L'application de covoiturage par autostop, OuiHop. OuiHop

  • Il y a aujourd'hui 17 startups qui se disputent le marché émergent du covoiturage en Ile-de-France.
  • Deux critères feront la différence selon les acteurs: la technologie et la commercialisation de leur service.
  • Toutes attendent la nouvelle loi de la ministre des Transports pour venir bousculer les infrastructures et les habitudes des Français.
  • Mais aussi de trouver un modèle économique pour l'instant incertain.

La voiture individuelle en ville est morte, vive le covoiturage? C'est une piste fortement soutenue par la commission transports du Parlement Européen.

Son premier prix "European Startup Prize for Mobility" vient de récompenser, le 22 février 2018, quatre lauréats. Parmi les heureux élus figurent deux entreprises françaises spécialisées dans le covoiturage: Cocolis, qui permet de partager le coffre de sa voiture pour transporter des colis, tandis que Klaxit est spécialisée dans le covoiturage entre employés de la même entreprise.

Sélectionnées parmi 500 startups, ces deux françaises bénéficieront de l’aide d’experts pour "accélérer" leur développement grâce à un coaching spécifique pour appréhender le marché européen.

En l'espace de quelques années, un nouveau paysage français du covoiturage s'est patiemment construit derrière le leader incontesté BlaBlaCar, depuis son lancement en 2006. Mais le nouveau marché que tentent d'exploiter de nombreuses startups, c'est le covoiturage courte-distance, pour des trajets quotidiens, de quelques kilomètres.

Pour l'instant, le terrain de jeu est l'Ile-de-France avec ses 15,5 millions de trajets quotidiens. Il y a une brèche à exploiter: le taux d'occupation des véhicules pour les trajets domicile-travail est de 1,1 personne en moyenne.

"L'offre théorique est donc considérable, puisque plus de 20 millions de places pour des covoiturages de courte distance pourraient être proposées chaque jour, tandis que le trafic serait réduit de manière conséquente", explique Haude Courtier, consultante spécialisée dans le transport pour Wavestone, interrogée par Business Insider France.

On dénombre aujourd'hui 17 entreprises sur ce marché: Citygoo, Clem', Covoit'ici/Ecov, HopWays, IDVroom, Karos, MicroStop, OuiHop, Proxiigen, Rezo Pouce, Roulez malin/Covivo, Trajet à la carte, WayzUp, Wever, Zify, sans compter BlaBlaCar avec BlaBlaLines ou Less.

Pour certains observateurs, l'avenir du covoiturage courte distance devrait davantage être poussé par des trajets de banlieue à banlieue que dans Paris intramuros, où l’offre est pléthorique (transports en commun, Taxis et VTC, véhicules ou vélos en libre-service).

'L'application la plus simple et la moins contraignante possible fera la différence'

Toutes les startups d’aujourd'hui ne seront pas là dans cinq ans et n’atteindront pour certaines jamais la rentabilité. Atomisé, "le marché a vocation à se concentrer", pense Haude Courtier.

Mais on n'en est pas encore là. Après le développement de la technologie, place en 2018 à l’acquisition des clients. Au même moment, les pouvoirs publics poussent pour adopter de nouvelles formes de déplacements en ville.

Le marché reste très vaste. D’après une étude de l’Observatoire de la Mobilité en Ile-de-France (Omnil) de mai 2017, seuls 3% des déplacements entre le domicile et le travail sont covoiturés.

Face à cela, les acteurs observés se différencient sur deux aspects:

  • Technologique: le covoiturage en temps réel — qui se rapproche de l’auto-stop — face au covoiturage avec des points de rendez-vous fixés à l’avance comme peut le proposer BlaBlaCar dans son activité originelle;
  • Commercial: le client est soit un particulier (BtoC), soit une entreprise (BtoB) qui propose le service à ses salariés.

"Il y a deux obstacles à franchir: les changements d'habitude du consommateur et la qualité du produit qui doit être le plus simple, le plus facile, le plus efficace", nous a confié Frédéric Mazzella, le cofondateur de BlaBlaCar, en marge de la présentation du nouvel algorithme de la société.

"L'application la plus simple et la moins contraignante possible fera la différence”, confirme Jean-Baptiste Boneu, cofondateur de OuiHop, qui propose une solution proche de l'autostop.

Un modèle difficile à vendre aux investisseurs

Outre la technologie, c'est aussi le marché qui pourrait favoriser l'émergence de certaines applis. Haude Courtier estime ainsi que les startups qui se focalisent sur le covoiturage en entreprise ont notamment l'avantage de diversifier les services proposés, avec un accompagnement spécifique ou de la formation.

C’est le cas de Klaxit (ex-Wayzup), qui mise justement sur l'accompagnement de ses clients. La startup cible les entreprises dont les locaux se situent à "10 ou 15 minutes d’un arrêt de métro ou de bus", a indiqué Julien Honnart, son président et fondateur, à Business Insider France en marge d’une conférence de presse le 8 février dernier.

L’entreprise venait d'annoncer une levée de 3 millions d’euros auprès de plusieurs partenaires comme Sodexo, la RATP ou encore la MAIF. Ce jour-là, deux investisseurs de la compagnie d’assurance nous ont expliqué combien il était important, pour un groupe comme le leur, de miser sur des investissements peu risqués.

Alors que des sociétés comme Uber ou Heetch ont connu des déboires avec la justice, Klaxit met en avant la conformité avec la législation de son offre comme un argument de vente auprès des investisseurs. Et ça plaît.

"Il y a une vraie opportunité de business pour l’entreprise qui arrivera avec une solution 'clé en main' pour ses clients", juge Haude Courtier. "Mais démarcher les entreprises demande un effort commercial important." Et donc de l'argent.

L'équation pour dénicher des investisseurs peut alors se révéler être un véritable un casse-tête.

Le même défi qu'Uber et les VTC

Uber.

En effet, loin derrière BlaBlaCar — qui a levé 335 millions de dollars depuis sa création selon Crunchbase — la dizaine de sociétés du covoiturage courte-distance a des moyens financiers relativement modestes. Outre, Klaxit qui vient de lever 3 millions d'euros, OuiHop recherche actuellement 1,5 million d'euros alors que la plateforme revendique 50.000 membres et 5000 covoiturages par mois.

La levée de fonds de 16 millions d'euros de Less le 14 novembre 2017, notamment auprès d’Index Ventures et Daphni, a donc surpris plus d'un observateur. Même s'il faut aussi y voir une prime à la confiance au porteur du projet, Jean-Baptiste Rudelle, cofondateur de la pépite Criteo cotée au Nasdaq.

Less est toujours actuellement en phase de test, avant un lancement prévu d’ici juin. Cet argent va lui servir au départ à financer en partie son offre de rémunération des conducteurs, dont la stratégie de communication repose majoritairement sur cette incitation pécuniaire. "LESS est la première appli qui vous paye pour rouler à Paris", prévient le site internet de la plateforme, qui rémunère les conducteurs même lorsqu’ils roulent à vide.

Les embouteillages en région parisienne sont un enfer. La Région veut les limiter avec du covoiturage de BlaBlaCar. Pixabay/JerzyGorecki

Terrain d’expérimentation, l'Ile-de-France doit permettre aux startups de voir si l'activité est dupliquable ailleurs rapidement et facilement pour coïncider avec la fameuse "scalablilité" si chère aux investisseurs. C’est-à-dire: la capacité pour une startup de multiplier fortement son volume d’affaires tout en confortant sa rentabilité.

Les observateurs et investisseurs interrogés émettent un doute: serait-il possible de lancer à Lyon le même service qu'à Paris, alors que les villes n'ont pas les mêmes spécificités géographiques? 

Car il y a un défi que le covoiturage partage avec le marché des plateformes VTC, rappelle Haude Courtier :

"Il faut recruter des conducteurs et une masse critique d'utilisateurs. Pour rendre le covoiturage courte-distance efficace, tout est question de masse critique d'inscrits et d'utilisateurs".

Pour ce faire, les stratégies divergent.

La chasse aux aides publiques

Au niveau politique, là où la maire de Paris Anne Hidalgo souhaite encourager la réduction du nombre de véhicules sur les routes en réservant des zones piétonnes ou interdisant certains modèles diesel, Valérie Pécresse a préféré lancer une campagne d’incitation pécuniaire: accorder une subvention de 2 euros à chaque conducteur.

Depuis octobre 2017, l'application Ile de France Mobilité et le site Vianavigo intègrent les offres de plusieurs acteurs spécialisés dans le covoiturage urbain (Blablalines, Citygoo, Clem', IDVroom, Karos, Ouihop, Roulez Malin et Klaxit).

Les entreprises spécialisées dans le covoiturage ont ainsi reçu une enveloppe de 50.000 euros entre le 1er octobre et le 31 décembre, à dépenser de la manière dont elles souhaitent. BlablaCar et Karos ont réduit le prix du trajet de 2 euros pour l'utilisateur, tandis que Ouihop ou Clem attribuent ces 2 euros sous forme de "prime".

"Le marché commence à se structurer notamment grâce au soutien public qui considèrent que le covoiturage comme un transport collectif. C’est un geste fort pour expérimenter et rendre le covoiturage plus incitatif. Ca va dans le bon sens", dit Jean-Baptiste Boneu, cofondateur de OuiHop.

Klaxit a affirmé que cette mesure avait permis de "multiplier par quatre le nombre d'inscrits qui covoiturent régulièrement". Mais son fondateur Julien Honnard se veut plus critique à l'égard de son concurrent Less.com:

"Lorsqu’on s'adresse au portefeuille, la conversion d'un conducteur sera ensuite compliquée", juge le fondateur de Klaxit.

Selon lui, le fait de mettre en avant la rentabilité du covoiturage pour le conducteur ne le mènera pas à changer ses pratiques pour des raisons énergétique ou écologiques et devenir un "covoitureur convaincu".

"A terme, le modèle s'autofinancera", nous expliquait le directeur commercial de Less, Denis Collin il y a quelques semaines. "La contribution que l'on propose, c'est de l'incitation. Pour certains, ça ne coûte pas assez cher de rester seul dans sa voiture."

Et d'ajouter: "On a découvert cette chasse aux subventions, mais de notre côté on n’a pas créé notre business model dessus."

La ministre des Transports, Elisabeth Borne. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Outre l'aide financière, ces nouvelles startups souhaitent un changement de paradigme politique pour aider les Français à franchir le pas vers de nouveaux moyens de mobilité, que ce soit l'accessibilité des usagers aux covoiturage (zones de covoiturage en milieu urbain) ou l'intégration aux réseaux de transports publics.

En ce sens, les acteurs attendent tous de savoir ce qui ressortira de la loi d'Elisabeth Borne, qui cherche à "désenclaver la France à l’échelle d’une décennie". Car comme le souligne Haude Courtier, "l’avenir de l’automobile en ville est restreint", mais "la transition 100% sans voiture n’est pas enclenchée". Et de conclure:

"Elle est entamée au niveau de la propriété, mais pas de l’usage. Dans cinq ans, il y aura encore des voitures en ville, mais les infrastructures auront surement évoluées."

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