Une seule société est à l'origine de plus de 1500 incendies en Californie depuis 6 ans

Chris et Nancy s'enlacent, tout en fouillant les vestiges de leur maison, rasée par le "Camp fire", le lundi 12 novembre 2018. Alors que l'incendie approchait, Nancy Brown s'est échappée de la maison avec son fils de deux ans et leurs trois chiens. Noah Berger/AP

La semaine dernière, le "Kincade Fire" a ravagé près de 78 000 hectares de vignoble californien, forçant 180 000 personnes à évacuer les lieux. Dans le même temps, des millions de personnes se sont retrouvées sans électricité, souvent pendant plusieurs jours. Les hôpitaux se sont empressés de trouver des réfrigérateurs pour les médicaments, les enfants ont été regroupés pour être maintenu au chaud durant les nuits les plus fraîches, tandis que les personnes âgés ont été abandonnés dans le noir, selon NBC

Le responsable de ces pannes de courant, et peut-être même de l'incendie lui même ? Pacific Gas &Electric Co. (PG&E), la plus grande compagnie d'électricité de l'Etat. Peu de temps après que le "Kincade Fire" se soit déclenché, un câble de démarrage s'est rompu sur une tour de transmission PG&E dans la région, selon les déclarations faite par la compagnie aux autorités de réglementation de l'Etat, le 24 octobre dernier. À l'arrivée du personnel de PG&E, le département californien des forêts et de la protections contre les incendies (Cal Fire) avait déjà localisé la zone et identifié le câble brisé. 

Le 24 octobre 2019, des pompiers se sont entretenus pendant qu'ils bataillaient contre le "Kincade Fire", près de Geyserville, en Californie. Noah Berger/AP

C'est aussi un problème dû à l'équipement de PG&E qui a été la cause du "Camp Fire", selon une agence de l'Etat de Californie relayée par le New York Times. Ce feu de forêt qui a démarré dans le comté de Butte (Californie), le 8 novembre 2018, avait tué pas moins de 85 personnes et rasé plus de 18 800 structures. C'est à ce jour, l'incendie le plus meurtrier et le plus destructeur de l'histoire de la Californie. En fait, selon The Wall Street Journal, l'équipement de l'entreprise de service public a provoqué plus de 1500 incendies entre juin 2014 et décembre 2017. 

Cet automne, alors que le faible taux d'humidité et les vents forts laissaient présager un important risque d'incendie dans le nord de la Californie, PG&E a coupé l'électricité de près de 1,1 million de personnes en octobre afin de minimiser le risque d'étincelles de câbles électriques et ainsi de nouveaux incendies. Le PDG de l'entreprise, Bill Johnson, a déclaré que les Californiens devraient s'attendre à ce type de coupures préventives durant 10 ans, d'après NPR. "Nous reconnaissons qu'il est difficile de ne pas avoir d'électricité", a déclaré un porte-parole de PG&E à Business Insider US par mail. "Bien que nous reconnaissions que l'ampleur de ces évènements est insoutenable sur le long terme, c'était la bonne décision à prendre. Compte tenu des événements météorologiques historiques survenus et des endommagements d'équipements qui ont suivi dans notre zone de service."

Sodhi Singh ferme sa station de Chevron peu après une coupure de courant à Healdsburg, en Californie, le samedi 26 octobre 2019. AP Photo/Noah Berger

Mais beaucoup de Californiens estiment qu'ils n'auraient pas dû être forcés à faire ce choix : un incendie meurtrier ou des pannes d'électricité qui durent des jours. Les détracteurs de PG&E accusent l'entreprise d'esquiver les mesures de sécurité pour faire des économies et d'employer cet argent au versement de dividendes à leurs investisseurs. Selon le chroniqueur du Los Angeles Times, Michael Hiltzik, l'entreprise est peut-être aujourd'hui "la société la plus détestée et la plus détestable de Californie, pour ne pas dire de tout le système solaire observable."

Voici comment l'entreprise s'est retrouvée dans cette situation et ce qu'elle aurait pu faire pour ne pas s'y retrouver :

PG&E a accordé la priorité au 'résultat net avant tout'.

Une voiture brûlée est placée à côté d'une conduite de gaz brisée au milieu des décombres, après un incendie causé par l'explosion d'un gazoduc dans un quartier de San Bruno, en Californie, le 10 septembre 2010. REUTERS/Eric Risberg

Après les huit décès causés par l'explosion d'un de leur pipeline en 2010, les régulateurs de l'état ont commencé à enquêter sur la société. Ils ont découvert que l'entreprise avait perçu 224 millions de dollars de plus qu'il n'était autorisé à le faire, en recettes pétrolières et gazières au cours de la décennie précédant l'explosion. Alors qu'ils ont dépensé moins de millions de dollars que prévus pour l'entretien de leur matériel, ne respectant ainsi pas les normes de sécurité de l'industrie. "L'accent a été mis sur le résultat net : 'Quels sont les bénéfices que nous pouvons publier ce trimestre?' Et les choses ont vraiment été restreintes du côté de l'entretien", ont-ils expliqué au New York Times.

Un rapport présenté en 2017 aux organismes de réglementation a souligné l'absence de stratégie globale de PG&E en matière de sécurité, le manque de communication claire entre la direction et le personnel sur le terrain et la tendance de l'entreprise à prendre des mesures seulement après une catastrophe majeure. Afin d'anticiper les milliards de dollars de réclamations légales associées au "Camp Fire" et aux autres incendies de 2017 et 2018, PG&E a déposé le bilan en janvier. 

Joe Zurilgen, un pompier de Woodbridge, passe devant une maison en flammes alors que le "Kincade Fire" fait rage à Healdsburg, en Californie, le dimanche 27 octobre 2019. Noah Berger / AP

"Nous n'aurions jamais dû en arriver là : des années et des années d'avidité, de mauvaise gestion, en particulier avec PG&E, la plus grande compagnie d'électricité de l'Etat de Californie appartenant à des investisseurs", a déclaré le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, lors d'une conférence de presse a propos du "Kincade fire", le 26 octobre. "Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour restructurer PG&E. Le 30 juin de l'année prochaine, lorsqu'ils sortiront de la faillite, il s'agira d'une entité totalement différente" a promis celui qui se positionne comme l'un des critiques les plus véhéments de la société d'électricité. 

Randy Harris, propriétaire d'une boutique de cadeaux à Santa Rosa, a confié au Washington Post qu'il partageait l'avis du gouverneur californien : "Je pense qu'ils ont privilégié leurs actionnaires et leur dirigeants au détriment de l'intérêt public."

PG&E doit élaguer les arbres.

Rafael Panavala, un employé de "Asplundh Tree Service", taille les branches d'un arbre à Plandome Heights, New York, 27 janvier 2016. Le service public d'électricité PSEG Long Island engage des entrepreneurs comme Asplundh pour effectuer l'élagage annuel des arbres dans le but de prévenir les coupures d'électricité durant les tempêtes de neige et autres intempéries. AP Photo/Frank Eltman

Les ingénieurs et les spécialistes de l'énergie ont rapidement élaboré une longue liste de pratiques de sécurité auxquelles la société aurait dû donner la priorité. D'après plusieurs d'entres eux, dans un premier temps, la société aurait dû s'occuper plus activement de l'élagage des arbres asséchés. En effet, la végétation peut s'enflammer lorsqu'elle frotte contre des fils à haute tension, comme ceux qui se trouvent au sommet des grandes lignes électriques qui relient les villes. Généralement ces fils ne sont pas recouverts d'isolant tandis que les lignes à basse tension qui se raccordent aux maisons individuelles le sont. 

"Les agents des services publics ont essayé de faire du bon travail, mais ils ont eu beaucoup de mal à tailler ces arbres en toute sécurité", a déclaré à Business Insider US, Otto Lynch, PDG de Power Line Systems, un éditeur de logiciels d'électricité destiné au service public. Il n'a en revanche pas parlé des pratiques de PG&E en particulier. "Si nous pouvions simplement éloigner les arbres des câbles, nous n'aurions pas à nous inquiéter", a-t-il ajouté. 

En février, PG&E a publié un plan de sécurité incendie à 1,6 milliard de dollars dans lequel elle s'est donné pour objectif de dégager les branches qui dépassent des lignes électriques, d'identifier les arbres qui pourraient tomber sur les lignes et de doubler le nombre d'arbres à élaguer en 2019.

Un monteur de lignes répare une ligne électrique dans la municipalité de Paradise, en Californie, après que celle-ci ai été ravagée par les flammes. Le 26 novembre 2018. AP Photo/Rich Pedroncelli

En date du 21 septembre, cependant, la compagnie avait taillé moins du tiers de ces arbres, soit seulement 1 223 km sur les 3 951 km de lignes électriques qu'elle s'était engagée à dégager. Une progression laborieuse qui serait dû au manque de personnel d'après PG&E, cité par le San Francisco Chronicle.

Après sa première série de coupures électriques début d'octobre, PG&E a découvert plus de 100 problèmes sur ses lignes électriques. Selon le San Francisco Chronicle, la plupart des équipements touchés avaient été inspectés en 2018 ou 2019. Si une once d'électricité avait traversé ces lignes, la compagnie a expliqué au juge qu'il n'y avait pas moins de 56 problèmes qui auraient pu mettre le feu aux arbustes, tels que des arbres tombés et des poteaux renversés par le vent. De tous ces incidents, 44 ont été causés par la végétation. Fin octobre, PG&E a identifié 156 autres dommages lors de nouvelles coupures de courant.

Un meilleur équipement, plus récent, pourrait rendre le réseau plus résistant.

L'équipe de PG&E travaille sur des lignes électriques pour réparer les dommages causés par le "Camp Fire", dans la municipalité de Paradise, en Californie. Le 21 novembre 2018. REUTERS/Elijah Nouvelage/File Photo

La tour de transmission qui a causé le "Camp Fire" avait dépassée d'environ 25 ans les propres normes de PG&E, mais l'entreprise n'avait pris aucune mesure pour la remplacer au cours des années précédant l'incendie, selon une enquête du New York Times. Le plan de sécurité de l'entreprise fixe également des objectifs de remplacement du matériel vieillissant et d'amélioration de l'infrastructure existante. Ces améliorations consistent notamment à recouvrir les fils à haute tension d'isolant pour empêcher les étincelles de métal en fusion d'éclater lorsque les fils touchent des branches ou s'entrechoquent à cause de vents violents.

Il existe une autre amélioration simple des infrastructures mentionnées consistant à remplacer les poteaux en bois par des poteaux plus robustes et moins inflammables composés d'acier ou de béton.

Eric England, à droite, fouille le véhicule d'un ami après l'incendie qui a ravagé la municipalité de Paradise, en Californie. Au premier plan, un poteau électrique tombé. AP Photo/Noah Berger, Dossier

Le 31 août, PG&E a indiqué qu'elle avait installé des poteaux résistants au feu et couvert 131 km de lignes électriques de son réseau dans les zones exposées au feu. Elle prévoit de couvrir 242 km de réseau d'ici 2019 et 11 426 km au cours des 10 prochaines années.

L'entreprise prévoit également de remplacer d'anciens équipements par des produits certifiés "Cal Fire" et d'installer des transformateurs qui contiennent du fluide ignifuge. En effet, les transformateurs aident à faire passer le courant électrique des fils à haute tension aux fils à basse tension. C'est ce circuit électrique qui est souvent la cause d'incendies de forêt. Un autre incendie survenu cette semaine, dans la région de la Baie de San Francisco, pourrait avoir été déclenché par un transformateur PG&E, selon le San Francisco Chronicle. Le plan de PG&E mentionne également, à long terme, de déplacer les fils souterrains dans les zones particulièrement exposées au feu. Mais pour une entreprise en faillite, c'est difficile : 1km d'enfouissement de lignes électriques coûte 3 millions de dollars. A ce prix là, la compagnie estime pouvoir construire près de quatre kilomètres de lignes aériennes.

Même le bon équipement doit être surveillé.

Un compteur de gaz et d'électricité de San Diego est montré dans un complexe de logements MASH (Une maison familiale au coût abordable fonctionnant à l'énergie solaire) à National City, Californie, le 19 novembre 2015. USA-SOLAR/MINORITIES REUTERS/Mike Blake

Les experts citent souvent un autre service public californien pour son exemplarité : San Diego Gas & Electric (SDGE), qui a mis en œuvre bon nombre des changements. PG&E a été lent à les mettre en place, après avoir été poursuivi pour avoir causé un feu de forêt destructeur en 2007. La SDGE a également divisé son réseau en segments plus petits, de sorte qu'elle ne peut couper l'électricité que dans les zones isolées présentant le risque d'incendie le plus élevé. Bien sûr, même une ligne électrique entièrement rénovée et dépolluée peut parfois entrer en collision avec une branche sèche, surtout en présence de vents violents. L'incendie de Getty à Los Angeles cette semaine a été déclenché par un vent violent qui a fait atterrir une branche cassée entre deux fils haute tension.

C'est pourquoi les efforts de San Diego Gas & Electric ne se sont pas limités à l'élagage des arbres et à la réparation du matériel. L'entreprise a également fait de la surveillance de son système électrique une priorité. Elle recueille des données sur chaque poteau et chaque tour de transmission de son réseau, surveille les conditions météorologiques augmentant le risque d'incendie dans 177 stations. Une centaine de caméras haute définition lui permette d'enregistrer des vidéos de son réseau, selon le New York Times. Dans l'ensemble, l'entreprise affirme avoir dépensé 1,5 milliard de dollars pour améliorer, entretenir et surveiller ses lignes électriques depuis 2007.

"Vous devez être pro-actif dans le contrôle de la bonne santé d'un bien, afin de ne pas le conduire à l'échec," a expliqué à Business Insider, Shawn Chandler, directeur de l'informatique chez PacifiCorp, l'entreprise de service public du nord-ouest du Pacifique. "Dans ce genre de système, il est facile de pratiquer des analyses, d'installer des capteurs linéaires, d'élaborer de bons programmes de gestion de la végétation, d'inspecter fréquemment les lignes." Le réseau de PG&E s'étend sur une superficie beaucoup plus grande que celui du SDGE. Mais l'entreprise prévoit de suivre l'exemple de San Diego et d'installer 600 caméras haute définition d'ici 2022, suivies de 1 300 stations météorologiques au cours des cinq prochaines années. À la mi-septembre, PG&E avait installé 94 de ces caméras et un total de 600 stations météorologiques.

Alors que le changement climatique augmente les risques de feu de forêt, les Californiens pourraient être de plus en plus souvent pris en otages entre des coupures d'électricité et des incendies mortels.

Un hélicoptère de lutte anti-incendie survole le "Getty Fire" alors qu'il continue de s'étendre dans les collines à l'ouest de l'autoroute 405, à l'Ouest de Los Angeles, Californie, le 28 octobre 2019. REUTERS/Gene Blevins

Bien que PG&E ait commencé à mettre en œuvre de nouvelles mesures de sécurité, l'entreprise est également confrontée aux effets du réchauffement climatique, qui fait sécher la végétation et prolonge la saison des feux de forêt. Une étude réalisée en 2016 a révélé, qu'entre 2000 et 2015, le dessèchement des forêts des Etats de l'Ouest a progressé de 75%. Dans l'ensemble, la recherche a montré que le changement climatique a presque doublé la quantité de forêt brûlée entre 1984 et 2015, soit plus de 10 milliards d'hectares supplémentaire. En Californie en particulier, la superficie annuelle de forêt brûlée par les feux en été a quintuplé entre 1972 et 2018. Neuf des dix plus grands incendies de l'histoire de la Californie se sont produits depuis l'année 2003.

Ainsi, lorsque les lignes électriques produisent des étincelles, ces conditions climatiques signifient que la végétation plus sèche est plus susceptible de s'enflammer. Les incendies qui en résultent sont alors potentiellement plus grave qu'il y a 20 ans.

Shayanne Gal/Business Insider

Comme le réchauffement climatique s'intensifie d'année en année, on s'attend à ce que les feux de forêt continuent à se multiplier. Bill Johnson, chef de la direction de PG&E, a indiqué que les coupures d'électricité continueront probablement d'être la stratégie de prédilection de l'entreprise face à un risque élevé d'incendie."Nous devrons probablement prendre ce genre de décision à l'avenir ", a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse le 10 octobre dernier. Au cours des trois semaines qui ont suivi cette déclaration, l'entreprise a coupé l'électricité quatre fois.

Version originale : Morgan Mcfall-Johnsen / Business Insider US

Vous avez apprécié cet article ? Likez Business Insider France sur Facebook !

Lire aussi : Les incendies en Amazonie sont si importants qu'on voit la fumée depuis l'espace

VIDEO: Ce supermarché a ouvert un rayon sans plastique