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'Les produits bio ne sont pas forcément naturels ou écologiques' : un cadre dénonce les impostures du secteur


Christophe Brusset dénonce les "imposteurs du bio" dans son nouveau livre sorti en octobre 2020. © Raquel Martínez/Unsplash

La consommation de produits bio explose en France : en 20 ans, les ventes ont été multipliées par dix. Le marché du bio représentait ainsi 11 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2019, selon une étude Xerfi, soit 5% de la consommation alimentaire totale des ménages. Et ces chiffres ne font que croître. Après une hausse de +15,7% en 2018, le marché du bio a encore progressé de +14% en 2019. Une croissance folle qui aiguise les appétits des acteurs de l'agroalimentaire. Si l'appétence est plus que jamais là pour le consommateur, tout est-il pour autant vert au royaume du bio ?

Christophe Brusset, cadre dans l'agroalimentaire depuis 27 ans et désormais en charge de l'achat de produits pour les animaux, a choisi de dénoncer les dérives du bio dans un livre paru en octobre 2020, intitulé "Les imposteurs du bio". Il n'en est à son coup d'essai. Dans deux précédents ouvrages, ce repenti du 'food-business' dénonçait déjà les limites et les arnaques institutionnalisées de l'industrie agroalimentaire, notamment sur la qualité des produits vendus. Consommateur de bio depuis de nombreuses années, Christophe Brusset a voulu expliquer qu'il ne faut pas forcément "acheter les yeux fermés" les produits bio et que la prudence s'impose pour "savoir déchiffrer ce que cachent les belles étiquettes vertes".

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Dans son ouvrage, il a souhaité "pointer du doigt ceux qui ont perçu dans le bio rien d'autre qu'un nouveau marché florissant, une façon de faire du profit en surfant sur une tendance", ceux qu'ils nomment donc les "imposteurs du bio". Nous l'avons interviewé à l'occasion de la sortie de son livre :

Business Insider France : C'est quoi le problème aujourd'hui avec le bio ?

Christophe Brusset : En fait il n'y pas un seul problème, mais il y a beaucoup de problèmes avec le bio. Aujourd'hui, les règlements européens ne définissent pas correctement un produit bio. On fait référence au naturel, on fait référence à l'écologique alors qu'en fait les produits bio ne sont pas forcément naturels, ni forcément écologiques. On a par exemple beaucoup de produits qui sont importés avec un bilan carbone catastrophique. On a aussi un problème de fraudes, on a des fraudes absolument massives dans le bio qu'on n'arrive pourtant pas forcément à identifier. On a un problème dans le suivi et le contrôle. On un problème dans les prix, dans la distribution des marges. Le bio est aujourd'hui beaucoup trop cher pour les consommateurs. On a des problèmes de disponibilités, on a des problèmes de rémunération des producteurs. On a toute une flopée de problèmes.

Existe-t-il beaucoup de fraudes avec les produits bio ?

C'est extrêmement difficile de dire quel est le pourcentage de fraudes en bio. Déjà car il n'y a aucun moyen de savoir si un produit est bio ou pas, on se réfère seulement à un certificat qui est donné par un organisme certificateur. Beaucoup de gens vont vous dire "oui mais si le produit n'a pas de pesticides, il est bio". C'est complètement faux. Sur la moitié des produits conventionnels, on ne retrouve pas de pesticides. Donc il n'y a pas moyen de différencier un produit conventionnel traité d'un produit biologique.

Comment est-ce qu'on peut savoir s'il y a des fraudes ou pas ? D'une part, il y a quand même des gens qui se font attraper, donc on voit par les affaires qui sortent qu'il y a beaucoup de fraudes. On s'aperçoit qu'il y a beaucoup plus de gens qui se font attraper aux États-Unis, par exemple, qu'en Europe. Ça laisse à supposer qu'il y a beaucoup plus de contrôles rigoureux aux États-Unis et de vraies enquêtes. D'autre part, on sait qu'il y a des pays qui sont des plaques tournantes du trafic bio, par exemple la Turquie, les Émirats Arabes Unis, certains pays de l'Est. La Commission européenne reconnaît elle-même qu'il y a des contrôles insuffisants, qu'il y a des organismes certificateurs qui ne jouent pas le jeu. Il y a même eu récemment un organisme certificateur qui a été sanctionné, notamment pour ces pays-là. Donc on sait qu'il y a des fraudes, on sait qu'il y a beaucoup de produits qui ne sont pas véritablement bio. On sait qu'il y a des origines qui ne jouent pas le jeu, notamment la Chine. Mais c'est extrêmement difficile de savoir combien et de mesurer.

Peut-on alors se fier aux labels pour les produits bio ?

C'est une question assez compliquée car plusieurs labels cohabitent. On a d'une part les labels officiels, l'Eurofeuille, le logo officiel européen qui est valable dans toute l'Europe et qui indique que le produit répond au cahier des charges européen. Et en France on a le label AB qui est un copier-coller mais uniquement valable en France. C'est le niveau minimum du bio. Ensuite, vous avez des labels privés qui souvent sont plus exigeants que le label européen et on arrive à des produits de meilleure qualité en général. Donc si vous avez le choix entre un produit labellisé Eurofeuille et un produit labellisé Eurofeuille plus par exemple Demeter, Bio Cohérence, Bio Suisse, etc., vous avez tout intérêt à privilégier un label privé qui, en général, va au-delà des exigences minimales réglementaires.

Les contrôles sont-ils fiables dans le secteur du bio ?

C'est là aussi compliqué puisqu'on n'a pas en Europe un système harmonisé. Donc en général, par pays, vous avez un organisme qui est chargé de réguler les contrôles : en France par exemple c'est l'INAO, et vous avez une dizaine d'organismes certificateurs qui sont chargés de certifier les opérateurs, de les contrôler et éventuellement de les sanctionner. Le souci que moi j'y vois c'est que d'une part on a privatisé ce système de vérification et de contrôle, que d'autre part, les contrôles des organismes sont beaucoup trop légers. On s'aperçoit en plus que quand il y a des manquements, les sanctions sont inexistantes ou sont extrêmement faibles. On s'aperçoit que le nombre de contrôles est totalement insuffisant puisque les agents sont contrôlés une fois par an, voire deux fois par an dans le meilleur des cas. Les opérateurs sont en plus la plupart du temps informés à l'avance de ces contrôles, donc il n'y a pas vraiment de surprise. On arrive au final à un bio qui est bien trop peu sécurisé pour les consommateurs.

Un tiers des produits bio consommés en France proviennent de l'importation. Les produits bio importés sont-ils de moins bonne qualité que les produits bio locaux ?

Pour des produits importés de pays proches, par exemple d'Europe du Nord ou de pays comme l'Autriche, la Suisse, etc. je n'ai pas beaucoup d'inquiétudes. Par contre, pour des produits importés de pays d'Europe du Sud, je pense à l'Italie ou à l'Espagne, là on sait effectivement que de véritables mafias se sont mises en place puisque le bio est très rémunérateur. Il y a beaucoup d'argent à faire si on arrive à labelliser bio des produits qui ne le sont pas. Sur des pays comme l'Italie, on a eu de très gros scandales et de très grosses fraudes sur les produits bio.

Sur des pays comme l'Inde ou la Chine, oui, je n'ai clairement aucune confiance. Ce sont des pays que je connais très bien, j'importe d'Inde et de Chine depuis des dizaines d'années, je vais régulièrement dans ces pays, je connais la façon de faire de ces pays, je connais la corruption galopante. J'ai moi-même discuté avec des producteurs chinois de produits bio et je sais très bien que leurs produits, très souvent, la plupart du temps, ne sont pas bio. Donc j'ai aucune confiance dans les produits importés de pays comme l'Inde ou la Chine.

Pourquoi les produits bio sont-ils si chers ?

Les produits bio sont chers pour deux raisons. Il y a d'abord une raison intrinsèque à la production bio, c'est-à-dire que ça coûte plus cher de faire du bio. Les rendements sont plus faibles, c'est plus gourmand en main d'œuvre, les produits de traitement biologique sont plus onéreux, les résultats sont souvent plus faibles car les traitements biologiques sont souvent moins efficaces qu'un traitement chimique. Donc produire du bio coûte plus cher. Seulement, dans l'esprit des consommateurs, ce "plus cher" n'est pas clairement identifié : est-ce que c'est 20%, 30% ou 50% plus cher ? On ne le sait pas vraiment. L'enquête que j'ai faite montre qu'en moyenne, même si ça dépend des zones climatiques, des cultures, des produits, un produit bio coûte 20 à 30% plus cher à produire.

Mais en plus de ça, vous avez souvent, et ça ce sont des organismes comme Que choisir ou 60 Millions de consommateurs qui l'ont prouvé, des marges absolument scandaleuses qui sont prises par la grande distribution. Donc non seulement les produits sont plus chers à fabriquer, mais en plus, les marges qui sont appliquées par les intervenants sont beaucoup plus élevées. On a une "sur-marge" sur le bio, ce qui fait qu'au final les produits bio sont souvent inaccessibles pour les consommateurs normaux.

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Est-ce que, pour vous, les produits bio sont meilleurs pour la santé ?

Sous réserve que les produits soient véritablement bio, oui. Puisque ce sont des produits qui sont fabriqués avec des méthodes qui utilisent moins de pesticides, moins d'engrais de synthèse. Donc ce sont des produits qui sont par eux-mêmes moins nocifs, puisqu'ils contiennent moins de résidus chimiques, et aussi qui pollueront moins l'environnement. Donc effectivement, consommer du bio, sous réserve qu'il soit véritablement bio, c'est mieux que les produits conventionnels. Sans aucun doute.

Est-ce vrai que l'on peut trouver des traces de pesticides dans certains produits bio ?

Oui, on peut trouver des traces de pesticides et on peut aussi trouver beaucoup d'autres polluants. Je sais que des associations de consommateurs, comme l'UFC Que choisir ou 60 Millions de consommateurs, avaient trouvé du PCB, de la dioxine, etc. Il est vrai que pour certains produits bio, où notamment on privilégie l'élevage en plein air et la nourriture des animaux avec les produits de la ferme, on peut avoir ingestion par ces animaux de polluants dans l'environnement. Donc effectivement, les produits bio peuvent être, dans certains cas, plus contaminés, si les sols sont eux-mêmes contaminés ou si les produits sont fait dans une région polluée.

Les produits bio contiennent-ils des additifs ?

Dans les produits bio, on utilise aussi des additifs, on a une cinquantaine d'additifs autorisés - notamment les nitrates et nitrites qu'on trouve dans les charcuteries. Mais c'est à relativiser car si on compare avec les produits conventionnels, là on est à 400 additifs et 400 auxiliaires technologiques. Donc on a beaucoup beaucoup moins de produits autorisés, et les produits autorisés sont parmi les moins nocifs.

C'est quoi alors la solution pour le bio ?

Il faut voir le verre à moitié plein, c'est-à-dire qu'aujourd'hui c'est déjà bien d'avoir une réglementation officielle, d'avoir un système de contrôles et d'avoir un plus et un mieux par rapport aux produits conventionnels. C'est une base, c'est une bonne base, mais c'est simplement une base. Pour moi, il faut aller beaucoup plus loin. Je pense qu'on devrait déjà mettre plus de public dans les contrôles, c'est-à-dire ne pas laisser les clés de la boutique à des sociétés dont l'intérêt est de développer le marché à outrance et de faciliter les échanges. On devrait aussi mettre en avant la sécurité et la qualité des produits. Sécuriser la filière. Il faudrait mettre en place des contrôles beaucoup plus fréquents, des contrôles surprise. Il faudrait qu'on développe des méthodes d'analyse modernes, notamment l'analyse utopique de l'azote, pour vérifier qu'on n'ait pas l'utilisation d'engrais de synthèse. Et il faudrait aussi avoir des sanctions réellement dissuasives pour les fraudeurs. Et rien qu'en mettant en place ces quelques mesures, on arriverait grandement à sécuriser la filière bio.

Est-ce qu'à terme le bio permettra de nourrir tout le monde ?

On peut espérer que si demain la grande distribution accepte de prendre le même niveau de marge sur les produits bio que sur les produits conventionnels, on ait des produits bio qui soient moins chers qu'aujourd'hui. Pour autant, je ne crois pas qu'on puisse arriver à avoir des produits biologiques qui soient au même prix que les conventionnels. Les produits bio coûteront à mon sens toujours un peu plus cher que les produits conventionnels. Ceci dit, on est sur un produit de meilleure qualité. Et malgré tout, pour les produits alimentaires comme pour le reste, la qualité coûte plus cher.

Quels conseils donneriez-vous aux consommateurs pour acheter des produits bio en confiance ?

Déjà, il faut aller vers les produits bio. Et prendre des produits avec le label Eurofeuille. Si on peut se le permettre, des produits avec aussi un label privé plus exigeant. Ensuite, éviter les produits importés, surtout de pays comme la Chine ou l'Inde, ne serait-ce que pour le bilan carbone. On peut essayer aussi de trouver des produits en circuits courts, essayer au maximum de se rapprocher des producteurs pour avoir moins d'intermédiaires. On peut aussi supprimer certains produits très transformés, je pense par exemple aux sodas, aux biscuits, aux snacks etc. Même s'ils sont bio, ils ne sont pas bons pour la santé. On peut effectivement aussi consommer des produits plus bruts et les cuisiner plutôt qu'acheter des plats préparés, des soupes toutes faites. On peut enfin prendre des produits de saison et accepter de ne pas consommer de fraises ou de cerises en hiver. Donc il y a quand même beaucoup de paramètres sur lesquels on peut jouer.

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