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Les chauffeurs routiers sont dehors et ils sont parfois traités 'comme des pestiférés'

Les chauffeurs routiers sont dehors et ils sont parfois traités 'comme des pestiférés'
© Getty Images

Comme le transport aérien et ferroviaire, le transport routier subit les conséquences de l'épidémie de Covid-19. Les conditions de travail des routiers sont fortement dégradées en raison de la fermeture de services sur les routes. L'Etat a réagi en appelant les concessionnaires des autoroutes à rouvrir leurs aires de repos et a pris un décret, publié le 24 mars au Journal Officiel, contenant des mesures pour protéger les chauffeurs. L’exécutif a en outre promis aux syndicats qu'il mettrait tout en oeuvre pour que les routiers puissent travailler dans de bonnes conditions.

Chaque camion devra ainsi disposer de gel hydroalcoolique ou d'un point d'eau avec du savon. Les contacts entre travailleurs, notamment lors des chargements de marchandises, seront encadrés pour prévenir une contamination. L'Etat a également affirmé qu'il ferait en sorte que les sanitaires et restaurants restent ouverts sur les aires de repos, et assuré qu'il veillerait à ce que les douches soient gratuites. Une carte interactive de "Bison Futé" indiquant les aires de repos ouverte a également été lancée. Mais pour beaucoup de professionnels et leurs représentants syndicaux, ce n'est pas suffisant. Business Insider France a recueilli les témoignages de plusieurs chauffeurs routiers sur la situation actuelle.

Les syndicats, toujours en colère, poursuivront les négociations avec l'exécutif ce jeudi 26 mars

Au-delà du décret du 24 mars censé améliorer les conditions de travail des routiers, les syndicats sont fortement opposés aux arrêtés pris les 19 et 20 mars par le gouvernement pour autoriser les routiers à rouler davantage. Le premier autorise les véhicules de plus de 7,5 tonnes à circuler le dimanche. Le second prévoit l'augmentation de la durée journalière de conduite, désormais limitée à onze heures par jour, deux fois par semaine. En temps normal, le temps de conduite ne pouvait excéder 9 heures, et pouvait être portée à 10 heures deux fois par semaine.

Suite à l'indignation des représentants des salariés la semaine dernière, une réunion entre l'exécutif et les syndicats de salariés a eu lieu samedi 21 mars. Les mesures annoncées n'ont pas été jugées satisfaisantes par les syndicats. Notamment du côté de la CDFT "Route", premier syndicat du transport routier en France, engagé dans les négociations aux côtés de Force Ouvrière. Contacté par Business Insider France, Patrick Blaise, secrétaire général de l’Union Fédérale Route FGTE CFDT, juge les mesures prises par le gouvernement "loin d'être satisfaisantes".

Notamment quant à l'allongement du temps de conduite autorisé. "Il est hors de question qu'on touche au temps de repos et à la sécurité des salariés", martèle-t-il. Il reconnaît de timides améliorations des conditions de travail des routiers, mais déplore que les chauffeurs soient encore considérés comme des "pestiférés" sur les aires de repos et lieux de chargement, où "des mots sont parfois affichés interdisant aux routiers d'utiliser la machine à café". Il déplore également le manque de stations services ouvertes et de sanitaires.

"Nous avons une conférence téléphonique avec le ministère cet après-midi (jeudi 26 mars, ndlr). On leur fera remonter tout ça. On demande que ceux qui sont au front, les routiers comme les personnels de santé, soient prioritaires." Notamment au supermarché. "Il n'est pas acceptable qu'un routier doive attendre une heure pour acheter une baguette et du jambon dans une supérette", ou encore qu'on "les fasse attendre pour décharger dans les bases alimentaires et les grandes surfaces, où les routiers sont traités comme des pestiférés." En outre, la CFDT demande l'arrêt du transport "non-essentiel".

"On demande des directives très précise de la part de l'Etat, qui a le pouvoir de réquisition et peut faire passer un message aux préfets, notamment pour donner la priorité dans les services à ceux qui sont au front", explique Patrick Blaise, qui considère que plein de choses pourraient être faite pour faciliter leur travail. "Cette fois, si nous ne sommes pas entendus, avec Force Ouvrière, on agira", prévient-il.

Des conditions problématiques sur les aires de repos et lors des chargements/déchargements

Samuel/Fierdetreroutier.com

Patrick Sachot est routier en activité et Secrétaire général du Syndicat des Transports, un petit syndicat de salariés. Le maintien des services sur les aires de repos, "c'est le minimum de bienveillance envers l'humanité", estime-t-il. "Je connais un chauffeur qui a dû s'arrêter chez ses beaux parents pour se laver", raconte-t-il. Il déplore le manque de gel hydroalcoolique et de masques à disposition des chauffeurs. Quant au décret pris par le gouvernement afin de réduire les contacts lors des chargements/déchargements de marchandises, il le considère difficilement réalisable. "Les chauffeurs sont responsables de leurs chargement. Ils sont donc tentés d'entrer dans les entrepôts pour surveiller ce qui s'y passe, même s'ils sont censés rester dehors", explique-t-il.

Le contact avec les entreprises qui emploient les transporteurs s'avère souvent problématique depuis le début de la crise. "Les conditions d'accueil ne sont pas terribles", rapporte Philippe, chauffeur pour une moyenne entreprise de transport et blogueur. "Ces entreprises devraient faire bénéficier les routiers des mêmes précautions que les autres employés. Nous sommes des intervenants extérieurs, donc ils s'en foutent". Force Ouvrière assure dans sa lettre ouverte au gouvernement, publiée vendredi 20 mars, que "plusieurs sites [de chargement] sont contaminés par le Covid-19"...

Dans ces conditions, certains chauffeurs ont décidé de stopper leur activité. C'est notamment le cas de Pierre, qui était sur les routes lors de la première semaine de confinement en France. A 55 ans, il s'est porté volontaire auprès de son employeur pour cesser son activité. Il a constaté que son "confort n'était plus assuré". "Les restaurants et les sanitaires sont souvent fermés. A Strasbourg, proche de la frontière, c’était le bazar à cause des contrôles de police. J'ai été obligé de me garer 'à l'arrache' pour la nuit..." Il assure toutefois comprendre les difficultés de l'Etat à répondre aux besoins des routiers. "Il faudrait que les services rouvrent. Mais je comprends la situation. C'est compliqué pour tout le monde".

Idem pour Julien, qui a pris les 14 jours d'arrêt maladie autorisés pour garder ses enfants, alors que sa femme continue de travailler. Il roulait principalement en Allemagne et en Suisse, pour des marchandises industrielles, non-essentielles. Dans son entreprise, il est le seul à s'être arrêté, alors que ses collègues passent à Mulhouse "deux à quatre fois par semaine". Aujourd'hui fiévreux, il considère que le transport de marchandises non-essentielles devrait stopper pour protéger les chauffeurs.

Certains chauffeurs préfèrent relativiser

Samuel/fierdetreroutier.com

Philippe rappelle que le problème des infrastructures ne date pas de la crise du Covid-19 : "On a un problème de sanitaires en France. Idem en Angleterre. Les aires de repos et les douches sont saturées. Je préférerais qu'elles soient payantes, comme en Allemagne. Au moins elles y sont propres. Ça devrait faire partie de la 'sécurité routière'".

Et tous les routiers avec lesquelles nous avons échangé relativisent leur situation par rapport à celle des soignants ou des employés de supermarché. Certains se considèrent même privilégiés. Philippe se dit "chanceux dans ce malheur". Contacté alors qu'il revenait d'Italie avec une cargaison de pâtes pour la France, il ne se "sent pas en danger" sur les routes d'Europe. "J'ai la chance de pouvoir sortir. J'ai seulement de la peine pour ma femme, confinée".

Quant à Samuel, artisan transporteur, il préfère voir le bon côté des choses : "Il y a moins de trafic en France, avec peu de voitures. Je sais, c'est égoïste... mais c'est appréciable. On se croirait dans les années 1990." Il applique les "gestes barrières" lorsqu'il croise l'une des "4 à 5" personnes qu'il rencontre par jour.

Quant aux syndicats d'employeurs, ils se montrent les plus optimistes. Jean-Claude Limousin, délégué régional du syndicat d'employeur FNTR Pays de la Loire, estime que les demandes de meilleures conditions sanitaires sur les autoroutes ont été "relativement bien relayées" par le gouvernement. Il se félicite en outre de "la solidarité organisée par la profession sur les réseaux sociaux". Quant au décret censé faire appliqué les gestes barrières à tous les chargeurs de camion, il attend de voir son application.

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