Download_on_the_App_Store_Badge_FR_RGB_blk_100517

Parler moins pourrait-il être un bon moyen de lutter contre le coronavirus ?

Parler moins pourrait-il être un bon moyen de lutter contre le coronavirus ?
Des enseignants masqués se réunissent à l'école primaire Jean-Jaurès de Cenon, près de Bordeaux, le 11 mai 2020, dans le cadre des préparatifs de réouverture des écoles primaires. © Mehdi Fedouach/AFP via Getty Images

Plus de six mois après le début de la pandémie, il est devenu évident que le fait de se trouver à portée des postillons des autres personnes est potentiellement dangereux. Chanter peut propager le coronavirus. Crier dans les bars peut aussi faire circuler le virus parmi une foule de personnes. En bref, l'une des choses qui nous rendent humains — parler pour communiquer nos sentiments et nos idées — peut désormais être considérée comme une menace mortelle, chargée de particules virales potentiellement infectieuses. Plus la communication est bruyante, plus elle est risquée. Tout comme la toux, n'importe quel type de cri, de rire ou de chant peut projeter des fragments de virus infectieux dans l'air vers d'autres personnes, en lançant ces particules plus loin que lorsqu'on adopte un ton plus faible.

Derek Thompson, de The Atlantic, est allé jusqu'à recommander de nous "taire" presque entièrement lorsque nous sommes en public. "Il est logique d'encourager les conversations silencieuses, ou même les chuchotements" pendant une pandémie, explique l'épidémiologiste Saskia Popescu dans un courriel à Business Insider US, tout en soulignant que le silence ne devrait jamais être considéré comme un substitut au port de masques, à la distanciation sociale et à l'évitement des foules.

Mais ne commencez pas à faire taire vos voisins. Selon la linguiste Deborah Tannen, la communication verbale est un moyen essentiel pour nous maintenir en bonne santé à un moment où nous sommes isolés. Nous devons simplement le faire en toute sécurité.

La parole peut propulser des particules virales dans l'air qui s'y attardent pendant plusieurs minutes

Une enseignante explique les mathématiques lors d'une leçon avec des élèves de sixième, qui sont assis à des pupitres socialement distants, le deuxième jour de retour en classe depuis mars, le 5 mai 2020 à Berlin, en Allemagne.  Christian Ender/Getty Images

Parler fort est dangereux, car cela projette plus de crachats dans l'air. Lorsque nous communiquons verbalement, nous libérons à la fois de grosses et lourdes gouttelettes et de minuscules aérosols, plus petits et qui peuvent rester plus longtemps en l'air. Plus l'aérosol est puissant, plus il est susceptible d'atteindre quelqu'un d'autre et de pénétrer dans ses yeux, son nez ou sa bouche.

Les scientifiques ne savent pas encore exactement quelle dose de coronavirus il faut pour nous rendre malades, mais il est généralement admis que plus nous sommes exposés à un virus, plus nous risquons de développer une infection.

Cela signifie que, de même que toutes les interactions ne comportent pas le même degré de risque, toutes les conversations ne sont pas non plus égales. Il est essentiel de garder une distance avec les personnes avec lesquelles vous discutez et d'éviter de crier et de cracher lorsque vous conversez, mais tout le monde n'est pas habitué à cela.

En tant que New-Yorkaise, la linguiste Deborah Tannen dit que ses propres manières de parler peuvent être particulièrement dangereuses : "Des pauses plus courtes, se tenir plus près, parler plus fort, être plus direct, parler de sujets plus personnels, aller au but plus rapidement, tout cela va ensemble".

"J'appelle cela un style de haute implication, qui consiste à montrer que vous êtes une bonne personne en mettant l'accent sur votre implication ou votre connexion avec les autres, par rapport à un style de haute considération, où vous montrez que vous êtes une bonne personne en ne vous imposant pas aux autres", poursuit-elle.

La quantité de crachats que nous échangeons n'est pas seulement déterminée par le volume et la proximité des autres. La langue que nous parlons a aussi son importance. Par exemple, le chinois et l'anglais sont généralement considérés comme étant de nature plus crachotée que, disons, le japonais.

Des chercheurs ont même suggéré que l'une des raisons pour lesquelles il n'y a pas eu de cas probable de SRAS au Japon lors de l'épidémie mondiale en 2002 et 2003, alors que plus de 70 personnes ont été diagnostiquées avec la maladie aux États-Unis, est que le japonais n'a pas la même force d'expiration devant les p, t, k, q, ch et c que le chinois et l'anglais.

Avec le nouveau coronavirus, également, les taux d'infection ont été remarquablement bas au Japon, ce qui soulève la question de savoir si la langue et les manières de parler japonaises peuvent jouer un rôle dans la prévention de la transmission.

Des scientifiques des Instituts nationaux de la santé et de l'école de médecine de l'Université de Pennsylvanie ont récemment observé des personnes prononcer l'expression anglaise "stay healthy" (rester en bonne santé). Avec les sons explosifs "t" et "th", ils ont émis l'hypothèse qu'ils pourraient bien propager le virus. Ils ont en outre estimé qu'une minute de conversation bruyante génère "au moins 1 000 noyaux de gouttelettes contenant des virions qui restent en suspension dans l'air pendant plus de 8 minutes", contaminant potentiellement d'autres personnes.

L'atmosphère dans laquelle nous sommes lorsque nous parlons est également importante, car l'air stagnant et vicié peut transformer la parole en "nuage descendant lentement, émanant de la bouche de l'orateur", selon les auteurs de cette même étude.

Comme toute autre précaution, parler doucement n'est qu'une partie d'un système imbriqué. La présence de personnes malades, qu'elles parlent ou non, est toujours risquée, surtout lorsque l'interaction se fait à l'intérieur et qu'elles commencent tout juste à être malades.

Le silence pourrait rendre les grands rassemblements plus sûrs, mais ils ne sont pas sans risque

Olivier Goudet, membre du collectif "Trop Violans", s'adresse aux manifestants masqués rassemblés devant la préfecture de Guyane à Cayenne, le 22 juillet 2020, alors que le territoire est sous le coup d'une recrudescence de cas de COVID-19. Il n'y a rien de plus dangereux que d'être à l'intérieur, dans un espace mal ventilé, avec beaucoup de monde. Jody Amiet/AFP via Getty Images

Les rassemblements en plein air, où il y a un espace presque infini pour la dissipation des particules virales, sont plus sûrs, mais les foules devraient quand même essayer de rester silencieuses, selon Renyi Zhang, professeur de sciences atmosphériques et de chimie à l'université A&M du Texas.

Si les matchs de football américain se poursuivent cette année (à 25 % de leur capacité, avec des masques) à Texas A&M, il pense qu'essayer de ne pas crier ou d'encourager pourrait atténuer la propagation du virus pendant les matchs. "Il va être difficile pour eux de contrôler leurs émotions, il va être difficile pour eux d'arrêter de soutenir leur équipe", explique-t-il à propos des fans de A&M. "Profitez du match, mais essayez d'être aussi silencieux que possible. Je pense que cela aidera", conseille-t-il aux supporters. Pour sa part, il ne sera pas dans les tribunes. "C'est beaucoup plus sûr de rester chez soi", conclut-il.

Parler est toujours nécessaire, surtout en ce moment

Une employée médicale portant un masque facial parle sur son téléphone portable, à l'intérieur de l'unité de soins intensifs pour coronavirus de l'hôpital Brescia Poliambulanza, en Lombardie, le 17 mars 2020.  Piero Cruciatti/AFP via Getty Images

Le silence ne nous débarrassera pas entièrement du virus, mais il pourrait nous éteindre. "Parler aux gens est notre façon fondamentale d'être humain et de traverser le monde", rappelle la linguiste Deborah Tannen. Parler, c'est aussi, dans une large mesure, le but de se retrouver face à face. "L'idée que vous ne devriez pas parler est ridicule", ajoute-t-elle. "Nous avons assez de soucis à nous faire".

Au lieu de cela, cette femme de 75 ans a trouvé d'autres moyens de rester en sécurité et de continuer à communiquer. Lorsqu'elle s'est retrouvée récemment avec un ami d'Arizona, où le virus est très répandu, elle était si prudente quant au partage d'air potentiellement infecté que les deux personnes se sont assises "à plus de deux mètres l'une de l'autre". Ensuite, ils ont pris chacun leur téléphone portable pour une version socialement distante d'une conversation en face à face.

"Tant que vous êtes à deux mètres l'un de l'autre, que vous portez des masques, je ne pense pas que vous devriez vous inquiéter de la quantité de paroles que vous prononcez, ou si votre langue a des consonnes occlusives ou non", estime-t-elle.

"Ce que les gens recherchent vraiment, c'est cette expérience en personne", confirme Renyi Zhang à propos des professeurs, des étudiants et des collègues qui optent pour des rencontres en personne. Elle considère qu'une salle de classe ou un bureau avec quelques personnes à l'intérieur est "probablement bien", et que les gens ne devraient pas trop s'inquiéter de parler très bas, ou de chuchoter, ce qui pourrait de toute façon ne servir qu'à rapprocher les gens les uns des autres.

Silencieux ou bruyants, il faudra encore un certain temps avant que nous puissions nous réunir en grands groupes à l'intérieur en toute sécurité.

"Au lieu d'aller au théâtre le soir et de se réunir avec des amis, nous faisons un Zoom avec des amis, chacun chez soi", conclut Deborah Tannen.

Version originale : Hilary Brueck/Business Insider

A lire aussi — La chute du PIB de la France serait moins importante que prévu en 2020

Découvrir plus d'articles sur :