Rachat de Nice-Matin : Xavier Niel dit qu'il va prendre le contrôle 'incontestable' mais on se demande ce qu'il vient faire dans cette galère

Xavier Niel avec sa  compagne Delphine Arnault lors d'un défile Dior Homme à Paris, le 21 juin 2019.  Le fondateur d'Iliad, propriétaire du Monde, est attendu par les salariés de Nice-Matin pour connaître l'avenir de leur groupe. REUTERS/Charles Platiau

"Mais qu'est-ce que vient faire Xavier Niel dans cette pétaudière ? C'est un mystère." Cette phrase d'un bon connaisseur du milliardaire français, pour avoir déjà travaillé avec lui sur des dossiers dans les médias, résume assez bien la situation actuelle du groupe Nice-Matin et son corolaire, la présence surprise du patron de Free dans ce dossier. On vous résume rapidement l'histoire. Un journal exsangue économiquement, avec des ventes en baisse continue, dont l'un des actionnaires — la société belge Nethys — a trouvé un accord pour céder ses parts (34%) à Xavier Niel. Au capital, il rejoint les 421 salariés actionnaires majoritaires (66%) de Nice-Matin, à travers une société coopérative d'intérêt collectif (SCIC)A la faveur d'un pacte d'actionnaires datant de 2014, le co-propriétaire du Monde pourrait prendre le contrôle total du groupe de presse en 2020.

Dans une lettre envoyée ce midi 17 juillet 2019 à la rédaction, et que Business Insider France a pu consulter, Xavier Niel dit qu'il va prendre "de manière incontestable le contrôle du Groupe". Il siégera lui même au conseil d'administration. Une mise au point alors que la reprise s'embourbe depuis des jours et l'intervention d'un autre milliardaire — Iskandar Safa. A la faveur d'une alliance avec… la CGT, le franco-libanais Iskandar Safa, propriétaire de l’hebdomadaire de l'ultra-droite Valeurs Actuelles (groupe Valmonde), travaille depuis des mois à une offre avec le PDG de Nice-Matin, Jean-Marc Pastorino, ancien cadre technique et délégué syndical de la CGT. Résultat, lors d'une assemblée générale extraordinaire et malgré l'annonce officielle du rachat des parts de Nethys par Xavier Niel, Iskandar Safa a reçu vendredi 12 juillet le soutien de la majorité des salariés (60%) pour la reprise de Nice-Matin. 

"C'est un vrai merdier"

Mais Iskandar Safa a contre lui la rédaction qui a voté à 94% pour l'offre de Xavier Niel.  Les journalistes sont effrayés par la synergie des contenus avec le groupe Valmonde dont le lectorat est proche sur certains sujets de celui de Nice-Matin estime Iskandar Safa. Résultat, Nice-Matin est aujourd'hui une entreprise où règne un climat délétère opposant les journalistes au reste du personnel, allant jusqu’à des menaces physiques. "C'est un vrai merdier", nous confie un membre de la rédaction.

L'avenir de l'éditeur du quotidien régional éponyme, mais aussi de Var-Matin et Monaco-Matin, est donc très incertain. Les 650 salariés en équivalent temps plein ne savent toujours pas qui sera leur propriétaire et si leur journal va survivre à une possible bataille judiciaire. Leur crainte ? Le risque de mise en redressement du groupe de presse et ses éventuels difficultés à payer les dépenses courantes dont les salaires — ce qu'assurait Nethys jusque-là. Iskandar Safa s'est engagé à assurer le paiement d'une éventuelle procédure judiciaire.

Face à cette situation, Xavier Niel a donc une partie de la réponse entre ses mains. Et la rédaction, favorable à son arrivée, lui lançait un appel auquel il a répondu aujourd'hui: "Il y a une réelle attente pour que Xavier Niel prenne la parole. On attend qu'il s'exprime", avance Romain Maksymowycz, délégué syndical SNJ et journaliste, interrogé mardi 16 juillet par Business Insider France. Mais ce n'est pas certain qu'il ait un intérêt à se dévoiler.

Pourquoi Nice-Matin ?

Le fondateur et vice-président du groupe Iliad, maison-mère de Free, est venu deux fois à Nice cette année. Le 8 juillet dernier, il a expliqué devant les délégués du personnel qu'il était attaché au pluralisme des médias et qu'il investissait pour assurer l'indépendance éditoriale du titre qu'il connaît depuis son enfance et ses vacances à Menton... Une phrase qui vaut ce qu'elle vaut. "Depuis neuf ans au Monde, il a été irréprochable sur ce point. Je veux croire à l'authenticité de son propos", confie Romain Maksymowycz.

Mais la question demeure : pourquoi Nice-Matin plutôt qu'un autre titre? En effet, la presse quotidienne régionale va mal : des plans de suppression de postes ont été annoncés à Sud Ouest (132 postes), au sein de Midi Libre ou du groupe Ebra (386), éditeur de l'Est Républicain et du Progrès... Et pourquoi risquer une bataille judiciaire au risque de détériorer son image de philanthrope des médias alors que Xavier Niel a déjà massivement investi dans ce secteur — Le Monde, Mediawan mais aussi pour soutenir Les Jours, Mediapart, Atlantico... Il n'a fondamentalement pas besoin de s'immiscer dans un tel dossier. Des questions qui restent en suspens. Libération évoque un angle politique à quelques mois des élections municipales.

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"Ce n'est pas une figure locale. Certes, il a Monaco Telecom et veut faire un Station F à Sophia Antipolis mais ce ne sont pas des raisons suffisantes", s'interroge un journaliste. Quant à l'immeuble de Nice-Matin, idéalement placé dans la ville, le banquier d'affaires indépendant Jean-Clément Texier balaie cette idée d'un revers de la main. "Quand on connait son sens des affaires dans l'immobilier, à Paris notamment, je ne vois pas son intérêt de se retrouver dans cette situation à Nice-Matin pour un immeuble, quand bien même il pourrait valoir 50 à 60 millions d’euros."

50 millions d'euros sur la table

A l'inverse de Xavier Niel, qui détient désormais 11% de la Provence de Bernard Tapie à travers ce rachat, Iskandar Safa est lui très implanté localement. Il possède plusieurs biens immobiliers dont un domaine de 1 300 hectares sur la Côte d'Azur. En fin d'année dernière, Iskandar Safa aurait proposé une offre "décoiffante" selon une source proche du dossier — comprenez très basse par rapport aux attentes de Nethys. Mais depuis il se serait aligné sur l'offre de Xavier Niel, à 21 millions d'euros. En 2014, il s'était déjà intéressé au dossier mais avait été recalé. "Son projet, socialement brutal, avait suscité une mobilisation sans précédent, et fut à l'origine de l'idée de reprise de l'entreprise par ses salariés", explique au Point le directeur des rédactions, Denis Carreaux.

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Selon Libération, Xavier Niel aurait avancé la somme de 50 millions d'euros pour racheter le titre et assurer son développement. Iskandar Safa, lui, débourserait 25 millions d'euros dont 5 millions pour l'investissement après le rachat. Les deux hommes peuvent-ils cohabiter ? Et si le pacte d’actionnaires est dénoncé, qui assurera le financement des salaires, de la restructuration inévitable et des coûts de développement ? "J'ai le sentiment qu’il y en a un (Niel) qui juridiquement détient une positon de départ plus forte que celui qui est à l’extérieur (Safa). Mais c'est complexe. Il y a beaucoup d'incertitudes et des lectures différentes de ce dossier", juge Jean-Clément Texier.

Désormais, Xavier Niel doit nommer quatre administrateurs au conseil d'administration. Dans le même temps, Jean-Marc Pastorino, le PDG, pourrait dénoncer le pacte d'actionnaires en référé devant le tribunal de commerce de Nice.

Sollicités, Xavier Niel et Jean-Marc Pastorino n'ont pas encore répondu à nos demandes de commentaires.

Ce papier a été mis à jour après la lecture par Business Insider France de la lettre envoyée à la rédaction ce mercredi 17 juillet à midi par Xaviel Niel.

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