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Luc Julia, co-créateur de Siri : 'L'intelligence artificielle n'est rien d'autre qu'un marteau'

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Luc Julia, co-créateur de Siri : 'L'intelligence artificielle n'est rien d'autre qu'un marteau'
Luc Julia, vice-président de l'innovation et directeur de la technologie de Samsung Electronics. © Copyright 2020 MCJNLJ

L'application française de traçage numérique StopCovid est disponible sur les iPhone et smartphones fonctionnant sous Android depuis le 2 juin. A renfort d'opérations de communication et d'interviews dans les médias, Cédric O a tout fait pour que la population française, mais surtout les jeunes urbains, s'en empare. Après cinq jours, le secrétaire d’Etat au numérique a annoncé en grande pompe qu'elle avait été activée 1 million de fois, sans que l'on sache vraiment ce que ce nombre signifie. En tout cas, une chose est certaine, ça ne veut pas dire que l'app est active en permanence sur un million de smartphones. Le 5 juin, il n’y avait d'ailleurs que 300 000 utilisateurs actifs ont d'ailleurs fait remarquer certains spécialistes.

Poussée par le gouvernement, StopCovid a été créée par un consortium public-privé, mené par l’Inria. Entreprise sud-coréenne, Samsung ne fait pas partie des contributeurs. Ce qui n'a pas empêché son vice-président de l’innovation, le Français Luc Julia, de travailler avec plusieurs confrères et spécialistes du numérique sur un autre protocole non retenu par Inria, qui a fait le choix du Bluetooth et d’une approche centralisée. Diplômé de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris) en mathématiques et en informatique et titulaire d’un doctorat en informatique de l’École Nationale Supérieure des Télécommunications de Paris, Luc Julia est l’un des experts les plus reconnus au monde en intelligence artificielle. Directeur de la technologie au sein de Samsung Electronics, à Menlo Park en Californie, ce Français de 54 ans a rejoint le grand rival d’Apple après avoir co-crée Siri, l’assistant intelligent de la marque à la pomme. Il a quitté l'entreprise en 2012 pour divergences de vues.

Business Insider France l'a interrogé à deux reprises au cours de l’année écoulée. Connu pour son franc-parler, l’auteur de “L’intelligence artificielle n’existe pas”, et l'un des instigateurs du laboratoire d'intelligence artificielle de Samsung à Paris, nous a donné son avis sur les applications de traçage pour endiguer les épidémies et nous expliqué pourquoi l’intelligence artificielle est un simple outil, qui dépend uniquement de ce qu'en font les hommes.

Business Insider France : Que pensez-vous des applications de traçage du Covid-19, à l'image de StopCovid en France?

Au-delà de la complexité et de la diversité des solutions techniques qui peuvent amener à nous poser des questions éthiques, en particulier autour de la vie privée, l’expérience montre que ces applications n’ont pas trop de succès lorsqu'elles sont facultatives. Le champion du monde est aujourd’hui l'Islande avec 38% de sa population qui a installé l’application alors que les épidémiologistes estiment qu'il faut atteindre un taux de pénétration de 60 % pour que ces solutions soient efficaces.

Peut-on prédire une épidémie avec l'intelligence artificielle?

Je n'en sais rien. Mais si on récupère les bonnes données au bon endroit, il est possible de faire quelque chose dans ce sens là. L'expérience va être intéressante au niveau scientifique. Elle pourrait montrer ce que l'intelligence artificielle peut apporter concrètement et qu'elle n'est pas le diable.

La santé est devenu un secteur clé pour les géants de la tech, américains mais aussi asiatiques. Ils y dépensent des milliards. Google va collecter des millions de données de santé de patients américains sans leur consentement, avec l’idée à terme de dessiner une carte de la santé humaine. Pourquoi fait-il partie des domaines les plus bouleversés par la technologie de l'IA ? Faut-il en avoir peur ?

Si on peut utiliser l'IA pour sauver des vies alors je dis oui. Il y a un domaine encore sous-exploité, c'est l'ADN. Ce sont des pures statistiques sur des millions de combinaisons. C'est purement de l'IA. C'est un terrain de jeu extraordinaire. Sur le cancer, on va pouvoir trouver beaucoup plus de choses en amont. Ça va nous ouvrir des portes fantastiques mais il faut faire attention à ne pas permettre à des gens de l'utiliser de façon malveillante. C'est à nous d'être responsables. L'IA est un simple outil. Et comme tous les outils, l'IA ne nous apportera rien toute seule. Prenons l'analogie du marteau. C'est un outil super jusqu’à ce qu'on l’utilise pour frapper quelqu'un. L'IA, c'est pareil : ce n'est pas autre chose qu'un marteau. Ça dépend ce qu'on en fait.

A terme, est-ce que cela signifie que nos profils médicaux seront monnayables ?

Si ce sont mes datas, si je peux les monnayer, c'est très bien. Moi, j'ai décidé d'être prêt à partager mes données de santé si ça pouvait aider d’autres personnes car je suis informé de ce que je partage. Je ne le fais pas encore car ça ne m'intéresse pas. Mais tout ça se fait à travers la réglementation. A ce titre, le RGPD (Règlement général sur la protection des données) a éduqué des personnes qui ne savaient pas que des datas s'envolaient quelque part. Ceux qui n'ont pas trouvé ça utile, ce sont ceux qui veulent voler ces datas.

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'La France a un problème de marché en IA'

Emmanuel Macron désire que la France devienne une championne de l'intelligence artificielle. Les scientifiques et les compétences existent, mais la France demeure à date loin derrière les Etats-Unis et la Chine. Que lui manque-t-il ?

Si on parle de science elle-même, nous sommes toujours les meilleurs. L'intelligence artificielle, ce n'est pas autre chose que des mathématiques, des statistiques. Or, il se trouve que depuis 300 ans nous sommes des leaders en mathématiques. Regardons les gens qui dirigent l'IA dans la Silicon Valley : ce ne sont que des Français. En revanche, nous avons un problème de marché. Nous sommes moins une nation d'entrepreneurs, même si on l'a été. Depuis 2012-2013, je considère qu'on recommence à revenir sur la carte du monde, grâce à la FrenchTech et Fleur Pellerin. Ça prend du temps, mais nos startups commencent à émerger. Le problème, c'est ensuite de faire des scale up (ndlr, statut de post startup) afin d'être vus, identifiés.

Mon analyse personnelle, qui voit ça de loin, c’est qu’on a l'impression que les entreprises dominantes du secteur sont chinoises et américaines. Mais c'est parce qu'elles ont des marchés respectifs de 1,3 milliard et 400 millions de personnes. L’Europe n'a pas de marché commun. On s'est occupé des tomates mais pas de la réglementation du numérique. Résultat, pour prendre l'exemple d’un éditeur de logiciel, il est à chaque fois confronté à des lois locales contraignantes.

La fuite des cerveaux n'est donc plus un problème ?

C'était un problème il y a 25 ans quand je suis parti. On en avait marre, on ne pouvait pas entreprendre. Aujourd'hui, ce n’est plus un problème parce qu’il y a un espoir avec ces jeunes qui créent des entreprises. Ce sont des bons signaux. Demandez aux gens de l’ENS il y a dix ans, pas un seul ne voulait monter une entreprise. BlaBlaCar, c'est un mec de l’ENS (ndlr, Frédéric Mazzella) qui l'a créé. Aujourd'hui, la fuite est économique avec des départs d'entreprises en raison de cette absence de marché.

Certains observateurs disent que l'IA va créer une fracture sociale. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Je ne suis pas d’accord, car je suis optimiste. Mais il ne faut pas se voiler la face. Le but des IA, c'est de remplacer nos tâches fastidieuses. A un temps T, il y a un problème car ceux qui seront remplacés, ils le sentent. Forcément, ça créé des fractures. Il y a deux types de fractures sociales : une liée à l’emploi et l'autre à l'accès à la technologie. Je suis optimiste car l'humanité, comme lors de la révolution industrielle, a su s'adapter. Les canuts ont su inventer des nouveaux métiers. Il faut voir les problèmes arriver pour diminuer ces problèmes et être prêts. Les nouvelles générations font plusieurs métiers. Il faut être malléable intellectuellement, être prêt à faire des nouvelles choses. On ne connaît pas 90% des métiers de 2025, selon plusieurs études. Or, 2025, c'est demain. La technologie pousse à devenir malléable.

'Des métiers seront remplacés, d'autres vont être augmentés'

Avec l'IA, faut-il donc s'attendre à ce que ces changements aillent encore plus vite?

C’est évident. On va avoir des métiers de plus en plus remplacés. Mais pour certains, ils ne seront pas remplacés. Ils vont être augmentés. On va être meilleur. Prenons les radiologues. Effectivement, les machines voient mieux, mais ça leur permet de se concentrer sur les cas intéressants. Pour le radiologue lui-même, il va être encore plus utile sur les cas plus compliqués. Il va pouvoir les gérer d’une manière plus humaine en passant plus de temps sur des cas compliqués. Il va trouver d'autres facteurs. Il y aura des problèmes pour certaines personnes mais je suis optimiste. Il faut arrêter de raconter des conneries. C’est plus facile d’expliquer l'IA par la peur. Il faut arrêter de donner la parole à des gens qui ne sont pas spécialistes de l'IA.

Vous pensez à Laurent Alexandre ?

Evidemment. C’est un excellent urologue. Bravo (Il tape dans ses mains, ndlr). Mais il est U-R-O-L-O-G-U-E ! Moi je ne parle pas d'urologie. Il dit ce qu'il veut mais il dit des conneries car il vend des bouquins... Yann Le Cun [responsable de la recherche en IA chez Facebook, ndlr], moi ou d’autres spécialistes, qui font ça depuis 30 ans, on ne dit pas ça. On dit qu'il y a de l'espoir. De toute façon, on maîtrise l'IA. C’est nous qui l'avons faite, elle est sous notre contrôle. Après, on peut tout lâcher mais c'est faire un effort à l’inverse de l'effort intellectuel.

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'Je suis déçu du chemin pris par Siri'

Dans votre livre, "L'intelligence artificielle n'existe pas", vous écrivez que "le nombre croissant d'acquisitions montre peut-être un changement et peut-être qu'Apple va de nouveau se mettre à innover". Vous qui avez co-crée Siri, estimez-vous qu'Apple n'innove pas assez, pas du tout ou plus du tout selon vous ?

Je ne vais pas parler d'Apple pour parler d'Apple, mais les grosses boîtes n'innovent pas en général. C’est la vérité. L'innovation des grande entreprises se fait par l'acquisition de startups. Il y a des rares exceptions liées aux hommes. Ainsi, l'Apple de Steve Jobs était innovant. Steve Jobs était une brute de l’innovation. C'était un visionnaire sur la manière dont les gens devaient utiliser les choses; il était quelque part un dictateur sur ces sujets. Il imposait une vision qui paraissait évidente tellement elle était bonne.

Dans ce cas, Samsung n'innove pas ? C'est un grand groupe dans lequel vous êtes chargé de l'innovation...

Ça, je ne peux pas vous dire. C'est compliqué. Et je ne parle pas de Samsung en particulier. Ce que je peux dire, c'est que dans un grand groupe, on est parfois dans un confort tel qu'on croit qu'on n'a pas besoin d'innover car on regarde à un à deux ans, et pas à cinq ans. C'est le problème.

Steve Jobs en 2010 avec l'iPhone 4. "C'était était une brute de l’innovation', dit Luc Julia. David Paul Morris/Bloomberg via Getty Images

Est-ce que Siri a pris le chemin que vous imaginiez ?

Je suis déçu. C'est pour ça que j’ai quitté Apple (en 2012, ndlr). Les héritiers de Steve Jobs ne sont pas les héritiers de Steve Jobs. Ils n'ont pas compris. Scott Forstall (senior vice-Président d'iOS de 2007 à 2012, ndlr) ne comprenait rien à l’innovation, à CETTE innovation là. On a été mis dans un carcan pour développer Siri. On a eu 300 millions d’utilisateurs, ce n'est pas trop mal, mais on n'a pas suivi la route technologique qu'on aurait dû suivre. Et très vite, en 2013, ceux qui ont suivi la technologie comme elle devait l’être — Amazon et Google — sont passés au deep learning avec des techniques de reconnaissance et de langage naturel bien meilleures que celles de Siri. Par manque de vision, Apple n'a pas pu faire ça.

En 2020, si Siri était le meilleur, quel type d'assistant serait-il ?

Il serait un assistant beaucoup plus flexible, plus moderne. En 1997, le Siri original était un Siri de recherche qu'on ne pouvait pas déployer largement. Il avait 35 services. Celui de 2011 avait cinq services. Le Siri de 2019 a six services. Le Siri de 2020 devrait avoir au moins 35 services. Alexa et Google Home en ont au moins une dizaine.

Qu'entendez-vous par le mot services?

Je parle de domaines particuliers. Amazon est ainsi très bon sur la maison connectée, car il a un écosystème de plusieurs milliers de skills reliés à l'enceinte connectée. Google Home est très fort sur la recherche. Ces deux entreprises ont un éventail de services beaucoup plus large que Siri, qui est fort sur les dossiers locaux du téléphone. Mais on le faisait déjà à mon époque.

'Je déteste le téléphone. C'est un outil insupportable'

Quelles sont vos applis préférées et celles dont il faut se méfier ?

Je n'utilise pas le téléphone. Je déteste le téléphone. Je ne réponds jamais. C’est un outil insupportable, du point de vue ergonomique. Une montre, les lunettes sont naturels pour remplacer le téléphone.

Quel objet technologique utilisez-vous alors?

J’ai plein de technologie... sur moi. D'une autre manière que par le téléphone. Mes chaussures sont connectées. Je fais de la reconnaissance vocale ambiante chez moi. Il y en a un peu partout. J’ai une maison incroyable. Ça rend des services qui sont les miens, ça s’adapte.

Vous pouvez nous donner un exemple ?

Un truc tout simple, quand on s'assoit dans le canapé devant la télévision, elle s'allume. Quand c’est moi, c'est France 24. Ma femme, c'est CNN. Si on s'assoit tous les deux en même temps, la télévision va demander quelle chaîne on désire.

Comment vous voyez l’homme de demain ? Entouré par les robots de Boston Dynamics, sans smartphone ? Quel produit remplacera le smartphone dans notre quotidien ?

L’homme de demain je l’imagine complètement ambiant. Tout sera autour de nous à disposition. Selon nos choix. La technologie sera invisible. On pourra décider d'être a-technologique ou hyper technologique. Les interfaces peuvent être très sobres. Toujours autour de moi. Sur moi. La vraie interface ultime, c’est celle que j’ai entre les mains. Le vocal, c'est pas mal. L'audio n'est pas suffisant. La panacée, c’est le multimodal. On pourra de plus en plus capturer les signaux avec l'IA : la façon de crier, de faire passer l'émotion.

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