Voici comment l'Europe rattrape son retard sur la Silicon Valley dans le secteur de la tech

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Ce fut une année record pour les startups européennes. Cette décennie, le vieux continent a vu sa scène technologique faire un bond en avant, avec quelque 34 milliards de dollars (30,31 milliards d'euros) investis dans les startups de la tech en 2019, contre 25 milliards (22,29 milliards d'euros) l'année précédente. C'est certes toujours moins qu'aux États-Unis, où ces startups ont reçu 116,7 milliards de dollars (104,04 milliards d'euros) d'investissements en 2019, selon les données de Dealroom. Mais c'est un grand pas en avant. Et ces avancées européennes ne se mesurent pas seulement en termes de capital. Il y a aussi plus de talents expérimentés prêts à construire les succès futurs du vieux continent, un facteur majeur dans la création d'un écosystème tech sophistiqué.

La Silicon Valley reste la place forte de la tech, mais le centre de gravité se déplace progressivement, selon Eric Lagier, fondateur et associé directeur de ByFounders, un fonds de capital-risque axé sur les pays nordiques. Il a passé 10 ans dans la Silicon Valley en tant que co-fondateur de Memolane, et y séjourne toujours une semaine par mois, afin de construire des ponts avec les investisseurs américains en capital-risque désireux d'investir dans la tech européenne.

"La confiance en l'Europe s'accroît, et nous sommes dans un âge d'or de la tech", a déclaré Eric Lagier, dans une interview accordée à Business Insider US. "Il y a dix ans, il fallait aller aux États-Unis pour se développer. Trouver des talents dans la vente de technologies était comme trouver une aiguille dans une botte de foin. Maintenant, le talent est ici, en Europe, et moitié moins coûteux qu'à San Francisco."

Les riches fondateurs d'entreprises réinvestissent dans l'écosystème européen

Une partie de la magie de la Silicon Valley réside dans l'effet de halo des fondateurs et des investisseurs qui ont réussi à rester sur le devant de la scène en réinvestissant leurs gains dans des startups émergentes, à lancer de nouveaux fonds ou à apporter leur expertise. Comme, par exemple, Reid Hoffman de LinkedIn, régulièrement cité par ses pairs pour ses conseils. Mais l'Europe commence à récolter des fruits similaires, produisant ses propres fondateurs de sociétés et investisseurs à l'expérience solide, qui peuvent partager leurs connaissances avec d'autres entrepreneurs.

Les chiffres le confirment. Le nombre de licornes — startup valorisée à plus d'un milliard de dollars — européennes est passé de 10, entre 2008 et 2013, à 99 aujourd'hui, selon la firme Atomico. Lorsque ces licornes se retirent, ou lorsque les fondateurs vendent leurs actions, les entrepreneurs fortunés et les premiers employés peuvent réinvestir dans l'écosystème.

Alors que le fondateur d'Amazon Jeff Bezos avait investi dans Uber et Twitter, les fondateurs européens de la tech sont aujourd'hui bien placés pour sauter sur les prochains bons coups. Parmi les exemples récents, on peut citer le fondateur de DeepMind, Demis Hassabis, qui a investi dans la société de semi-conducteurs Graphcore basée à Bristol (Royaume-Uni), et le cofondateur de BlaBlaCar, Nicolas Brusson, qui a investi dans la startup de scooters électriques Voi et dans la société de vérification d'identité AI Onfido. Ces données correspondent aux recherches de Talis Capital, une société de capital-risque qui investit pour le compte de particuliers fortunés.

En outre, au cours des cinq dernières années, le nombre de particuliers et de familles utilisant leur patrimoine privé pour participer directement à des investissement de capital-risque en Europe a été multiplié par cinq, pour atteindre le chiffre record de 5 milliards de dollars (4,46 milliards d'euros). Nombre de ces nouveaux participants au marché sont ce que Joe Schorge, associé directeur d'Isomer Capital, appelle des "joueurs devenus entraîneurs". C'est le cas de Sophia Bendz, investisseur chez Atomico et anciennement neuvième employée de Spotify, dont elle dirigeait le pôle marketing. Taavet Hinrikus, cofondateur de TransferWise, qui a investi dans plus de 30 sociétés, en fait également partie.

"L'ancienne critique de l'Europe était que les investisseurs n'avaient pas d'expérience dans la fondation d'entreprises. Mais ce n'est plus le cas", explique Joe Schorge, interviewé par Business Insider US. "Nous voyons maintenant la prochaine génération de capital-risque en Europe". Ainsi, le nombre de sociétés de qualité augmente chaque année en Europe, selon Matt Miller, associé chez Sequoia Capital, archétype de la société de la Silicon Valley, ayant investi dans PayPal, Google, et YouTube entre autres. Cette société s'implante maintenant en Europe.

Les fonds d'investissement américains s'aventurent en Europe

De plus en plus, l'approche des investisseurs de la Silicon Valley ne suffira pas, selon Eric Lagier : les investisseurs américains viennent en Europe de temps en temps, ou s'attendent à ce que les entreprises européennes se rendent à San Francisco en avion. Mais la donne a changé : de nombreux investisseurs considèrent les startups européennes comme faisant partie des entreprises les plus performantes de leurs portefeuilles, explique-t-il.

"Le talent technique en Europe a toujours été exceptionnel. Ce qui a changé, c'est que davantage de personnes talentueuses sautent maintenant le pas et créent des startups directement sur le vieux continent", a déclaré Eric Lagier à Business Insider US. "Cela nous rend très enthousiastes à l'idée de créer des entreprises en Europe aujourd'hui. Je crois que c'est la raison pour laquelle davantage de capitaux sont investis dans la région".

Un certain nombre de fonds américains se sont implantés en Europe et continuent d'investir, en particulier dans des entreprises au développement avancé. C'est le cas notamment de l'importante participation d'Amazon dans Deliveroo, et de l'investissement de Sequoia dans Klarna. Ou encore des accords signés par les New-Yorkais d'Insight Partners avec la fintech N26 et la startup londonienne Checkout.com.

Cette évolution ne s'explique pas seulement par l'attractivité des prix, selon Joe Schorge, qui souligne l'importance du talent et l'expérience européens, disponibles pour les entreprises en développement. Ce phénomène n'est pas seulement concentré dans les grandes capitales comme Londres ou Paris. Beaucoup des plus grandes entreprises européennes viennent des pays nordiques, dont les meilleurs talents reviennent des États-Unis.

Eric Lagier n'est pas la seule personne à avoir quitté les États-Unis pour les pays nordiques. Tradeshift, entreprise fondée par des entrepreneurs danois à San Francisco, a vu certains de ses cadres supérieurs revenir à Copenhague. De même, Peter Muhlmann, fondateur de Trustpilot, David Helgason, cofondateur du développeur de jeux vidéo Unity technologies, Alexander Stigsen, cofondateur de Realm, Jacob Hansen, Christian Hansen et Jakob Storm, les cofondateurs de Cobalt, sont revenus de San Francisco à Copenhague au cours des 18 derniers mois.

En outre, Mikkel Hippe Brun, Morten Primdahl et Alexander Aghassipour, trois des cofondateurs de la société danoise Zendesk, ont également quitté la Silicon Valley pour le Danemark, afin de scinder les activités de l'entreprise. "Maintenant, si vous montez une grande entreprise en Europe, les meilleurs investisseurs la trouveront", conclut Joe Schorge. "Les entrepreneurs et la tech, en Europe, aideront la prochaine génération. C'est le parfait engrenage."

Version originale : Callum Burroughs/ Business Insider

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