs pour que comme moi, il puissent contribuer à la société française et s'intégrer."

"Je suis très optimiste en ce qui concerne la France, c'est chez moi. Je sens que je dois énormément à la France."

Version originale: Shona Ghosh/Business Insider UK

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