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Télétravail : voici comment les digital nomads détruisent les paradis tropicaux

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Du Mexique à la Thaïlande, les digital nomads surchargent les infrastructures locales et détruisent les mangroves et les écosystèmes. © Glenn Harvey for Insider
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"Ok, les gars, nous allons descendre aux enfers", annonce Gerardo Medina, un guide avec une queue de cheval et un piercing en argent sur l'arcade. "Mais d'abord, nous devons nous frayer un chemin à travers le paradis", reprend l'aventurier. C'est un jour lumineux et il fait une chaleur écrasante sur la route principale poussiéreuse de Tulum, au Mexique. Gerardo a conduit notre petit groupe au bord d'une mangrove luxuriante. Un chemin surélevé à travers le fourré mène au cénote Cormoran, l'une des 6 000 piscines naturelles du Yucatan formées par le monde souterrain, comme le dit notre guide, des cavernes de puits autour de Tulum.

Flotter dans un cénote (piscine naturelle) d'un bleu cristallin est l'une des nombreuses activités instagrammables de la région. Il y a aussi les ruines mayas en bord de mer et la Ven a la Luz, une immense sculpture de déesse, que vous pourrez photographier si vous avez la patience de faire la queue pendant 45 minutes. Mais le groupe de millenials que Gerardo Medina guide à travers la jungle n'est pas venu à Tulum pour faire un plongeon dans une piscine tropicale. Ils sont ici pour le Wi-Fi. En supposant qu'ils puissent déchiffrer les mots de passe gratuits griffonnés sur un tableau en bois à leur hôtel chaque matin. "Pourquoi faut-il qu'ils rendent les choses si difficiles ?" s'interroge Monique Mascio, une spécialiste du marketing de Seattle, en pianotant sur son téléphone pour exprimer sa frustration.

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Monique Mascio n'est pas une touriste. Elle compte bien rester à Tulum. Comme ses compagnons de "pèlerinage aux enfers", elle fait partie d'un groupe de digital nomads. Ces expatriés se sont installés dans les endroits les plus reculés du monde, où ils peuvent vivre et travailler dans de véritables paradis. Cette tendance, depuis longtemps pratiquée par les travailleurs indépendants, a été boostée par la pandémie, qui a déclenché une révolution du travail à distance et libéré des millions d'Américains de leur minuscule bureau. Selon un rapport de recherche de MBO Partners, le nombre de digital nomads (actifs ayant déménagé au moins trois fois au cours de la dernière année) a bondi de près de 50 % en 2020. Environ 11 millions d'Américains se considèrent désormais comme des digital nomads. Plus de la moitié sont des employés à temps plein qui ont décidé de travailler à distance.

De nombreux pays cherchent désespérément à relancer leur économie ravagée par le Covid-19 et font des efforts extraordinaires pour accueillir ces télétravailleurs. Des pays comme la Barbade, Aruba (une île néerlandaise au large du Venezuela), l'Estonie et la Géorgie offrent des visas de travail spéciaux qui permettent aux étrangers de rester jusqu'à six mois, souvent avec une possibilité de renouvellement. Et Tulum est, selon le Lonely Planet, "le sport préféré des digital nomads". Les stars de TikTok, les YouTubers et influenceurs Instagram affluent à Tulum pour le soleil, la tequila et les ruines. L'année dernière, le nombre de visiteurs de la région a grimpé de 23 %.

Avec une demande de logements en hausse, une nouvelle génération de développeurs a émergé pour créer des espaces sur mesure pour ces digital nomads. Selina, une chaîne internationale d'hôtels pour télétravailleurs, compte 120 propriétés éco-friendly dans 20 pays, de l'Argentine à la Grèce. "Nous construisons la future propriété des nomades numériques", explique Rafi Museri, PDG et cofondateur de Selina. Une autre startup, Outsite, promet un cadre idyllique fortement instagrammable sur les plages des Caraïbes pleines "d'énergie spirituelle".

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"Tuluminati"

Mais comme de plus en plus d'étrangers s'installent à l'année, Tulum commence à ressembler davantage au prochain Fyre Fest (un festival américain, ndlt). Les problèmes que porte déjà la ville (un réseau électrique défaillant, un système d'assainissement qui laisse à désirer, des eaux polluées) sont amplifiés par des hordes de geeks accros au Bluetooth. Contrairement aux essaims de touristes qui viennent et repartent pour quelques jours, les digital nomads mettent une pression permanente sur les infrastructures locales.

Ils profitent de tous les avantages de la vie sous les tropiques, mais ne paient pas d'impôts. À mesure que la valeur des propriétés augmente, des promoteurs puissants s'installent, notamment un gang armé de machettes qui a tenté de prendre le contrôle d'Uno Astrolodge, un complexe de luxe très prisé par les digital nomads. En Thaïlande également, la ville de Chiang Rai est encore sous le coup d'un scandale, après que deux escrocs américains qui avaient créé un "campus" pour les nomades numériques ont été accusés d'agression sexuelle et de fraude fiscale.

"C'est le problème avec l'afflux des digital nomads", explique Heather Froeming, chef de projet pour un groupe environnemental local appelé Red Tulum Sostenible. "Ils n'ont pas la moindre idée que ce qu'ils font contribue à détruire la jungle. Ils paieront l'argent qu'il faut pour vivre ici et cela incite pas mal de gens à faire de mauvaises choses".

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C'est le matin à Tulum, et les nomades qui vivent et travaillent au Selina se réunissent pour un petit-déjeuner sur le patio extérieur. Certains grignotent des toasts aux pommes caramélisées et des enchiladas vertes sous des ventilateurs qui tourbillonnent lentement. D'autres se prélassent au bord de la piscine ou font du yoga sur une plage au sable fin bordée de bungalows au toit de chaume et de cabines de massage en plein air. L'ambiance est celle d'une station balnéaire dotée d'équipements haut de gamme. Des nomades du monde entier préparent des repas ensemble dans la cuisine commune ou se rendent dans un bungalow de coworking équipé de tables en bois et de canapés gris élégants. "Les gens ne peuvent pas travailler sur un hamac", explique Rafi Museri, cofondateur de Selina. "Si vous voulez vraiment travailler, vous avez besoin d'un endroit confortable avec une climatisation et une bonne connexion Wi-fi".

Les nomades ne se considèrent pas comme de simples télétravailleurs. Mais plutôt comme une grande famille souhaitant découvrir le monde, mais aussi de diffuser un nouveau modèle de vie. Ce dernier ressemble d'ailleurs, à bien des égards, à celui des anciens immigrés travaillant en communauté. "Nous sommes tous guidés par notre intuition et par ce principe d'unité", explique Monique Mascio, spécialiste en marketing venue de Seattle.

Ma visite à Selina, qui coïncide avec l'apogée du Covid-19, ressemble à un voyage dans une réalité alternative où tout le monde est super cool, un monde qui ne connaît pas de pandémie. Lorsque je fais remarquer que personne ne porte de masque, j'ai vraiment l'impression d'être rabat-joie. "Dans le reste du monde, on dit qu'il faut faire attention", explique Valentina Massi, une jeune femme de 27 ans qui a quitté l'Italie pour s'installer à Tulum l'été dernier. "Ici, on voit des gens qui arrivent avec des tonnes d'énergie positive". Kiya Knight, une quadragénaire originaire d'Alaska, attribue à la géologie mystique de Tulum le mérite de préserver la sécurité des digital nomads. "Entre les cénotes, il y a ces cristaux géants", dit-elle. "Ils ont une fréquence différente. Donc quand les gens viennent ici, ils se sentent plus sains." Les locaux ont pris l'habitude d'appeler les nomades "les Tuluminati".

Malgré les apparats somptueux de Selina, les nomades qui affluent ici ne sont pas riches. De nombreux voyageurs doivent souvent trouver un deuxième travail pour avoir un complément de revenus et payer leurs chambres : Valentina Massi est guide et s'occupe de groupes de touristes, Kiya Knight donne des cours de fitness. "J'ai vécu à New York, à Los Angeles, à Chicago, raconte Kiya. "Mais je suis une personne complètement différente quand je suis ici, la plupart du temps pieds nus, avec un minimum de vêtements, le vent, le soleil... je me sens bien." Pour attirer une communauté de nomades à Tulum, Selina propose une gamme de prix alléchants allant de 20 dollars (16 euros) pour un lit simple jusqu'à 700 dollars (590 euros) pour une suite de luxe, une manière de contenter à la fois un barman et un milliardaire. "Nous détestons les hôtels et les complexes cinq étoiles", explique Rafi Museri. "Nous aimons le concept de cet établissement. Vous ne saurez jamais qui est riche ou qui ne l'est pas." Au Selina Tulum, c'est à peu près vrai. Les nomades ressemblent à des gens ordinaires qui ont réussi à obtenir un laissez-passer pour la section VIP de Coachella.

À la recherche du Wi-Fi le plus rapide de la ville

L'idée de vivre à Instagramville n'est pas nouvelle, mais il a fallu le Covid-19 pour booster cette tendance. "Je considère cette pandémie comme la plus grande opportunité au monde", déclare Rafi Museri, qui dirige Selina depuis sa maison au Panama. Comme le travail à distance détache les employés de leur bureau, beaucoup ont décidé de s'installer dans des endroits offrant un meilleur cadre de vie. Mais la vie d'aventurier rime parfois avec solitude, quand vos amis et votre famille vivent à des milliers de kilomètres. C'est pour cela que ces nouveaux nomades recherchent des lieux d'hébergement où règne un sentiment de camaraderie. "Le sentiment de communauté est la chose la plus importante pour un digital nomad", déclare Steve Satoru Naito, PDG et cofondateur d'Anyplace, une agence de voyage en ligne pour les travailleurs à distance. "C'est important pour créer du lien".

Malgré sa surmédiatisation, le coworking et le coliving au cœur de Tulum ne conviennent pas à tout le monde. À Selina, la fête ne s'arrête pratiquement jamais, même lorsque vous essayez de travailler ou de dormir. Chaque matin, je sors sur le balcon et je vois une demi-douzaine de fêtards qui dansent sur n'importe quel rythme. "C'est sauvage ici", me dit Kiya Knight en riant. "Vous avez besoin de méditer ou d'avoir les nerfs solides pour tenir."

Pour bénéficier d'un cadre plus calme, certains nomades s'installent à La Veleta, un quartier situé à environ 20 minutes à l'intérieur des terres. La Veleta regorge de cafés, d'auberges et de marchés, une sorte de mini-Brooklyn avec des hipsters en scooter. Un espace de coworking appelé Digital Jungle, qui a ouvert en novembre et affirme avoir le Wi-Fi le plus rapide de la ville, sert de centre animé pour les jeunes. Ron Dulisse, un fabricant de meubles qui a déménagé de Toronto avec sa femme et ses jeunes enfants, raconte à quel point il était heureux de vivre dans un endroit sans masque et sans pandémie. "Nous nous sommes en quelque sorte alignés sur cet état d'esprit positif sans être assailli de mauvaises nouvelles."

Un soir, je me suis dirigé vers un restaurant en bord de mer pour dîner avec deux des nomades les plus connus de Tulum. Luke Mackley, un ambitieux jeune homme de 27 ans coiffé d'un chignon, et Tyler Whitworth, un ancien danseur classique de 25 ans. Les deux amis se fréquentent depuis qu'ils se sont rencontrés il y a dix ans en Angleterre. Mais ils ne sont pas seulement des nomades : ils se sont surnommés "les deux bohémiens". Mais par pitié, ne les appelez pas "influenceurs".

"Nous n'aimons pas ce mot", répète Tyler Whitworth. "Nous voyons un influenceur comme quelqu'un qui étale chaque petit détail de sa vie sur les réseaux sociaux", ajoute Luke Mackley. "Ils partagent des clichés de leurs vêtements, de toute leur journée". "Comme lorsque vous voyez des esthéticiennes sur Instagram qui ne font littéralement que présenter les produits qu'elles utilisent", souligne Tyler. "Ce sont des influenceuses, car elles vous persuadent d'utiliser leurs produits". "Notre plateforme n'est pas utilisée pour vendre", ajoute Luke Mackley. "Elle est utilisée pour éduquer et inspirer !"

Les deux camarades préfèrent le terme de nomade numérique, insiste Luke Mackley, car il "signifie que la personne aime voyager." Ces trois dernières années, ces bohémiens ont fait le tour du monde, partageant des photos, des conseils de voyage et des city guides. "Nous n'étions pas satisfaits par notre job", explique Luke. Ils ne s'attendaient pas à ce que leurs selfies attirent l'attention d'un spécialiste marketing qui voulait qu'ils fassent la promotion d'un filtre à eau ionisée. "C'est à ce moment-là que nous avons réalisé que nous pouvions vraiment faire quelque chose avec ça", ajoute Tyler. L'année dernière, ils ont gagné environ 120 000 dollars (100 000 euros environ) grâce à leur marketing de réseau, en vendant de tout, de l'huile de CBD au café.

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L'afflux de nomades numériques à Tulum a provoqué une guerre des gangs, les cartels de la drogue se battant pour défendre leur business.  Glenn Harvey for Insider

Le couple est arrivé à Tulum en janvier, pour fuir le confinement britannique et a commencé à monter son affaire depuis une auberge de jeunesse à La Valeta. Mais comme pour beaucoup de nomades habitués aux commodités modernes, les inconvénients de la vie au Mexique n'ont pas tardé à se faire sentir. Le Wi-Fi, se lamentent-ils, est irrégulier et le réseau d'électricité souvent défaillant. "Tout le quartier s'éteint dès que l'équipe de Tyler appelle", raconte Luke Mackley. Même le courrier pose problème. "Nous avons attendu un mois et demi pour recevoir un colis", ajoute Tyler, "et nous en attendons encore un autre". Comme si cela ne suffisait pas, le couple a également reçu une pluie de critiques sur Twitter pour avoir eu envie de voyager. "Les gens nous rabaissent et ne comprennent pas pourquoi nous voyageons en pleine pandémie", précise Tyler.

Comme beaucoup de digital nomads, Tyler et Luke ont exprimé leurs inquiétudes concernant l'environnement au Mexique. À Tulum, ils postent souvent des clichés d'eux en train de ramasser des déchets sur la plage. "Nous emmenons notre conscience écolo avec nous partout où nous allons", souligne Luke.

Les nomades aiment aussi parler de tout ce qu'ils font pour stimuler l'économie locale. De retour à Selena, je rencontre Ritesh Patel qui a décidé de s'impliquer pour de bon. Ritesh est le fondateur d'une société de vente de billets de concert en ligne appelée The Ticket Fairy. "Mon temps d'écran moyen est de 19 heures par jour en ce moment", s'exclame l'entrepreneur en pianotant sur son téléphone, sans savoir s'il s'agit d'un exploit ou du début d'une addiction.

Ritesh a quitté son Angleterre natale en octobre, cherchant à se connecter avec d'autres nomades dans le domaine de la musique. "Je peux être sur la plage ici en train de déjeuner et avoir à côté de moi un producteur du festival d'Atlanta", dit-il. "Cela arrive presque tous les jours." Aujourd'hui, il a une équipe de cinq employés et prévoit d'en embaucher davantage. "Nous ajoutons de la valeur à l'économie locale, ce qui est incroyable. Vous pouvez réellement créer des emplois et des salaires."

Déforestation et pollution des cours d'eau

Mais de nombreux nomades ne restent pas assez longtemps pour constater les conséquences de leur mode de vie. Le long de la route principale de Tulum, des équipes de construction arrachent des mangroves pour y implanter des hôtels et des restaurants. Sans les mangroves, qui agissent comme un système de filtration naturel, toute la pollution créée par le tourisme de masse (eaux usées, bactéries, produits chimiques) se déverse directement dans les cours d'eau. Le ministère mexicain de l'environnement et des ressources naturelles a constaté que 80 % de tous les cénotes étaient désormais polluées, et que des plongeurs avaient posté des images d'excréments provenant du déversement d'un égout dans l'eau. "Les gens veulent prendre des photos dans les cénotes", explique Diego Llamas, un bénévole de Red Tulum. "Mais ils ne se soucient pas vraiment de la nature. Ils ne se soucient pas vraiment de notre culture ni de l'environnement."

Au fur et à mesure que les voies navigables sont détruites, la faune et la flore souffrent. Les tortues de mer, qui perdent leur habitat naturels, finissent par être écrasées sur les routes alors qu'elles cherchent d'autres endroits pour se nicher. Les dunes qui bordaient autrefois la côte ont pratiquement disparu, rendant les hôtels et les maisons plus exposées aux ouragans et à l'érosion, et les plages, autrefois connues pour leur sable blanc, sont couvertes de monticules d'algues brunes en décomposition. Ces algues sont générées par l'augmentation des eaux usées non traitées et le ruissellement des engrais. La surveillance par satellite a révélé cette année une augmentation saisonnière de 1,4 million de tonnes d'algues, soit quatre fois plus que l'année précédente. Sur la plage voisine de Selena, des équipes de travailleurs passent leurs journées à ratisser en vain les algues malodorantes dans des brouettes et à les transporter, alors que l'océan en déverse encore plus à leurs pieds.

Au-delà des dégâts environnementaux, l'afflux de nomades a également contribué à une recrudescence des guerres de gangs. Le conflit, comme je l'ai découvert une nuit à Selina, concerne la drogue. Des centaines de nomades se pressent au bar de la plage, où un DJ espagnol diffuse des rythmes apocalyptiques. Une file de hipsters serpente au coin de la rue, attendant de se soumettre à un contrôle de sécurité nécessaire pour entrer. Quand c'est mon tour, les gardes me demandent non seulement de vider mes poches, mais aussi de fouiller chaque compartiment de mon portefeuille pour y trouver de la drogue.

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Guerre des gangs

Plus les nomades affluent à Tulum, plus les cartels de la drogue se battent pour leur business. Fin mars, quelques semaines avant mon arrivée, des coups de feu ont retenti au cœur de la ville. La police, qui est arrivée en camion blindé pour trouver quatre voitures criblées de balles, a arrêté quatre membres d'un cartel de la drogue. Une semaine plus tard, les membres mutilés du corps d'un membre du gang ont été retrouvées éparpillées près d'une zone de baignade populaire appelée Laguna Kaan Luum. À Halloween dernier, lors d'une fête très courue au Vagalume Beach Club, des coups de feu ont éclaté entre des gangs rivaux. Deux personnes sont mortes, et il y a eu une bousculade de quelque 1 500 fêtards.

La police a répondu par la violence. Le 27 mars, une réfugiée salvadorienne nommée Victoria Esperanza Salazar est décédée après qu'un officier lui a mis un genou sur le cou, ce qui a provoqué des manifestations. Deux semaines plus tard, une vidéo a fait surface montrant un homme menotté battu par des officiers après avoir été poussé dans un fourgon de police. Le gouvernement a réagi en retirant tous les agents du service actif à Tulum et en les remplaçant par la police d'État. "Quand on ne fait pas confiance à la police municipale, le gouvernement doit intervenir", a déclaré le président mexicain Andrés Manuel Lopez Obrador. "C'est ce qu'ils font à Tulum pour garantir la sécurité de la population, pour garantir que ces événements malheureux ne se reproduisent pas."

En descendant la rue principale après avoir rencontré des militants écologistes, je croise des camions de police blindés. Dans l'entrée d'un hôtel, un homme en jean et T-shirt tient un AK-47.

L'essor soudain du travail à distance, accéléré par la pandémie, n'est pas la seule chose qui pousse les nomades numériques vers des stations balnéaires comme Tulum. Nubia Younge, 43 ans, a décidé de parcourir le monde après avoir été brusquement licenciée de son emploi d'organisatrice d'événements d'entreprise à Fairfax, en Virginie. Ses enfants étaient tous grands et elle voulait partir à l'étranger pour la première fois. "J'ai décidé de partir à l'aventure avec un aller simple", me dit-elle en déjeunant dans un restaurant de bord de mer. Mais il y avait un problème : elle ne trouvait pas de communauté en ligne pour les voyageurs noirs. Avant la pandémie, les communautés de digital nomads étaient souvent composées de travailleurs blancs et ne s'adressait pas aux personnes de couleur.

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Certains digital nomads ont déjà fui Tulum pour s'installer dans de nouveaux petits paradis préservés dont les plages sont propres et où la connexion Wifi est rapide. Glenn Harvey for Insider

En mai dernier, après quelques années d'errance, Nubia Younge atterrit à Tulum. C'est là, en quarantaine dans son appartement loué avec la télé allumée, qu'elle a vu en direct le meurtre de George Floyd et les manifestations qui ont suivi. "Je me suis retrouvée à pleurer beaucoup plus que je ne l'aurais voulu", se souvient-elle. À la recherche d'un soutien communautaire, elle a posté une invitation à un brunch sur Facebook pour d'autres nomades noirs à Tulum. Lorsqu'elle est arrivée au restaurant, elle a trouvé 25 de ses compagnons de voyage qui l'attendaient. "C'est comme ça que Black in Tulum a commencé", raconte-t-elle.

Aujourd'hui, le groupe compte 20 000 membres. Nubia Younge organise des événements tous les mois, des brunchs du dimanche sur la plage aux soirées dansantes dans la jungle. Une semaine sur deux, le groupe se réunit pour une excursion en mer appelée "Black Yacht Experience". Pour Younge, il s'agit de créer un refuge pour les Noirs américains qui se sentent plus chez eux au Mexique que dans le pays qu'ils ont quitté. "En naviguant au Mexique, j'ai toujours eu le sentiment d'être à ma place" remarque Nubia. "Ce qui est sûre, c'est que je ne me sens pas bien aux Etats-Unis".

Pourtant, quelles que soient les raisons qui poussent les nomades à s'établir à Tulum, les conséquences de leur migration de masse fragilisent les autorités locales. "Nous n'avons même pas les moyens de subvenir aux besoins des Mexicains", s'indigne Heather Froeming, militante pour l'environnement. "Et cela va du traitement de l'eau à l'électricité en passant par la gestion des ordures et la protection des terres".

"Tulum est un enfer"

Par une chaude matinée, les nomades de Selina font une excursion d'une journée vers les ruines de Tulum, l'une des dernières villes construites et habitées par les Mayas avant d'être envahies par les Espagnols au XVe siècle. Des nomades se promènent autour d'El Castillo, la tour de guet en ruine située sur les falaises, tandis que des iguanes de la taille d'un chat prennent le soleil sur les marches. Ils finissent par identifier le meilleur endroit pour des selfies, le long de la falaise qui surplombe la mer. Ils posent en solo, en duo, en groupe, les mains en l'air, les mains sur les hanches, avec ou sans lunettes de soleil, sous différents angles et attitudes, avant de les poster sur Instagram.

Alors que le travail à distance commence à se généraliser, ce n'est qu'une question de temps avant que ces conquistadors 2.0 n'envahissent d'autres Nouveaux Mondes. Cette fois, cependant, ce qui les attire n'est pas l'or ou les terres, mais l'internet à haut débit. D'ici l'année prochaine, Elon Musk a promis de doter tous les pays du monde d'une bonne connexion WiFi, des profondeurs de l'Amazonie au cœur du Sahara, grâce à Starlink, sa société d'Internet par satellite. Le milliardaire a déclaré que son ambition était de développer internet de manière à ce que n'importe qui, n'importe où, puisse être en ligne quand il le souhaite, que ce soit dans les ruines d'une ancienne civilisation ou à bord d'une station spatiale.

Pour les digital nomads, il existe déjà un nouvel espace de coworking et de co-habitation dédié à Elon Musk dans l'un des endroits les plus reculés, l'Himalaya. La destination, WorkationX, surplombe les montagnes du district de Kangra à Rajgundha en Inde et ne peut être atteinte que par une randonnée de quatre heures. Elle comprend six suites, des cours de yoga et une grande fresque représentant Elon Musk et Iron Man.

Certains nomades, quant à eux, commencent à se désintéresser de leur destination initiale. "Tulum est un enfer... à cause des gens", lâche "Nomadic Matt", un blogueur populaire au Mexique. "Il y a juste trop de touristes qui se comportent mal ici, qui se comportent comme s'ils étaient chez eux. Et ça ne cesse de me froisser. Voyager est un privilège — et les gens qui viennent ici ne semblent pas l'apprécier."

Rafi Museri, cofondateur de Selina, a déjà des vues sur Isla Holbox, une île qui grouille restaurants et de plages vierges, à quelques heures au nord, au large de Cancun. "Si vous voulez aller au prochain Tulum et passer le meilleur moment de votre vie, allez à Holbox. C'est ce que Tulum était avant."

Version originale : David Kushner/Insider

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