Reconstruire Notre-Dame avec une touche moderne serait la dernière évolution d'une longue série

Vue du chevet de la cathédrale Notre-Dame de Paris après l'incendie, le 18 avril 2019. REUTERS/Philippe Wojazer

"Notre-Dame n'est pas un musée figé, c'est une maison vivante" ! C'est ce que clament les guides de l'association CASA (Communauté d'accueil dans les sites artistiques) — missionnés par l'archevêque de Paris pour faire visiter la cathédrale tous les jours de l'année. Bien sûr, son attrait touristique est fort et contribue puissamment à sa fréquentation qui culmine certaines années à 14 millions de visiteurs. Mais Notre-Dame est surtout une église qui vit, accueillant les fidèles catholiques et parfois d'autres confessions chrétiennes — notamment lors des cérémonies de Vénération de la Couronne d'épines du Christ.

Entre les messes quotidiennes et les diverses cérémonies religieuses, près de 2 000 célébrations rythment l'année de la cathédrale. La liturgie, la gloire de Dieu et la mode sont d'ailleurs au coeur des différentes transformations qui l'ont façonné depuis la pose de sa première pierre en 1163, sous l'épiscopat de Maurice de Sully. A l'époque, les églises sont des chantiers perpétuels, quand un morceau est terminé on s'attaque un autre côté, on répare, on modifie, on agrandit, on embellit, au gré des finances, des guerres et des intempéries. 

Au vu de toutes les évolutions connues par Notre-Dame dans le temps, et alors que le gouvernement veut lancer un concours d'architecture pour rebâtir la flèche, on pourrait d'abord s'interroger sur la nécessité de la rebâtir, avant de s'interroger sur la façon de faire, à l'identique ou de façon plus moderne, tant en matière de matériaux utilisés que d'apparence. 

Voici les grands changements de style qu'a connus Notre-Dame au fil des siècles :

La mode gothique du XIIe siècle

La réfection du choeur de l'abbaye de Saint-Denis (aujourd'hui cathédrale), entre 1140 et 1144 par l'Abbé Suger, a lancé la mode de l'architecture gothique —caractérisée notamment par des voûtes à croisée d'ogives — qui s'est étendue ensuite à de nombreuses grandes villes du nord de la Loire, dont Paris. Wikimedia commons/Ed Ogle

Au XIIe siècle, l'architecture gothique — nouvelle à l'époque — avait alors été choisie pour construire la nouvelle cathédrale, en remplacement de la précédente (la cathédrale Sainte-Etienne), trop petite et très abîmée. 

Depuis, Notre-Dame n'a cessé d'être transformée pour s'adapter aux besoins du clergé et des fidèles.

Une envie de lumière

Les fenêtres hautes de Notre-Dame étaient à l'origine deux fois plus petites. Pxhere/loriheron

On n'avait à peine fini d'élever le bâtiment que, vers 1230, décision est prise de transformer les combles en terrasses afin d'agrandir les fenêtres hautes pour faire entrer plus de lumière. En parallèle, de nouveaux arcs-boutants sont installés pour permettre une meilleure évacuation des eaux de pluies. on en profite alors pour créer des chapelles entre les culées des arcs-boutants en repoussant les murs de la nef.

Quelques années plus tard, les portails romans du transept, jugés démodés, sont à leur tour reconstruit. On en profite pour rallonger le transept et pour réaliser les deux grandes roses, nord et sud.

Etre au calme pour prier

Clôture nord du choeur de Notre-Dame de Paris, les scènes sculptées au XIVe siècle racontent la vie de Jésus. Wikimedia commons/Zmorgan

La fin du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle sont encore l'occasion de différents travaux. Le jubé et la clôture de choeur sont alors édifiés pour permettre aux chanoines — le clergé de Notre-Dame — de prier plus au calme et sans courants d'air, alors que la foule déambule sans cesse bruyamment dans la nef (le jubé sera détruit lors de la Contre-réfome catholique et plus tard, la clôture de choeur sera réduite pour laisser place à une grille).

On construit également les arcs-boutants du choeur. 

Le gothique passe de mode

La tenture, représentant des scènes de la vie de la Vierge Marie, exposée à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg (photo) avait initialement été commandée par le cardinal Richelieu pour orner Notre-Dame de Paris. Elle a été transférée à Strasbourg suite au réaménagement du choeur sous Louis XIV. Wikimedia commons/Jorge Franganillo

A partir de la Renaissance, le gothique n'est plus en odeur de sainteté. C'est d'ailleurs à cette époque que le mot est inventé par un artiste italien pour désigner avec mépris ce qu'on appelait jusqu'alors "l'art français" (francigenum opus). Le gothique, c'est alors "l'art des goths", un art de barbares.

Pour cacher l'aspect austère de l'intérieur, les piliers et les murs de Notre-Dame se couvrent alors de tapisseries. 

Louis XIV impose le baroque

Le choeur de Notre-Dame a été refait à partir de 1699 dans un style baroque. Wikimedia commons/GO69

Vers la fin du règne de Louis XIV, c'est au tour de l'art baroque de s'inviter à la cathédrale. Réalisant le souhait de son père Louis XIII (le Voeu de Louis XIII consacrant le royaume de France à la Vierge Marie), le roi Soleil entreprend la restauration — et même la transformation — du choeur de la cathédrale.

Un ensemble de statues de marbre et de bronze voit alors le jour, on rajoute aussi du marbre partout au sol et sur les piliers, blanc, rose... comme à Versailles. Le maître-autel date également de cette époque, tout comme les stalles (sièges en bois du clergé), construites en chêne des Vosges et ornées de scènes de la vie de Marie et Jésus.

Encore un peu plus de lumière

Détail des vitraux de la rose sud, Cathédrale de Paris. Wikimedia commons/Carlos Delgado; CC-BY-SA

Au milieu du XVIIIe siècle (vers 1756), les chanoines décident de détruire les vitraux médiévaux qui assombrissait l'intérieur et de les remplacer par du verre blanc (sauf les roses qui sont préservées).

Les processions ont raison du trumeau du portail central

Procession du Saint Sacrement devant Notre-Dame de Paris, le 3 juin 2018. Flickr/France catholique

A la même époque et à la demande du clergé, l'architecte Jacques-Germain Soufflot modifie le portail central, il enlève le trumeau (partie en pierre au milieu des deux portes) et raccourci le tympan (partie triangulaire sculptée au dessus de la porte) pour faciliter le passage des grandes processions.

On enlève la flèche 

Gravure de Notre-Dame de Paris au début du XIXe siècle. Wikimedia commons/reproduite par Roby

La première flèche date de la première moitié du XIIIe siècle. La structure, affaiblie par les assauts du vent pendant plusieurs siècles, a été démontée en 1786. 

Viollet-le-Duc réinvente la cathédrale

En recréant les statues de la galeries des rois sur la façade de Notre-Dame (détruite à la Révolution), Viollet-le-Duc s'est représenté sous les traits d'un roi (au milieu sur cette image), il a également prêté ses traits à Saint Thomas, le patron des architectes et l'un des douze apôtres, qui avait sa statue sur le toit, au pied de la flèche. Wikimedia commons/Mossot

Les sévices du temps et les ravages de la Révolution Française laissent au début du XIXe siècle la cathédrale en très mauvais état, à tel point qu'on envisage de la détruire, avant que Victor Hugo ne réveille l'opinion publique en écrivant son roman Notre-Dame de Paris. Finalement, il est décidé de la restaurer.

Mais plus qu'une restauration, les travaux entrepris sous la direction d'Eugène Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Lassus de 1845 à 1864, étaient presque une re-création, dans la mouvance du courant néogothique d'alors.

Les chimères apparaissent alors

Les chimères de Notre-Dame sont une invention de Viollet-le-Duc. Wikimedia commons/Prosthetic Head

Très controversé depuis, Viollet-le-Duc a en effet transformé Notre-Dame pour qu'elle devienne la cathédrale idéale qu'elle aurait dû être à l'époque gothique selon lui. Il a par exemple décidé d'ajouter des chimères (statues issues du bestiaire fantastique de l'époque médiévale) qui n'avaient jusqu'alors jamais été présentes. Mais comme il trouvait qu'il y aurait du y en avoir, alors il en a mis.

Et il remet une autre flèche

Vue du côté sud de la cathédrale Notre-Dame de Paris avec la flèche de Viollet-le-Duc. Pxhere

Au milieu du XIXe siècle, Viollet-le-Duc a également construit la flèche, qui a brûlé lundi 15 avril. Elle était faite de chêne recouvert de plomb et pesait 750 tonnes.

Les vitraux des fenêtres hautes

Les vitraux de Jacques Le Chevallier ornent les fenêtre hautes de la nef. Pxhere/loriheron

Au début du XXe, les changements sont mineurs, jusqu'aux années soixante où Notre-Dame est dotée de nouveaux vitraux — modernes — pour ses fenêtres hautes. Réalisés par le maître-verrier- Jacques Le Chevallier, ils ont remplacé les "grisailles", ces vitraux à motifs géométriques installés lors de la rénovation de Viollet-le-Duc, "dont la timidité égalait la tristesse", écrivait l'historienne Marie-Madeleine Gauthier, dans le numéro 37 des Cahiers de la céramique du verre et des arts du feu en 1966.

Les grisailles de Viollet-le-Duc avaient elles-mêmes remplacé le verre blanc installé par les chanoines au milieu du XVIIIe siècle.

Ces vitraux de Jacques Le Chevallier jonglent avec les couleurs traditionnelles médiévales notamment le bleu et le rouge, mais ils ont plongé le haut de la cathédrale dans une ère profondément moderne. 

La 'querelle des vitraux'

Dès l'Entre-deux-guerres, les Monuments historiques avaient voulu remplacer les vitraux de Viollet-le-Duc. Des verriers — dont Jacques Le Chevallier —, qui devaient exécuter des vitraux pour l'Exposition internationale de Paris de 1937, avaient alors proposé de réaliser ensemble une oeuvre qui pourrait ensuite être installée à Notre-Dame. 

L'idée a été diversement accueillie, plusieurs voix s'élevant contre le fait que le cathédrale ne pouvait être le champ d'une expérience qui n'était pas indispensable, initiant le débat sur l'insertion d'oeuvres contemporaines dans les édifices anciens. 

Le maître-autel des Touret

Messe à Notre-Dame de Paris pour les étudiants d'Île-de-France, le 8 novembre 2012, autour de l'autel des Touret. Wikimedia commons/Marie-Lan Nguyen CC-BY 2.5

A la demande du Cardinal Lustiger — archevêque de Paris de 1981 à 2005 —, Jean Touret et son fils Sébastien ont réalisé en 1989 un nouveau maître-autel, résolument moderne avec des silhouettes stylisées, représentant les quatre évangélistes. Cet autel semble avoir été détruit lors de l'effondrement de la croisée du transept, suite à l'incendie du 15 avril.

Jean et Sebastien Touret ont réalisé aussi une nouvelle cathèdre ("siège" de l'évêque qui a donné son nom au mot cathédrale, c'est-à-dire l'église où un évêque a son siège) et des statues en bois représentants Saint-Denis et ses deux compagnons. 

D'autres oeuvres : un ambon, un chandelier pascal et sept chandeliers monumentaux sont aussi à leur actif.

Nouvel élan moderne pour les 850 ans de Notre-Dame

Les nouvelles cloches de Notre-Dame exposées en février 2013 dans la nef. Wikimedia commons/Thesupermat

A l'occasion du jubilé de ses 850 ans, en 2013, un nouvel éclairage a été installé dans la nef, pour qu'il s'adapte mieux aux différents temps de Notre-Dame, aux visites, aux messes et aux concerts.

De son côté, le grand orgue a également été modernisé. Sa console a été entièrement informatisée et ses milliers de tuyaux nettoyés un par un. 

En parallèle un nouveau système de prévention des incendies a été mis en place, avec de nouvelles serrures aux portes et un câblage spécifique.

Enfin, les cloches ont été changées. Les précédentes (réalisées sous Viollet-le-Duc) ne sonnaient pas bien et neuf nouvelles cloches ont été créées pour Notre-Dame. Fondues à Villedieu-les-Poêles en Normandie (pour huit d'entres elles) et en Belgique (pour la plus grosse appelée "bourdon"), elles sont modernes mais s'inscrivent dans un ensemble campanaire semblable à celui existant à l'époque médiévale. 


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