La nouvelle loi de bioéthique laisse le champ libre à la création d'embryons mi-homme mi-animal

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L'Assemblée nationale vote ce mardi 15 octobre 2019 le projet de loi de bioéthique après près de 80 heures de débat sur différents sujets sensibles comme l'ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes. L'article 17 du projet de loi de bioéthique, qui concerne "la possibilité d'utilisation des outils de modification ciblée du génome en recherche fondamentale", a été discuté et adopté en première lecture par les députés le 4 octobre 2019.

La nouvelle loi de bioéthique continue à interdire la modification génétique d'un embryon humain par adjonction de cellules provenant d'animaux, mais laisse la voie libre à l'injection de cellules humaines dans des embryons animaux pour créer ce que l'on appelle souvent des "chimères", des organismes dont les cellules sont issues de plusieurs espèces. La nouvelle loi de bioéthique pourrait donc lever un flou juridique qui existait jusqu'à présent : la loi de bioéthique actuellement en vigueur interdisait les embryons chimériques mais sans spécifier de quel embryon il s'agissait. 

Pour rappel, on appelle embryon, "tout ce qui se passe entre le moment de la fécondation jusqu'à un stade où les ébauches d'organes commencent à apparaître. Même s'il est difficile d'établir une frontière précise entre le stade d'embryon et de foetus, à partir du 15e jour, les premières cellules différenciées, les cellules qui vont donner le cerveau par exemple, commencent à se mettre en place. Avant le 15e jour, on dit qu'il n'y a donc pas de conscience humaine", a précisé à Business Insider France Pierre Savatier, directeur de recherche à l'Inserm à l'Institut cellule souche et cerveau à Bron. 

Les chercheurs lisaient entre les lignes du texte actuellement en vigueur et avaient compris que l'injection de cellules animales dans un embryon humain était interdite, mais que la greffe de cellules humaines sur l'embryon animal était acceptée. Ainsi, des expériences de ce type avaient déjà été pratiquées dans des laboratoires français, d'après Hervé Chneiweiss, président du comité d'éthique de l'Inserm interrogé par Libération. "Dans plusieurs laboratoires français, on a par exemple déjà greffé des cellules tumorales pour tester des cancers chez les animaux", a-t-il précisé. 

Des perspectives de recherche intéressantes

La possibilité de greffer des cellules humaines sur un embryon animal ouvrirait des perspectives de recherche intéressantes, d'après Pierre Savatier : "à court terme, cela nous permettrait de mieux comprendre quel est le potentiel exact de ces cellules souches pluripotentes induites humaines pour des applications médicales". Les cellules souches pluripotentes induites sont des cellules indifférenciées capables de se transformer en cellules de n'importe quel organe du corps humain.

A plus long terme, on peut imaginer que ce type d'expériences pourrait permettre de fabriquer des organes de remplacement pour l'homme dans des animaux. "Si l'on peut transférer un embryon animal dans lequel ont été injectées des cellules souches pluripotentes humaines dans l'utérus d'un porc par exemple, le développement embryonnaire pourrait se poursuivre", a détaillé le chercheur.  

Le but médical semble évident, sachant qu'en 2017, près de 600 patients inscrits sur liste d'attente pour une greffe d'organes sont décédés avant de pouvoir bénéficier d'une transplantation d'organe, selon l'Agence de la biomédecine.

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Actuellement, les embryons chimériques peuvent être conservés en culture seulement dans la limite de 14 jours de développement in vitro et ne peuvent être transférés dans l'utérus d'animaux de laboratoire. Or au-delà de 20 jours, l'embryon animal-humain dégénère en culture, car il ne se trouve pas dans son environnement naturel, autrement dit, dans un utérus.

Dans ce domaine, la loi française reste plus stricte que la législation d'autres pays comme le Japon. Le 24 juillet dernier, le Japon a autorisé pour la première fois un projet de recherche visant à créer des chimères homme-animal mais aussi à les transférer dans l'utérus d'animaux de laboratoire.

Mais des problèmes éthiques à prévoir

L'éventuelle création de chimères homme-animal risque toutefois de poser des problèmes éthiques plus ou moins importants. Selon le spécialiste des cellules souches pluripotentes Pierre Savatier, "si vous injectez des cellules souches pluripotentes humaines dans le cerveau d'un porc et que vous obtenez un porc qui a un cerveau contenant des neurones humains, cela pose un problème considérable." Une note du comité éthique de l'Inserm datant de janvier 2019 indiquait d'ailleurs : "ces chimères devront être assez humaines pour servir de modèle dans la recherche, puis, si tout se passe bien, en thérapeutique, mais pas suffisamment humaines pour relever de la protection qui revient aux êtres humains".

Par ailleurs, le directeur de recherche à l'Inserm à l'Institut cellule souche et cerveau à Bron estime qu'il existe des chimères "socialement plus acceptables" que d'autres. Faire des expériences de ce type chez les souris, les animaux d'élevage déjà impliqués dans la chaîne alimentaire semble plus acceptable qu'avec les singes ou avec des animaux de compagnie comme les chiens et les chats pour lesquels on a des affects. Sans oublier l'intérêt médical de le faire avec certaines espèces plutôt qu'avec d'autres. "Le choix de l'espèce hôte est crucial. L'homme est proche des primates, mais pas du tout de la souris", rappelle Pierre Savatier. 

Il y a aussi la question de l'instrumentalisation des animaux pour développer des organes humains au sein de leurs corps. Un sujet qui pourrait fâcher les associations de défense du bien-être animal. Elles pourraient suivre l'exemple de la fondation Jérôme Lejeune qui a multiplié ces dernières années des actions en justice contre les recherches sur les embryons. "Il faut s'y préparer, c'est tout à fait possible", avance Pierre Savatier. Et d'ajouter : "on doit absolument réfléchir sur ces questions là, car elles soulèvent des problèmes."

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