La loi sur l'alimentation a fait gagner 600 M€ aux distributeurs mais 'ni les entreprises de l'alimentation, ni les agriculteurs, n'en ont vu l'ombre d'un centime'

Rayon d'un supermarché Monoprix à Paris. Business Insider France/Elisabeth Hu.

Les industriels sont amers. La loi Egalim, issue des Etats généraux de l'alimentation, avait — entre autres — l'ambition de contenir, voire faire cesser, la guerre des prix à laquelle se livrent avec acharnement les enseignes de la grande distribution. Las, le premier bilan tiré par l'Association nationale des industries alimentaires montre qu'il n'en est rien. Lors de sa conférence de presse économique annuelle ce mercredi 3 avril, l'association dresse un constat sévère du climat des dernières négociations commerciales.

"Les mauvaises pratiques ont persisté et la déception est à la hauteur des espoirs", écrit l'ANIA dans un communiqué. "Depuis 2013, les prix des produits de grande consommation ont baissé de 6,1%", rappelle-t-elle. "Ceci représente 5,5 milliards d'euros détruits sur l'ensemble de la filière."

La loi Egalim devait permettre de mieux rémunérer les producteurs, en s'appuyant notamment sur un relèvement du seuil de revente à perte (SRP) de 10%. Ce mécanisme — non contraignant et très critiqué — a obligé la grande distribution à remonter les prix de certains produits dans l'idée qu'elle retrouve des marges et par ricochet qu'elle pressure moins les filières agricoles. 

L'ANIA évoque le montant de 600 millions d'euros gagnés par les distributeurs suite au relèvement du SRP et dénonce le fait que rien n'est descendu vers les producteurs. 

"Aujourd'hui ni les entreprises de l'alimentation, ni les agriculteurs, n'en ont vu l'ombre d'un centime", a déclaré Richard Girardot, président de l'ANIA. "Nous devons réagir pour sauver le modèle alimentaire français ! Avec la loi Egalim, nous avons enfin les moyens d'arrêter la guerre des prix, de recréer de la valeur et de la répartir jusqu'à l'amont agricole."

Mais "où sont passés les 600 millions d'euros gagnés par les distributeurs suite au relèvement du SRP ?", s'interroge Richard Girardot. 

Pas encore de changement dans les négociations

"Cette année encore, les négociations commerciales continuent d'être centrées uniquement sur le prix", déplore toutefois l'ANIA. "Près de 49% des entreprises ont ainsi signé en déflation. Pour l'ensemble des entreprises, la déflation se chiffre à -0,5% en 2019. La loi doit être appliquée pour mettre de l'ordre dans les relations commerciales, tout au long de la chaîne. Il faut renforcer les contrôles et sanctionner de manière dissuasive".

L'Assemblée nationale s'est d'ailleurs saisie du sujet. Les députés sont en train de mettre sur pied une commission pour enquêter sur les pratiques de la grande distribution dans ses relations commerciales avec ses fournisseurs. La DGCCRF a également certaines pratiques dans le viseur. Dans son dernier rapport annuel, la direction de la répression des fraudes a indiqué que le groupe E.Leclerc est sous le coup d'une sanction potentielle de plus de 100 millions d'euros pour avoir imposé à ses fournisseurs des remises sans contrepartie commerciale. En septembre dernier, c'est Système U qui a été condamné à rendre 77 millions d'euros à des fournisseurs pour leur avoir facturé des services fictifs.

La distribution contre-attaque 

Le constat de l'ANIA n'est pas partagé par tous. En février dernier, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, notait des améliorations dans certaines filières. 

De son coté, la grande distribution se défend : "non seulement, la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) a souligné que cette année, le climat lors des négociations avait été moins tendu, mais sur certains produits agricoles, les prix sont repartis à la hausse" a indiqué Jacques Creyssel, le délégué général de la FCD, la Fédération du commerce et de la distribution, avant le publication de l'ANIA au Parisien.

Puis dans la soirée de mercredi, la FCD a réagi de façon virulente, via son directeur général Jacques Creyssel, qui a rédigé plusieurs tweets de mise au point, dont celui-ci : 

La FCD a également publié un communiqué sur son site :

"La FCD regrette le caractère biaisé et totalement orienté de cette étude, qui est en complète
contradiction avec les déclarations récentes des pouvoirs publics directement en charge des
contrôles, et avec les notes officielles de conjoncture. Le bilan officiel, qui sera fait fin avril
par la Médiation des relations commerciales agricoles, permettra de démentir ces
affirmations totalement déconnectées de la réalité", écrivent les représentants de la grande distribution.

Ils dénoncent une étude "destinée qu'à cacher le manque total de transparence des industriels sur les retours des hausses consenties, vers les producteurs agricoles".

"La FCD appelle à un changement urgent de comportement des représentants des grandes entreprises agroalimentaires multinationales, souvent en position dominante ou de duopoles sur leurs marchés, pour qu'ils privilégient enfin le dialogue et la transparence, conformément à l’esprit et à la lettre des Etats généraux de l'alimentation, à la critique systématique et à l'opacité."

Et ce matin, Jacques Creyssel évoque un bilan "fantaisiste" dressé par l'ANIA :

Premier secteur économique français

"L'agroalimentaire est le premier secteur économique français", rappelle l'ANIA, avec un chiffre d'affaires de 176 milliards d'euros et le premier employeur industriel avec près de 430 000 salariés dans plus de 17 700 entreprises.  

Mais le bilan 2018 du secteur fait état d'une production en baisse de 1,4% (après une hausse de 0,5% en 2017) et un fort décrochage de compétitivité par rapport au reste de l'Europe. 

La valeur ajoutée de l'industrie alimentaire française a ainsi chuté de 14,5% en 10 ans, selon l'ANIA, contre une hausse de 13,7% en moyenne dans la zone euro. 

 

Cet article a été mis à jour jeudi 4 mars 2019, pour prendre en compte la réaction de la Fédération du commerce et de la distribution, mise en cause par l'ANIA.

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