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Pourquoi le confinement peut être si dur à supporter

Pourquoi le confinement peut être si dur à supporter
Le confinement peut être très difficile à supporter pour les enfants en pleine croissance. © Tim Clayton/Corbis via Getty Images

Des mesures de confinement sont en vigueur en France depuis mardi 17 mars 2020 pour freiner la propagation du coronavirus (Covid-19). Le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé lundi de nouvelles restrictions et des précisions concernant ces règles de confinement. Même si des dérogations existent pour effectuer des achats de première nécessité (nourriture, médicaments...), venir en aide aux personnes vulnérables ou pour la garde d'enfants, les déplacements des Français ont été, depuis une semaine, drastiquement restreints. Et pour certains, ces mesures semblent difficiles à accepter et à respecter : près de 100 000 infractions pour non-respect du confinement ont été relevées par les forces de l'ordre depuis le 17 mars 2020.

Même si la majorité des Français ont compris que le confinement est une solution pour se protéger et protéger les autres, il renvoie naturellement à quelque chose de négatif et de forcé, comme l'explique l'archéo-anthropologue Philippe Charlier, directeur du département de la recherche et de l'enseignement au musée du Quai Branly-Jacques Chirac interrogé par Business Insider France : "Le confinement, c'est par essence le repli sur soi, la surpopulation programmée, organisée, forcée, la cohabitation obligatoire. Et ce confinement survenant dans une période de risque épidémique, il se double d'une accumulation de ressenti très négatif : tristesse, angoisse, désorientation, irritation, peur".

Le confinement est d'autant plus difficile à supporter pour certaines catégories de la population. A commencer par les enfants. "Un enfant a besoin de bouger, de se dépenser. Cela fait partie de son cycle de développement. Cependant, il faut relativiser, les enfants vont s'adapter et même si cela va durer un certain temps, ce n'est que temporaire", a commenté à Business Insider France le Pr Viviane Kovess, chercheuse associée au Laboratoire de Psychopathologie et Processus de Santé à l'université Paris Descartes.

"C'est aussi très difficile pour les personnes malades. Certains atteints d'une maladie physique doivent prendre un traitement, voire être hospitalisés dans un contexte de confinement. Par exemple, dans les centres de rééducation, les personnes sont cloitrées dans leur chambre où on leur sert leurs repas pour éviter les contacts et bien sûr, elles n'ont plus de visites. Pour les personnes qui souffrent de maladies mentales, cela peut ajouter à leur angoisse en plus du fait que l'accès aux traitements est plus difficile et se fait par téléphone au lieu d'une rencontre qui serait plus rassurante", a-t-elle ajouté.

Par ailleurs, il y a une question de personnalité : "pour ceux qui ont du mal à accepter la solitude, qui ne se conçoivent que via leurs relations avec l'autre, c'est forcément plus compliqué", a résumé la psychiatre et épidémiologiste. Enfin, demeure la question de l'espace. "Il y a chez soi et chez soi. Dans les grandes villes où les gens habitent dans de petits logements, le confinement peut être plus difficile. Un studio de 20 mètres carrés avec un mur en face de soi ou une maison de campagne avec jardin, ce n'est tout de même pas la même chose", fait remarquer Viviane Kovess.

Mais plusieurs autres raisons liées notamment à l'essence même de l'homme, à son histoire, à la culture ou encore à sa situation personnelle au sein du foyer peuvent expliquer pourquoi le confinement peut être quelque chose de dur à supporter :

Historiquement, l'Homme se confine lors d'événements violents.

Le Sac de Rome par les Gaulois, une toile de François-Nicolas Chifflart datant de 1863. Domaine public

Dans l'histoire de l'Homme, le confinement renvoie surtout à des situations où les gens restent enfermés pour se protéger d'un événement violent, rappelle Philippe Charlier. "La réalité historique rapporte surtout des exemples de populations se confinant quand arrive une armée étrangère (Le Sac de Rome en 390 ap. J.-C.), quand survient une épidémie (le choléra de Marseille, en 1832, décrit par Giono dans "Le Hussard sur le toit", par exemple), ou quand se produit une catastrophe naturelle (comme dans "La Mousson" de Louis Bromfield)."

Le confinement peut 'accentuer les difficultés'.

Le confinement vient jouer le même rôle qu'une catastrophe naturelle, il créé un stress majeur. Siavash Ghanbari/Unsplash

Le confinement joue le rôle d'"accélérateur de particules", souligne Viviane Kovess. Si vous êtes bien dans votre vie actuelle, vous le serez en confinement, si vous ne l'êtes pas (conflit avec conjoint, cellule familiale à problèmes etc), le confinement va "accentuer les difficultés. Bien qu'il s'agisse d'un contexte très différent, on peut appliquer au confinement les observations faites dans les cas de traumatismes plus importants, il créé un stress qui interagit avec la situation présente au moment où il arrive : si la personne est solide, elle le gérera en s'adaptant, mais si elle est fragile ou fragilisée, ce sera bien plus difficile."

Un avis partagé par Philippe Charlier qui indique que cette cohabitation permanente forcée pourrait entraîner, dans certains cas, "des conséquences dramatiques, soit au cours du confinement (suicide, homicide, addictions), soit à sa sortie (divorce, poursuite de l'addiction, désociabilisation)."

L'être humain a besoin d'espace.

Le vrai problème du confinement pour l'être humain, ce sont les restrictions concernant la liberté de bouger. Unsplash

Par nature, l'être humain est un être sociable. "C'est parce qu'il parle, qu'il écrit, qu'il lit, qu'il dessine, qu'il chante, bref qu'il échange, qu'il a pu transcender chaque écueil", indique l'anthropologue Philippe Charlier. Le confinement actuellement en vigueur en France permet cela, du moins à distance ou virtuellement : vous pouvez toujours échanger avec vos proches par téléphone ou sur les réseaux sociaux et même jouer à distance avec eux. Vous pouvez aussi lire, dessiner et chanter chez vous si vous le souhaitez.

Le vrai problème du confinement pour l'être humain, ce sont les restrictions concernant sa liberté de bouger. "L'être humain a besoin d'espace. Il doit courir le monde ('conquérir' le monde, en réalité). Rester en place n'est pas dans sa nature. Si l'homme est sédentaire depuis le Néolithique, c'est parce qu'il sait qu'il sort de chez lui pour voyager, chasser, guerroyer, pèleriner, etc. Privé de mouvement, l'être humain tourne en rond, s'étiole, retrouve sa nature animale. Il acutise [ndlr : terme médical pour décrire le passage, pour une maladie, d'un état chronique à un état aigu] tout ce qu'il a encore de primaire en lui, et c'est bien là le danger", détaille le chercheur.

Le confinement peut être vécu comme une 'injustice'.

La Tour Eiffel le 17 mars 2020, premier jour du confinement en France. Stephane Cardinale/Corbis/Corbis via Getty Images

Au journal de 20h sur TF1, le Premier ministre Edouard Philippe a déclaré : "beaucoup de nos concitoyens aimeraient retrouver le temps d'avant, le temps normal, mais il n'est pas pour demain", ajoutant que "le temps du confinement peut durer encore quelques semaines". En France, près de 100 000 infractions pour non-respect du confinement ont été relevées par les forces de l'ordre depuis le 17 mars dernier. Individualisme, opposition à l'ordre imposé, arrogance, manque de compréhension des règles de confinement et gestes barrière demandés... Les raisons sont multiples.

Certains observateurs avaient évoqué le côté latin de la population française pour expliquer le non-respect par certains des consignes données par le gouvernement. Selon Philippe Charlier, "la population française n'est pas plus latine qu'une autre, mais elle revendique depuis quelques siècles une réelle indépendance, une 'liberté de penser' et une insoumission chronique à toute forme de pouvoir (en l'occurence : politique et juridique)." Ainsi, "toute obligation est immanquablement vécue comme une injustice pour laquelle il faut passer outre. Charge alors aux autorités répressives de faire appliquer la loi avec plus ou moins de rigueur : et c'est surtout là qu'existent les variations entre la Chine, l'Italie, la Norvège... et la France".

Les fake news minorent la nécessité de respecter les consignes de confinement.

Les fausses informations n'ont cesse de circulé sur internet. Rafael Henrique/SOPA Images/LightRocket via Getty Images

L'autre épidémie parallèle à celle du Covid-19 a été celle des fake news qui polluent le web et les esprits. Le chercheur Philippe Charlier estime qu'en plus de semer "le doute dans l'esprit de ceux qui, par nature, ont tendance à remettre en question ce qu'ils entendent, ces fake news minorent considérablement l'efficacité des manœuvres de santé publique. C'est en effet là que la pédagogie, la clarté et la lutte contre l'ambiguïté jouent un rôle primordial pour faciliter le processus de diffusion de la vérité, et son intégration individuelle et collective."

Parmi les informations erronées qui ont circulé sur le net, on peut citer le fait que ce nouveau virus était comparable à une simple petite grippe saisonnière; que boire de l'eau chaude ou des boissons chaudes comme le café ou le thé pouvait tuer le virus entré dans la gorge; que prendre un bain chaud, s'exposer à une température de plus de 26°C, passer ses mains sous un sèche-mains ou encore enduire son corps d'alcool ou de chlore permettraient de venir à bout du virus; que manger de l'ail permettrait de se prémunir de la maladie, etc.

Mais le confinement peut aussi avoir des effets bénéfiques.

L'ennui peut être une base de créativité". Roman Kraft/Unsplash

Le confinement n'a pas forcément que des côtés négatifs. Pour les enfants qui ne voient habituellement leurs parents que le matin et le soir après l'école, cela peut renforcer la cellule familiale, car ils passent plus de temps ensemble. Par ailleurs, la psychiatre et épidémiologiste Viviane Kovess indique que "l'ennui peut être une base de créativité : vous pourriez penser à faire des choses auxquelles vous n'auriez pas pensées, apprendre à peindre, développer ou imaginer de activités nouvelles, il y a plein de possibilités." Enfin, le confinement peut être l'occasion de "s'habituer à être entre soi et soi-même, pouvoir être bien avec soi-même, et de construire un rapport à soi plus satisfaisant."

Pour supporter le confinement, il faut réussir à se projeter.

Il faut réussir à s'isoler à certains moments, à s'imposer un rythme régulier pendant le confinement. Natalia Figueredo/Unsplash

Alors que nous ne savons pas encore la date de fin du confinement en France, en vigueur depuis le 17 mars 2020, une chose est certaine : nous ne sortirons pas "indemnes d'une telle crise, qui, originellement sanitaire est forcément devenue sociétale", avance Philippe Charlier, directeur du département de la recherche et de l'enseignement au musée du Quai Branly-Jacques Chirac. Pour supporter le confinement, "il faut réussir à se projeter. A ne pas enfermer son esprit même si son corps est, lui, physiquement reclus", ajoute-t-il.

Et de compléter : "il y a des outils pour ceci : livres, jeux, musique, activités quotidiennes, appels téléphoniques, et bien sûr, radio, télévision, internet et réseaux sociaux. Il faut réussir à s'isoler à certains moments, à s'imposer un rythme régulier, à ne pas 'glisser' sur le plan alimentaire ou des soins du corps, et réguler sa rumination mentale en ouvrant ses fenêtres et en échangeant avec ses proches sur des sujets les plus éloignés possibles de l'épidémie."

Pour les personnes anxieuses, la psychiatre Viviane Kovess conseille d'essayer des séances de méditation. Faire une téléconsultation avec un-e psychothérapeute peut également être bénéfique.

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Business Insider
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