Voici les quatre critères qu'une innovation responsable doit remplir

L'innovation peut-elle être responsable ? Unsplash/Chris Barbalis

Elle n'est pas encore terminée, mais on peut d'ores et déjà affirmer que l'année 2019 aura été marquée par des événements liés au changement climatique. Qu'il s'agisse des grèves scolaires menées par les jeunes dans le monde entier, des records de températures atteints en Europe ou des incendies en Amazonie... L'environnement est en tête des préoccupations des Français, d'après le Baromètre de l'économie positive et durable réalisé par YouGov pour Business Insider France. Les marques et entreprises se sont donc elles aussi saisies de ces enjeux environnementaux, et des produits labellisés "verts" ou "eco friendly" ont vu le jour. Les innovations se doivent désormais d'être responsables envers la planète. Mais l'innovation peut-elle vraiment être responsable ? Business Insider France a posé la question à Cédric Gossart, maître de conférences en sciences du management à l’Institut Mines-Télécom Business School et codirecteur du laboratoire de recherche LITEM. 

Dans la course à l'avancée technologique, est-ce conciliable d’être à la fois innovant et responsable ?

Il y a différents points de vue sur le sujet. Par exemple pour l’intelligence artificielle, certains disent que le RGPD et la responsabilité des algorithmes sont secondaires. C’est une question à poser aux entrepreneurs, ça dépend des secteurs, des zones géographiques. Quand on regarde par exemple les études sur les cellules souches, c’est beaucoup plus ouvert aux États-Unis, en Europe il y a plus de questionnements éthiques. Moi je pense que la responsabilité est une opportunité pour les entreprises. La stratégie de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) devrait faire partie intégrante de la stratégie générale de l'entreprise. Les entreprises qui le font sont en avance, elles voient sur le long terme. 

Qu'est-ce qu'une innovation responsable ? Existe-il des critères pour définir la responsabilité d'un produit ou d'un service ?

Quand on parle d’innovation responsable, on parle d’innovation technologique. Il y a quatre critères proposés par les chercheurs Jack Stilgoe, Richard Owen et Phil Macnaghten pour définir ce qu'est une innovation responsable : les critères ARIR. Le premier est l'Anticipation : une innovation responsable doit anticiper ses impacts sur la société et la planète. Le deuxième critère est la Réflexivité : l'ingénieur doit se poser la question "à quoi mon innovation peut servir ?". Ensuite il y a l'Inclusion des parties prenantes : il faut dépasser la simple relation clients/entreprise et inclure toutes les parties prenantes. Par exemple, Orange, dans le cadre de la stratégie de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) avait développé des liens avec des communautés maliennes qui transféraient beaucoup d'argent via des services comme Western Union. Orange a eu l'idée en leur parlant de créer une application de transfert d’argent, Orange Money. Et enfin, le dernier critère est la Responsiveness ou réactivité : il s'agit de la capacité à répondre aux changements de la société. En ce moment, avec la forte préoccupation pour le réchauffement climatique, il n’y a pas une seule grande entreprise qui ne s’est pas intéressée à l'écologie. Ces critères ne sont pas gravés dans le marbre, ils datent de 2013, mais ils ont quand même été repris et adaptés par l'école d'ingénieurs EPF, ils ont aussi été appliqués dans le domaine de la santé par des chercheurs canadiens. Et ça intéresse la Commission Européenne puisqu’ils ont investi plusieurs millions d’euros dans de gros projets afin de trouver des indicateurs sur ce qu’est l’innovation responsable.

Avec les marches pour le climat et la sensibilisation grandissante de la population pour l'environnement, les marques et entreprises se sont toutes mises à proposer des innovations dites "vertes" ou "eco-responsables". Est-ce un réel changement de mentalité ou simplement du "greenwashing" ? 

Il y a encore du greenwashing, notamment dans le secteur du numérique avec les fournisseurs de cloud. Mais il y en a moins qu’avant, comme le montre le dernier rapport de l'Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité. Après, toutes les marques surfent sur le greenwashing, et c’est difficile pour le grand public d’y voir clair dans leurs arguments marketing. Par exemple un 4x4 hybride, certes c’est plus écologique qu’un 4x4 normal, mais certaines marquent mettent en avant la diminution d'émissions de CO2, sans préciser que les émissions d'oxyde d'azote ne diminuent pas. Mais aujourd'hui en tant que consommateur, il y a des moyens de s’informer. 

À quoi peuvent se fier les utilisateurs pour savoir si une innovation est réellement responsable ? Y'a t-il des labels plus fiables que d'autres ?

Les plus fiables sont les labels externes à l'entreprise. Il peut y avoir des fraudes, comme partout, mais quand c’est certifié par des organismes indépendants, c’est une meilleure garantie que les labels créés de toute pièce par les entreprises. Au niveau européen, il y a les Ecolabels européens, comme "AB" pour l’agriculture biologique par exemple. Le site ecoinfo du CNRS les recense. En terme de téléphonie, le téléphone qui met vraiment en avant les critères écologiques c’est le Fairphone, avec un vrai effort d’éco conception et même une extension du cycle de vie. Dans le numérique, il y a aussi des classements internationaux de serveurs selon leur impact énergétique. Les labels varient beaucoup selon les secteurs.

Avec la mobilisation de la jeunesse pour le climat, peut-ont espérer plus d’innovations responsables à l’avenir ?

Oui c’est le cas clairement, ça progresse. Il y a une sensibilisation générale sur ces valeurs. Selon les sondages, les gens sont de plus en plus sensibles à l’environnement et sont prêts à payer un petit peu plus, même si tout le monde n’a pas les moyens, pour avoir une qualité environnementale des produits. Le succès de la culture biologique le montre. Mais les innovations ne suffisent pas, il faut des changements à tous les niveaux, même à l’échelle individuelle. C’est l’un des problèmes de ces grands enjeux, on n'a pas l’impression que notre petite action a un effet, même si notre style de vie pose problème. Dans les pays riches ça implique une autolimitation, comme sur le fait de prendre l'avion. C’est un choix éthique qui est difficile à faire. La société civile a un rôle à jouer parce que l’État ne peut pas tout faire non plus, et ça ne bouge pas assez parce que les politiques ont un horizon de cinq ans, et pas de cent ans. Il faut montrer aux gouvernements que l’écologie c’est important, que ce n’est pas qu’une mode, que c’est une nécessité pour permettre à l’espèce humaine de survivre, c’est ça le vrai challenge. 

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