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Plongée à bord du Suffren, le dernier sous-marin nucléaire d'attaque français

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Plongée à bord du Suffren, le dernier sous-marin nucléaire d'attaque français
Business Insider France a pu visiter le plus récent des sous-marins français sur la base navale de Toulon (Var). © Marine nationale
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Pour embarquer à bord du dernier-né des sous-marins nucléaires d'attaque (SNA) de la Marine nationale, il faut montrer patte blanche : téléphone confisqué en amont, photos interdites, y compris de l'extérieur — même les enregistrements audio y sont proscrits en raison de "la signature acoustique" du bâtiment. Un agent de la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), traqueur d'objets électroniques en main, se charge de donner l'ultime feu vert. Voilà ce qui précède la découverte des entrailles du submersible de 5 600 tonnes d'acier, basé dans la rade de Toulon (Var).

Le SNA Suffren, réceptionné en 2020, est le navire de tête de la classe de même nom. Malgré plusieurs mois d'essais en mer, la Marine ne veut pas s'avancer sur la date de sa mise en service actif. Dans le cadre du programme Barracuda, dont la maîtrise d’œuvre est confiée à Naval Group, cinq autres SNA (à propulsion nucléaire, mais non équipés de missiles balistiques) devraient rejoindre l'escadrille des sous-marins nucléaires d'attaque (ESNA) d'ici 2030. Le coût total du programme est estimé à 9,1 milliards d'euros.

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Les Suffren supplanteront ainsi les six SNA de classe Rubis, dont le développement date des années 1980. Et les pontes de la Marine ne manquent pas de superlatifs pour qualifier leur nouveau submersible. "Il a fallu passer par des technologies de rupture et d'automatisation" pour mettre au point ce bâtiment "plus discret, plus endurant et plus armé" selon le capitaine de vaisseau Jérôme Colonna d’Istria, commandant de l'ESNA. Lequel n'hésite pas à comparer cette nouvelle génération au "passage des commandes hydrauliques aux commandes électriques" utilisées en aviation.

Une automatisation qui a permis de réduire l'équipage de 70 à 63 sous-mariniers, alors que le Suffren est deux fois plus lourd et plus de long de vingt-cinq mètres que ses prédécesseurs. La capacité accrue en vivres permet à cette classe de submersible de plonger pendant 70 jours ininterrompus.

Marine nationale

Sas de plongée

Une fois l'échelle descendue, le regard se perd dans les méandres de tuyaux, valves et moniteurs de pression en tout genre. Des centaines de kilomètres de fils électriques serpentent le long des parois du submersible, baigné dans une lumière blanche. Un rapide tour d'horizon de la première pièce — exiguë, forcément — permet de découvrir l'une des principales innovations du nouveau SNA : le sas de plongée, qui permet de déployer des commandos marine en toute situation.

"Ce sas permet de passer de la pression atmosphérique du bateau à la pression extérieure de l’environnement dans lequel le sous-marin se trouve. Et donc de déployer des nageurs de combat, ou de les récupérer en mer, sans avoir à faire surface", explique le capitaine de frégate Laurent Coggia, 38 ans et commandant de l'équipage "bleu" du Suffren, qui revient d'un premier déploiement de trois mois dans l'Atlantique. Après 3 000 heures de plongée en 2021, le Suffren va passer pendant six mois sous le commandement d'Antoine Richebé, le capitaine de frégate en charge de l'équipage "rouge".

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À terme, le submersible recevra un "hangar de pont", qui formera une excroissance du côté arrière du bâtiment — autre nouveauté là encore. Il pourra accueillir un mini sous-marin pouvant entrer et sortir pour déployer des forces spéciales sur de grandes distances. De quelle portée parlons-nous ? "Donnée classifiée", souffle le commandant du Suffren.

Une seconde échelle permet d'accéder au pont inférieur, voisin de la chaufferie nucléaire du bâtiment. Deux moteurs diesels sont aussi embarqués, pour assurer la relève en cas de besoin. La progression dans les étroits couloirs du Suffren permet de toucher du doigt les conditions de travail et de vie à bord. Deux mètres d'espace sous plafond, impossible pour deux personnes de tenir épaule contre épaule dans ces corridors. On trouve çà et là des équipements de pompiers accrochés aux murs, prêts à l'emploi. "L'incendie représente le premier risque en mer", indique le commandant Coggia.

Du four à pain aux torpilles

Les sous-mariniers, comme certains ouvriers dans le civil, font les trois-huit. Trois équipes se relaient en permanence jour, nuit et week-end compris, pour assurer la mise en œuvre du Suffren — souvent sous la responsabilité d'un "chef de quart", qui représente le commandant.

L'espace cuisine, où deux repas doivent être préparés à chaque fois pour les équipes qui se relaient, mesure peu ou prou dix mètres carrés. La cafétéria, mitoyenne, est un peu plus grande avec ses banquettes en arc de cercle. Le four à pain n'est au final pas si éloigné des torpilles F21, missiles anti-navire Exocet SM39 et autres missiles de croisière naval (MdCN), qui constituent l'arsenal du Suffren, à l'avant de la coque.

L'espace cafétéria du SNA Suffren, durant les essais en mer en 2021. Marine nationale

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La salle d'armements est un exemple assez prégnant du bond technologique réalisé sur cette nouvelle génération de SNA. Les vingt armes — deux fois plus que sur un Rubis — sont réparties sur des rails en quatre niveaux de cinq. L'armement dans l'un des quatre tubes "lance-armes" se fait de manière quasi automatisée : avec un pupitre de commandes, un opérateur peut déplacer les rails jusqu'à aligner l'arme dans l'axe du tube. À l'image d'un Tetris grandeur nature, mais avec des missiles de 1 400 kg, longs de six mètres.

C'est grâce à ce système que le Suffren a pu tirer un MdCN d'une portée de 1 000 kilomètres au large de Biscarrosse (Landes) en octobre 2020. Une première pour un sous-marin français, qui peut désormais frapper à l'intérieur des terres.

Dans ce décorum d'acier froid, quelques signes rappellent que les lieux sont aussi occupés par des êtres de chair et de sang. On pense à cette photo d'une fenêtre ouverte sur une côte baignée de soleil, dans un carré des officiers. Ou à ce petit écriteau dans un couloir : "Merci d'éteindre la lumière..."

"L'espace du sous-marin est dédié à la machine"

"Même s’il a été pensé avec des normes modernes d’ergonomie et de facilité de vie, l’essentiel de l’espace du sous-marin est dédié à la machine", note le capitaine de frégate. Si on ne l'avait pas déjà remarqué, les cabines parlent pour elles-mêmes : six couchettes superposées dans chaque habitation, avec à peine un mètre d'espace entre les deux rangées.

Les marins du Suffren, 27 ans en moyenne, bénéficient toutefois d'une "décoration" un peu plus chaude que dans le reste du navire, d'un éclairage plus tamisé ainsi que d'un port USB. Les cabines sont les mêmes, quel que soit le grade. Elles ont aussi été séparées pour accueillir, à une échéance encore floue, un équipage féminin. Seul le commandant bénéficie d'une couchette privative, ornée d'un portrait signé d'Emmanuel Macron.

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Les membres de l'équipage bleu du Suffren ainsi que leur commandant (au centre) s'affairent autour de la table de navigation, dans le Central Opérations. Marine nationale

Le Central Opérations, pierre angulaire du sous-marin, a lui aussi connu un bond technologique. Les sonars, la propulsion ou le système de combat sont désormais gérés depuis des moniteurs et consoles dernier cri. "Là où le marin manœuvrait lui-même des vannes et des actionneurs, aujourd’hui, c’est l’automate qui les manœuvre à la demande du marin, avec une démultiplication des possibilités", se félicite le sous-marinier, 13 000 heures de plongée au compteur.

Le bon vieux périscope a laissé place à des caméras haute définition avec transmission par fibre optique rétractable, le mât optronique. La conduite du mastodonte d'acier, souvent confiée à un jeune tout juste sorti de l'école de navigation sous-marine (ENM), se fait via deux joysticks. À l'ENM, les "rondiers", qui assurent la maintenance des installations du bâtiment, sont principalement formés sur un logiciel de réalité virtuelle. "Cela parle aux jeunes friands de jeux vidéo", glisse le commandant de l'équipage bleu, qui assure sans ciller que le Suffren "se manœuvre comme un avion ou un voilier". Une manière, peut-être, de susciter des vocations.

Si vivre 70 jours à 350 mètres de profondeur pourrait en perturber plus d'un, le capitaine de frégate assure n'avoir "jamais vu personne péter les plombs." "À la maison, quand vous fermez les volets, vous êtes dans votre sous-marin !" Charge aux noctambules d'approuver la remarque.

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