Sur son écran, l’opérateur observe, concentré, la scène. Une Honda lancée à bonne vitesse se dirige tout droit sur un bloc de béton. Boum ! L’avant se fracasse, l’habitacle et les flancs se déforment et encaissent le choc tandis que le pilote, un mannequin, est secoué dans tous les sens. Bilan du test : pas de tôle froissée, pas d’éclats de verre à balayer et aucun bruit à déplorer. Eh oui ! Ce crash test automobile était purement virtuel, simulé par les logiciels 3D de Dassault Systèmes. "La quasi-totalité des constructeurs automobiles les utilise, explique le directeur innovation de ce 3DExperience Lab, Frédéric Vacher. Cela leur permet de valider leurs choix techniques avant le vrai crash test." Et d’économiser des millions d’euros en temps et en matériel .

Bienvenue dans le surprenant univers de la plus belle boîte informatique française. Une rencontre dans la troisième dimension qui n’a rien à voir avec le cinéma 3D ou les jeux vidéo. Mais avec l’usine du futur et la façon dont le numérique bouleverse toute notre économie. "The 3DExperience Company", comme se définit Dassault Systèmes, irrigue à peu près tous les secteurs d’activité : l’aéronautique, l’automobile, l’énergie, la chimie, les cosmétiques, etc. S’immisce à tous les stades du processus industriel : conception, fabrication, maintenance, recyclage… Et s’intéresse même à la façon dont sont agencés les rayons de nos supermarchés ou nos quartiers.

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Ici, on parle "d’augmenter le réel", de "production additive", de "modélisation biologique" ou encore de "conception générative fonctionnelle". Derrière ces termes étranges se cachent des logiciels plaqués or et un sacré business : 3,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires attendus en 2017 et une rentabilité nette digne de celle des stars de la Silicon Valley, entre 14 et 17%. De Toyota à Samsung en passant par L’Oréal ou Boeing (qui vient de signer un contrat de 1 milliard de dollars sur trente ans), 230.000 entreprises sont abonnées à ses suites logicielles aux doux noms de Catia, Enovia, Biovia, Simulia, Delmia et autres. "Dès le 1er janvier, on sait déjà que l’on va rentrer au moins 90% des revenus de l’année précédente", s’amuse un cadre supérieur de la maison.

Une aventure lancée dans les années 80

C’est Charles Edelstenne, ancien bras droit de Marcel Dassault, qui, en 1981, a eu l’idée de faire évoluer un logiciel de CFAO (conception et fabrication assistées par ordinateur) aéronautique pour le déployer dans d’autres industries. A l’époque, Marcel était plutôt dubitatif. Alors il a mis au défi son collaborateur : "Si tu y crois, mets ton argent dedans." Edelstenne, 79 ans aujourd’hui, a gagné son pari, ce qui lui vaut d’être milliardaire : Dassault Systèmes, dont il détient 6,1% du capital, vaut 23 milliards d’euros en Bourse.

La jeune société a démarré avec Catia, un outil capable de reproduire en 3D les objets manufacturés les plus sophistiqués. Allié à IBM, qui commercialisait le programme, Dassault Systèmes a rapidement percé dans l’automobile (Daimler-Benz, BMW, Honda…) et a décroché un premier mégacontrat avec Boeing en 1986 pour son futur B777. "Ce que nous avons réussi à faire est certainement aussi important, et je pèse mes mots, que l’apparition de la machine-outil, estime Charles Edelstenne, cité dans Dassault, de Marcel à Serge, de Claude Carlier (Editions Perrin). Avec Catia, nous avons divisé par cinq le temps nécessaire à la création des produits."

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Des gains de productivité dans tous les secteurs

Il n’exagère pas ! Des pièces mécaniques aux composants électroniques, en passant par les objets du quotidien comme une canette de soda ou un réfrigérateur, tout est conçu par CFAO et majoritairement avec l’aide de Dassault Systèmes. 100% des avions et 60% des voitures passent entre les mains de ses ingénieurs. Concrètement, ses maquettes numériques en 3D peuvent être transformées par l’intervention en ligne de tous les acteurs impliqués dans le processus de fabrication (designers, fournisseurs de pièces détachées, spécialistes des matériaux, du packaging, etc). Une fois le produit défini, il est ensuite possible d’étudier sa mise en production. Car les logiciels sont aussi capables de créer et de faire tourner virtuellement une usine, par exemple une ligne automobile, en y faisant figurer les opérateurs.

Ainsi, le jour où la fabrication démarre vraiment, tout est planifié, y compris la position exacte des ouvriers et le rythme d’arrivée des pièces. Les gains sont spectaculaires. Ainsi, dans l’aéronautique, la productivité des usines a pu progresser de 40%, tout en réduisant les erreurs sur les lignes de montage de 25% et les déchets de 15%. La préparation minutieuse des chantiers, dans le BTP, permet aussi de réduire de moitié les délais de réalisation. "Nous avons pu ériger une tour de dix-huit étages en bois en neuf semaines", témoigne, à Vancouver, Javier Glatt, patron de CadMakers, un spécialiste de la construction virtuelle qui utilise la plate-forme du groupe français.

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Plus surprenant, la 3DExperience façon Dassault explore des domaines insoupçonnés. Grâce au rachat de nombreuses start-up – une cinquantaine depuis vingt ans – l’entreprise dirigée depuis 1995 par le docteur en mécanique Bernard Charlès a étendu la modélisation numérique partout. Elle invente de nouvelles formes organiques, rendues possibles par l’impression 3D, simule l’usure des matériaux (pneus), mesure virtuellement les ondes électromagnétiques des téléphones portables, observe les méandres du vent sur le stade du Real Madrid ou sur une tour à construire, aide à la planification d’interventions d’urgence en ville (attentat, explosion), etc. Dernier terrain de jeu de notre Shiva, son logiciel Perfect Shelf ("rayon parfait") aide les distributeurs à agencer au mieux leurs linéaires : répartition des produits, dosage entre les marques, facilité de réapprovisionnement. "On peut augmenter son chiffre d’affaires jusqu’à 10% et ses marges de 5%", soutient Philippe Loeb, vice-président chargé du retail. Intermarché est l’une des premières enseignes à l’avoir testé avec son rayon fromages. Tout est simulé, sauf l’odeur.

Le corps humain en réalité virtuelle

Le nouveau terrain d’exploitation, c’est le corps humain. Après avoir commencé par modéliser l’infiniment petit (molécules et cellules), Dassault Systèmes s’est attaqué aux organes. Equipé de lunettes spéciales, on peut découvrir "la chose" dans une salle de réalité virtuelle au siège de Vélizy, en région parisienne : un gigantesque cœur de 3 mètres de haut, que le visiteur peut parcourir en tous sens. "Cette maquette pourrait déjà servir à l’enseignement de la médecine si les facs disposaient de l’équipement, explique Jean Colombel, vice-président chargé des sciences de la vie.

A terme, on sera capable de modéliser le cœur de n’importe quel patient." Si bien qu’un chirurgien pourra préparer une opération en étudiant de près la pathologie. L’image de l’organe soigné sera aussi disponible pour les médecins qui suivront ensuite le convalescent. "Si l’ensemble des praticiens ont accès à des données virtuelles en temps réel, il leur sera plus facile de communiquer, imagine Jean Colombel. Cela pourrait décloisonner la pratique de la médecine où les spécialistes ont tendance à travailler chacun dans leur coin."

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Salariés et actionnaires récompensés

Vu les perspectives, on comprend que Dassault Systèmes soit l’une des entreprises les plus attirantes pour les jeunes ingénieurs, la onzième selon le classement référence d’Universum. "C’est un peu un paradis pour eux, une boîte stable, où l’on a du temps pour mener des projets de longue haleine", résume un chasseur de têtes, spécialisé dans le high-tech. Et côté rémunération, la participation et l’intéressement équivalent ici à trois ou quatre mois de salaire. Soit un revenu sur seize ou dix-sept mois. Le spacieux campus de l’entreprise, à Vélizy, inauguré il y a dix ans, respire d’ailleurs la prospérité et une étonnante "zénitude".

  • Des milliards pas du tout virtuels pour les actionnaires : Plus de deux fois la mise ! Ceux qui ont investi dans Dassault Systèmes en 2013 ont vu leur capital doubler, comme le cours de l’action passé sur Euronext de 42 à 89 euros fin décembre 2017. Ce qui valorise l’entreprise à environ 23 milliards d’euros. Une bonne nouvelle pour Groupe industriel Marcel Dassault, qui détient 41% du capital, et surtout pour Charles Edelstenne, qui, avec 6,1% des titres, est à la tête d’une fortune de 1,38 milliard. Le directeur général Bernard Charlès a aussi été largement récompensé pour le développement spectaculaire de l’entreprise depuis vingt ans. Toujours parmi les patrons les mieux payés de France, il a perçu 12,26 millions d’euros en 2016 (fixe, variable, actions de performance, jetons et avantages). Et sa participation au capital, de 1,1%, vaut 250 millions.

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Outscale, le pari de Dassault dans le cloud

Les actionnaires aussi voient la vie en rose. Car, en plus de la 3D, Dassault compte briller dans un autre domaine : le cloud. Avec un argument patriotique : créer une infrastructure de stockage des données sensibles (défense, aéronautique, etc.) qui ne passe pas par Amazon ou un autre poids lourd américain. Outscale, la filiale de Dassault créée par essaimage en 2010, compte ouvrir ainsi vingt-cinq data centers d’ici 2025 contre dix aujourd’hui. Son rôle est de sécuriser les données des clients, mais aussi de leur permettre d’accéder en ligne aux logiciels, à la demande. "C’est une sorte de cloud souverain maison, résume Laurent Seror, P-DG et fondateur. Nos services sont déjà utilisés par 1.200 entreprises." Le grand patron Bernard Charlès ne cache pas ses ambitions : "Nous allons essayer de refaire avec Outscale le coup de 1981, quand Dassault a lancé Dassault Systèmes." Chiche !

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