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Une ancienne salariée d'Acted au Niger explique que voir les girafes restait une sortie encadrée et contrôlée


Des girafes de la réserve de Kouré, au sud-est de Niamey, au Niger. © ssmiling/Pixabay

Dimanche 9 août, huit personnes dont six français ont trouvé la mort dans une attaque au Niger. Des humanitaires de l'ONG française Acted, accompagnés de leur chauffeur et d'un guide. Ils étaient allés voir les girafes dans la réserve de Kouré, à seulement une heure de Niamey, la capitale du pays. Aucun passager du véhicule tout-terrain, retrouvé calciné et marqué d'impacts de balles, n'a survécu. De nombreux médias ont vite repris une dépêche AFP évoquant des touristes. S'en est suivi un flot de commentaires moralisateurs si ce n'est insultants sur les réseaux sociaux à l'égard des victimes de cette attaque.

Mais celles et ceux qui ont péri sous les balles des terroristes, quatre femmes et quatre hommes, n'étaient ni des touristes, ni des inconscients partis la veille de France pour faire un safari en Afrique. Hélène*, qui travaillait jusqu'à il y a peu au Niger pour Acted, est triste et énervée de voir ces messages circuler. "C'était des gamins", déplore-t-elle. Le tourisme dans le pays n'existe pas à proprement parler. La région est trop pauvre, trop dangereuse pour intéresser les Occidentaux. "Les girafes à Kouré, c'était une des rares sorties en dehors de Niamey, l'endroit où forcément l'humanitaire à Niamey allait au moins une fois", témoigne Hélène.

Une zone pas particulièrement dangereuse

Elle s'était elle-même rendue dans cette réserve à une soixantaine de kilomètres au sud-est de la capitale, qui n'a pas été placée en zone rouge par les autorités nigériennes, ni par le ministère des Affaires étrangères français. La région figurait en "vigilance renforcée", soit un statut intermédiaire entre vert et orange. Il n'y a pas de "consigne d'évitement" de cette région, a indiqué un général nigérien à RFI. La réserve n'est d'ailleurs pas gardée par des gendarmes, mais par des hommes des services Eaux et Forêts.

"Les humanitaires ne devraient jamais être une cible. Nos collègues travaillaient pour soutenir les communautés nigériennes en difficulté, motivés par les valeurs d'humanité et de solidarité", a écrit Acted dans un communiqué publié le 9 août. "Nous demandons aux médias et au grand public de respecter la dignité et la vie privée des victimes", a ajouté l'ONG.

Des visites très encadrées

Les hippopotames à Kanazi et les girafes à Kouré font partie des rares sorties en dehors de Niamey que les humanitaires sur place s'autorisent le weekend. Hélène rappelle que la moindre de ces expéditions est soumise à un contrôle et fait l'objet de consignes très strictes. "On doit demander une autorisation à l'ONG plusieurs jours avant, puis, si elle est accordée, on a un brief sécuritaire." Les noms et le nombre de personnes participantes sont à chaque fois signifiés et les services d'Acted en charge de la sécurité se renseignent en amont, contactent leurs informateurs sur place pour s'assurer que la zone n'est pas dangereuse, que des groupes armés ne circulent pas.

Les personnes qui seront rencontrées sont aussi passées en revue. Mais le risque zéro n'existe pas. C'est pourquoi, le jour même, les membres de l'ONG doivent envoyer plusieurs messages : quand ils quittent Niamey, pour préciser qu'ils sont bien arrivés à destination, puis pour signifier qu'ils sont bien rentrés. Ils doivent respecter des horaires bien précis. Jamais des déplacements sont effectués de nuit. L'attaque s'est d'ailleurs produite en fin de matinée dimanche.

Avant de débarquer au Niger, un des pays les plus pauvres au monde, les salariés français d'Acted ont en plus une formation à Paris, dont trois jours sont dédiés à la sécurité, rapporte Hélène. Ils subissent alors des simulations de kidnapping et d'attaque. Et sont aussi formés aux premiers secours.

Acted va déposer plainte pour 'que soit éclairci ce qui s'est passé'

Le Parquet national antiterroriste a ouvert une enquête pour "assassinats en relation avec une entreprise terroriste" et "association de malfaiteurs terroriste criminelle". Elle a été confiée à la Direction générale de la sécurité intérieure, en co-saisine avec la sous-direction antiterroriste. Lors d'une conférence de presse ce lundi 10 août, l'avocat d'Acted, Joseph Breham, a précisé que l'ONG allait aussi déposer une plainte pénale à Paris, "pour que soit éclairci ce qui s'est passé".

Il espère ainsi trouver des réponses à plusieurs questions. "Est-ce que c'était une attaque d'opportunité, est-ce que c'était planifié ? Qui est responsable, qui est coupable, qui a financé ?", a notamment énuméré l'avocat. La directrice générale, Marie-Pierre Caley, a décrit un événement "sans précédent" pour Acted. "C'est un épouvantable paradoxe de voir que nos jeunes humanitaires ont été tués dans une zone jaune, ou l'on peut se rendre quand on a besoin de repos", a de son côté déclaré Frédéric Roussel, co-fondateur de l'ONG.

Pas d'escorte militaire

D'une manière générale, les Blancs — y compris les humanitaires — sont extrêmement peu à s'aventurer en dehors de la capitale et au-delà des zones presque périphériques de Niamey, comme la réserve de Kouré. "Ce sont les seules zones jaunes du Niger", en vigilance renforcée, a rappelé Marie-Pierre Caley. Ils constituent des cibles potentielles plus facilement repérables par les djihadistes et les groupes armés dans le reste du pays.

Les véhicules marqués du logo d'Acted sont par ailleurs rarement escortés par des militaires. "On envoie un message à la population si on arrive avec des militaires armés, on nous associe à eux. Et on devient encore plus une cible pour les djihadistes", estime Hélène. De même, les membres de la sécurité d'Acted ne sont pas armés. C'est contraire aux valeurs véhiculées par l'ONG humanitaire, qui oeuvre pour être bien acceptée par les locaux et mieux leur venir en aide, que ce soit pour distribuer des denrées alimentaires ou construire des puits par exemple.

Sur le terrain, les organisations humanitaires comprennent de nombreux jeunes expatriés dans leurs rangs, qui ne comptent pas leurs heures. Dimanche, le plus jeune d'entre eux avait seulement 25 ans.

*Le prénom a été modifié.

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