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Pourquoi la basket Nike Vaporfly qui bat des records au marathon est considérée par certains comme du dopage technologique

Pourquoi la basket Nike Vaporfly qui bat des records au marathon est considérée par certains comme du dopage technologique
© Brendan McDermind/Reuters

Le gagnant du marathon de New York en 2019 et le marathonien le plus rapide du monde ont quelques points communs : ils viennent tous les deux du Kenya, ils s'entraînent ensemble et ils portent des chaussures de running Nike Vaporfly. Geoffrey Kamworor a porté ces chaussures le 3 novembre, lorsqu'il a terminé le marathon de New York en 2 heures 8 minutes et 13 secondes. Eliud Kipchoge, qui détient le record du monde de marathon, a revêtu un prototype Vaporfly en octobre lorsqu'il a couru le premier marathon de l'histoire en moins de 2 heures.

Mais certains coureurs et chercheurs pensent que ces chaussures confèrent un avantage injuste. Des études, indépendantes comme parrainées par Nike, ont confirmé que les chaussures augmentent l'efficacité énergétique des athlètes de 4 % ou plus, ce qui apporte un avantage important sur les distances de marathon. La semelle en mousse et en fibre de carbone de la chaussure est conçue pour assurer une perte d'énergie moindre à chaque pas.

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World Athletics, la fédération qui régit la plupart des événements internationaux d'athlétisme (elle était auparavant connue sous l'acronyme IAAF), a formé un groupe de travail pour examiner la chaussure et sa technologie l'automne dernier. Une décision pourrait être prise d'ici quelques semaines.

Craig Ruttle/AP

Nicole Jeffery, directrice de la communication de World Athletics, a déclaré à Business Insider dans un email mercredi que le groupe "délibère toujours à ce stade, mais nous espérons pouvoir faire une annonce à la fin du mois". "Toute modification de la règle doit être approuvée par le Conseil mondial d'athlétisme, donc aucune décision n'a encore été prise", a-t-elle ajouté.

La semelle Nike Vaporfly aide les coureurs à perdre moins d'énergie à chaque pas

Jake Riley, un coureur américain qui a fini neuvième au marathon de Chicago en 2019, a dit que les chaussures Nike Vaporfly donnent l'impression de "courir sur des trampolines".

Le secret est dans la semelle, qui est conçue pour aider les coureurs à obtenir la plus grande poussée vers l'avant pour chaque foulée — en d'autres termes, courir plus vite pour la même dépense d'énergie. Les semelles sont composées d'une couche de mousse et d'une plaque de fibre de carbone fusionnées.

En plus de protéger nos jambes contre les chocs au sol, les chaussures de running emmagasinent et libèrent de l'énergie pour nous propulser vers l'avant. La semelle intermédiaire agit comme un ressort, se comprimant lorsqu'un coureur atterrit, emmagasinant l'énergie de cette foulée, et se détendant à nouveau pour retourner cette énergie emmagasinée dans le sol afin de les pousser vers l'avant. Cependant, toute cette énergie stockée n'est pas retournée à chaque foulée — une partie se dissipe sous forme de chaleur. Mais la conception de la Vaporfly minimise la perte d'énergie, ce qui donne au coureur un meilleur rendement.

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"Le coureur fait la course, mais la chaussure lui permet de courir plus vite pour le même effort ou les mêmes capacités", déclare Geoff Burns, chercheur en kinésiologie et athlète professionnel, dans un email à Business Insider. "Donc pour deux athlètes de même niveau le jour de la course, celui qui a les chaussures va battre celui qui n'en a pas."

Les chaussures de running traditionnelles utilisent généralement de la mousse d'éthylène-acétate de vinyle, qui rend environ 65% de l'énergie qu'il emmagasine, selon Geoff Burns. En revanche, la Vaporfly utilise un nouveau type de mousse appelé Pebax, qui est efficace à environ 87%. Le brevet est détenu par la société chimique française Arkema. L'ajout de la plaque de fibre de carbone aide la mousse Pebax à se comprimer et à se dilater rapidement. "Sinon, ce serait comme de la guimauve", a ajouté Geoff Burns.

Kyle Barnes, un scientifique du mouvement qui a rédigé une étude sur les chaussures Vaporfly en février, a déclaré à Business Insider que la plaque en fibre de carbone est incurvée sous le devant des chaussures, ce qui fait également une grande différence. Cette courbure, a-t-il dit, aide à faire basculer rapidement un coureur des talons aux orteils lorsqu'il atterrit et repart. Dès que vous mettez les chaussures, vous avez ce moment 'Aha!' où vous savez qu'elles sont différentes de tout ce que vous avez mis auparavant", affirme Kyle Barnes. "J'en ai plusieurs paires."

Sur 42 km, 4% d'efficacité en plus, c'est beaucoup

L'étude de Kyle Barnes en février 2019, qu'il a menée indépendamment de Nike, a révélé que les chaussures Vaporfly amélioraient les dépenses d'énergies d'un athlète de 4,2 % par rapport aux chaussures Adidas Adizero Adios 3. Une autre étude indépendante a examiné les premiers modèles Vaporfly en novembre 2017 et est arrivée à la même conclusion : "Les prototypes de chaussures ont réduit le coût énergétique de la course de 4 % en moyenne", ont écrit les chercheurs.

Sur les distances de marathon, 4% peuvent signifier beaucoup — une personne qui court un marathon en 2 heures et 10 minutes verrait une amélioration de sa vitesse de 3,5 minutes. Pour des athlètes comme Kamworor et Riley, cela pourrait être la différence entre établir un record du monde et ne pas y arriver.

Les auteurs de l'étude de 2017 avaient même prédit à l'époque qu'"avec ces chaussures, les athlètes de haut niveau pourraient courir beaucoup plus vite et réaliser le premier marathon en moins de 2 heures". Deux ans plus tard, cette prédiction s'est réalisée.

En octobre, Kipchoge a terminé le marathon Ineos 1:59 Challenge à Vienne — un événement organisé spécialement pour lui afin de tenter un marathon de moins de deux heures — en 1 heure 59 minutes et 40 secondes.

Leonhard Foeger/Reuters

Kipchoge portait un prototype de la Nike Vaporfly, appelée AlphaFly, qui n'a pas encore été commercialisée. Les lièvres qui le maintenaient en rythme portaient également des Vaporfly.

La Nike Vaporfly a déjà pris le contrôle du monde du marathon

Le marathon de moins de 2 heures de Kipchoge n'a pas établi de nouveau record du monde selon les règles de World Athletics, mais il a battu le record du monde du marathon à Berlin en 2018 — lorsqu'il portait également des Vaporfly.

En septembre, lorsque Kamworor a établi le record du semi-marathon le plus rapide (58 minutes et 1 seconde) — il était également en Vaporfly.

En fait, les chaussures à 275 euros (elles existent en vert, rose et orange vif) ont été utilisées dans presque toutes les étapes importantes de la course de fond au cours des trois dernières années. En 2019, les athlètes portant des Vaporfly ont remporté 31 des 36 places sur le podium masculin et féminin dans les six plus grands marathons du monde. Les trois médaillés du marathon masculin aux Jeux Olympiques d'été de 2016 portaient tous un prototype de Vaporfly.

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Au marathon de Chicago de 2019, les 10 premiers hommes portaient également les chaussures. Et la coureuse Brigid Kosgei, qui a battu le record du monde de la course de Chicago en 2019 avec un temps de 2 heures 14 minutes et 4 secondes, portait des Vaporfly pour réaliser cet exploit.

En fait, selon le New York Times, les cinq meilleurs temps de marathon jamais enregistrés ont tous été réalisés par des coureurs masculins portant des chaussures Nike Vaporfly.

Mike Segar/Reuters

"Il est difficile de savoir ce que nous regardons réellement à certains égards — est-ce la technologie, ou les athlètes ?", se demande Kyle Barnes. "Je sais qu'il faut être un être humain exceptionnel pour s'approcher de ces exploits, mais les prouesses qu'on voit, c'est la technologie."

'Le dopage technologique'

World Athletics n'a pris aucune mesure pour interdire ou réglementer les baskets, malgré quelques récents articles dans la presse qui laissent entendre qu'une interdiction est imminente. Actuellement, les règles stipulent que les chaussures ne peuvent pas conférer une "aide ou un avantage déloyal" et doivent être "raisonnablement disponibles" pour tout le monde. Mais l'organisation ne définit pas ces normes de façon plus précise. Selon Nicole Jeffery, le groupe de travail qui évalue la technologie Vaporfly est également en train de revoir le libellé de la règle.

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Kyle Barnes a comparé la mode des Vaporfly aux courses de natation des Jeux olympiques de Pékin de 2008, où les nageurs ont établi 25 records du monde. Cette année-là, 98% des participants portaient le maillot de bain LZR Racer de Speedo, une combinaison intégrale en polyuréthane conçue pour imiter la peau de requin. "Ils ont appelé ça du 'dopage technologique'", dit Kyle Barnes. "Même les athlètes qui n'étaient pas sous contrat avec Speedo ont dû changer et porter le maillot, sinon ils n'avaient aucune chance dans la compétition. On n'en est pas encore là avec les Vaporfly, mais on y est presque."

En 2009, la Fédération Internationale de Natation a interdit toutes les combinaisons intégrales en polyuréthane, y compris la LZR.

Mais quand on lui a demandé l'an dernier si les chaussures Nike Vaporfly 4 % donnaient un avantage, Geoffrey Kamworor a répondu : "Je ne pense pas que la chaussure soit un facteur". "À condition que vous soyez préparé, que vous vous entraîniez dur, vous pouvez courir avec n'importe quel type de chaussure. Donc, la chaussure n'est pas un désavantage pour les autres", a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse.

Lucy Nicholson/Reuters

Pourtant, Geoff Burns et Kyle Barnes ont tous deux déclaré qu'ils ne pensaient pas que les récents records de course, ainsi que le marathon en moins de deux heures de Kipchoge, auraient été possibles avec des chaussures différentes.

Tout comme Mary Wittenberg, l'ancienne présidente de New York Road Runners, qui organise le marathon. "Je pense en fait que nous allons avoir des astérisques sur tous les résultats du style 'avant Vaporfly' et 'après Vaporfly'", a-t-elle déclaré au Wall Street Journal avant le marathon de New York de 2019.

World Athletics devrait-il réglementer les chaussures de running ?

De nombreux coureurs sponsorisés par d'autres fabricants de chaussures aimeraient que World Athletics établisse des règles supplémentaires sur les chaussures. Sara Hall, une coureuse sponsorisée par Asics et la femme de Ryan Hall, a déclaré à Outside Online l'année dernière qu'à cause des chaussures, "il est difficile de célébrer les performances pour ce qu'elles sont en ce moment".

"Je pense qu'il serait utile d'avoir certaines limites, comme c'est le cas pour d'autres sports, comme la natation, le triathlon ou le cyclisme", a-t-elle ajouté. "Ils ont tous des limites de matériel. Donc je pense que ça aiderait à créer un terrain de jeu plus égal."

Selon Geoff Burns, une option pour World Athletics pourrait être de limiter l'épaisseur de la semelle intermédiaire d'une chaussure — il a proposé cela dans un article en octobre. "Comme nous permettons à cette limite de hauteur d'être de plus en plus grande, de plus en plus de ce recyclage d'énergie est fait par la chaussure, donc les performances sont de moins en moins humaines", a-t-il écrit.

Les modèles actuels de Vaporfly ont des semelles de 3,5 cm d'épaisseur, alors que les semelles intermédiaires des autres chaussures de course tournent généralement autour de 2,5 cm, a noté Geoff Burns. Dans son article, il a donc suggéré de plafonner l'épaisseur à 2,5 cm.

Une telle règle disqualifierait les Vaporfly. "Je pense qu'il faut tracer une ligne", ajoute Geoff Burns. "Si je devais tracer une ligne, je la tracerais de façon à préserver les performances des 40 dernières années au prix de l'abandon de celles des trois dernières années."

Version originale : Aylin Woodward / Business Insider

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